Mohamed Ben Attia – “Hedi”.

C’est une cravate qu’une main d’homme noue lentement autour de sa chemise blanche. Le cadrage est serré. Le geste lent, empesé par le poids de l’habitude ou de la tradition. Les premiers plans de Hedi ressemblent bien à un avertissement : il s’agit d’une corde que l’homme passe lui-même autour de son cou. Ou pas.

Mieux vaut se souvenir du début du premier long-métrage de Mohamed Ben Attia si l’on ne veut pas se faire prendre au piège d’un scenario a priori classique ou simpliste : un homme destiné à un mariage arrangé va tomber amoureux d’une autre femme. Or, nous sommes en Tunisie, après le printemps arabe, après les attentats. Or, son père mort, Hedi vit sous le joug d’une mère autoritaire et méprisante. Le film nous montre-t-il comment la grande Histoire déplace le curseur individuel de l’histoire de tout un chacun ? Ou, plus largement, met-il en balance l’universel et le particulier en jeu dans le mouvement d’une révolution, suivant en cela un célèbre cheminement nietzschéen : “Je vous énonce trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit se mue en chameau, le chameau en lion et le lion, enfin, en enfant.”*

Car au départ, Hedi incarne à merveille le chameau qui s’agenouille et accepte les charges les plus lourdes. Tout aussi placide et indifférent que l’animal, Majd Mastoura campe à merveille une personnalité blanche à l’image de ces écritures blanches qui, de Simenon à Duras, nous laissent à la lisière de personnages opaques et lisses, qui éprouvent mais ne ressentent pas, témoins ordinaires de destins qui les dépassent. Vendeur de voitures itinérant dans un pays figé par la crise du tourisme, acceptant tout de son employeur jusqu’à reculer la date de son mariage, laissant sa mère gérer sa vie, sa future femme comme son argent, Hedi semble avoir déserté son être pour ne laisser qu’une dépouille inerte à son entourage. Jusqu’à la révolte devant ce poste de chef du personnel que sa mère veut lui imposer. Jusqu’au moment où surgit l’autre personnage nietzschéen de l’histoire, Rim, danseuse de salsa, affranchie, indépendante, rieuse, malgré les hôtels qui se vident et où elle travaille. Rim, une révolution de jasmin à elle seule, le “vent de liberté” que nous indique en sous-titre l’affiche du film, incarnée de façon solaire par Rym Ben Massaoud. L’homme devenant lion non par simple évolution, mais par illuminations, le parallèle entre la révolution tunisienne et celle qui va donner un grand coup de pied dans la fourmilière d’Hedi s’inscrit alors, comme en filigrane, en évitant soigneusement le symbolisme ou le message d’un film à thèse. Les lieux clos du début laissent place à des espaces ouverts, la caméra qui filmait Hedi de dos comme poussé par une force obscure nous le montre s’animant au contact de Rim, qui n’est pas animatrice pour rien. Bouleversement, foudroiement, rugissements.Mais la Tunisie nous indique le chemin, qui a vu les islamistes prendre le pouvoir après le printemps arabe : reste une troisième métamorphose à accomplir, et non des moindres. Redevenir cet enfant qui dit oui après avoir appris le non. Surprenante voire déstabilisante, la fin de Hedi boucle avec brio ces jeux délicats de l’amour et non du hasard, où se seront croisées les forces révolutionnaires d’une jeunesse et d’un pays.

Premier film arabe en compétition depuis vingt ans, Hedi fut la révélation de la 66e Berlinale qui l’a doublement salué avec le prix du meilleur premier film et l’ours d’argent du meilleur acteur, auxquels le Festival du Cinéma de Bordeaux a ajouté le grand prix du jury longs métrages, sans oublier le prix de la mise en scène et de la meilleure actrice au Festival d’Amiens.

Après cinq courts-métrages, à la faveur d’un style intimiste et d’une écriture sensible qui ne sont pas sans évoquer les frères Dardenne, partie prenante de la réalisation du film, Mohamed Ben Attia livre une œuvre sincère et intuitive, en partie autobiographique : lui aussi fut un vendeur de voitures “sans histoire” pendant douze ans, lui aussi vécut un profond changement personnel lors de la révolution de son pays. Tant en nombre de films produits que par ce vent de liberté qu’il a pu insuffler, son film signe le grand renouveau du cinéma tunisien.

* Frédéric Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Le Livre de Poche 1972, page 29.

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