Martin McDonagh – “Three Billboards, Les Panneaux de la vengeance”

Avec son prix du meilleur scénario à la dernière Mostra de Venise puis son triomphe lors de la récente 75ème cérémonie des Golden Globes, où il a notamment raflé les prix du meilleur film dramatique, du meilleur scénario et de la meilleure actrice pour Frances McDormand, Three Billboards – Les Panneaux de la vengeance sort en France, auréolé d’une réputation plus que flatteuse. Cinq ans après son décevant Seven Psychopaths, le britannique Martin McDonagh revient donc avec ce fascinant drame retraçant le parcours de Mildred Hayes (McDormand), une mère endeuillée par le meurtre non-résolu de sa fille sept mois plus tôt, qui décide de louer des panneaux publicitaires afin de remettre publiquement en question le travail de la police de la ville (fictive) d’Ebbing et de son Shérif, Bill Willoughby.

Copyright 2017 Twentieth Century Fox

Véritable uppercut filmique qui sent bon l’Americana et la mauvaise conscience, Three Billboards Outside Ebbing, Missouri (de son titre original) est un drame sous influence “coenienne” (Frances McDormand dans le rôle principal, Carter Burwell à la B.O.) d’une puissance et d’une densité rares. Comme les deux frères de Minneapolis, Martin McDonagh cherche avant tout, à travers un récit à la fois drôle (oui car le film l’est très souvent) et tragique, à sonder l’âme humaine, à confronter le spectateur et ses propres personnages à ce qu’ils ont de plus complexe, de plus contradictoire. Pour ce faire, il déploie une mise en scène toute en sobriété, constituée la plupart du temps de gros plans, au plus près de ses acteurs afin de saisir leurs émotions, leurs faiblesses, leurs failles, leurs doutes. Le cœur du film se situe dans cette compassion pour des personnages tour à tour stupides, impulsifs, agaçants, bouleversants mais toujours attachants, qui ne sont jamais ce qu’ils semblent être de prime abord. Le scénario habile, écrit par le réalisateur lui-même, réserve de nombreuses surprises sans pour autant sombrer dans le “twist” facile, dans la mécanique vaine. Chaque retournement de situation ne fait que renforcer l’attachement ressenti envers les habitants d’Ebbing, même pour les personnages les plus secondaires, les plus anecdotiques. À travers leurs choix, leurs erreurs, leurs prises de conscience, le film atteint quelque chose d’universel et renforce l’identification du spectateur. Ainsi, dans une scène apocalyptique d’attaque au cocktail Molotov, le simple montage permet de passer, en l’espace de deux plans, du gag visuel cartoonesque à la violence la plus brutale et de créer, par conséquent, un sentiment d’empathie mêlée d’inquiétude envers un personnage jusque-là détestable. De la même manière, quand Martin McDonagh s’autorise un plan-séquence ce n’est pas pour l’effet de style, mais pour la sensation d’urgence, de pure viscéralité de l’action, pour faire naître l’impression de temps réel, comme une réminiscence des racines théâtrales du réalisateur. La mise en scène prend parfois une tournure plus symbolique, comme dans ces plans où les trois fameux panneaux publicitaires (les “three billboards” du titre) prennent tout l’espace et écrasent littéralement les personnages dans le cadre comme une matérialisation colossale de leur culpabilité trop présente.

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La notion de culpabilité, justement, trouve sa représentation la plus pure dans le personnage de Mildred Hayes, interprété par une Frances McDormand au-delà des superlatifs. McDonagh fait le choix de présenter d’office Hayes comme une femme forte, une mère courage qui agit pour changer les choses et en profite pour mettre à mal les symboles de la société américaine traditionnelle que sont l’État (à travers la police et son opposition avec le Shérif local), la famille (ses relations tendues avec son fils et son ex-mari) et l’Église (dans une scène très drôle où elle remet un pasteur à sa place en comparant l’Église à un gang façon Crips ou Bloods de Los Angeles). Cette attitude frondeuse, cette volonté, qui peut, par moments, faire passer le personnage pour antipathique et égoïste car enfermé dans son combat, trouve sa justification dans un bouleversant flash-back, véritable retour à la source du sentiment de culpabilité étouffant de cette mère. L’utilisation du flash-back renvoie à cette scène de Bons Baisers de Bruges, premier film de Martin McDonagh, dans laquelle le spleen du personnage de tueur incarné par Colin Farrell trouvait sa raison d’être dans une terrible faute commise dont il portait le poids depuis lors. La femme entêtée apparaît sous un nouveau jour et l’empathie reprend le dessus, tout comme dans le magnifique Manchester By The Sea de Kenneth Lonergan, où une déchirante scène pivot permettait de saisir toute la souffrance du personnage (de prime abord négatif et misanthrope) incarné par Casey Affleck. Le désir de justice de Mildred Hayes, son combat acharné, relève plus de la catharsis et d’une volonté de soulager une conscience rongée par les remords plus que d’une envie de vengeance, contrairement à ce que laisse penser sa première apparition en Cowgirl préparant un “règlement de comptes à Ebbing, Missouri”.

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Justicière vengeresse, petite bourgade isolée, Shérif dépassé par les événements, tout dans le film ramène au Western et à sa mythologie. Que ce soit par son utilisation du format Scope, ses plans inauguraux sur de grandes étendues désertes d’où émergent simplement les trois panneaux, sa gestion de l’espace, où la ville d’Ebbing ne semble être constituée que d’une seule et unique rue (forçant les personnages à se faire littéralement face, comme dans un duel de pistoleros) ou encore dans les séquences présentant le juste Shérif Willoughby (bouleversant Woody Harrelson) comme un père aimant et un mari attentionné, Martin McDonagh se réfère au genre dans ce qu’il a de plus classique, de plus “Fordien”, loin de l’ironie ambiante du Western Spaghetti. Dans le personnage de Mildred Hayes il y a du John Wayne de La Prisonnière du Désert, cette même soif de revanche aveugle, cette même volonté de réparer les erreurs du passé, quitte à s’enfermer dans une quête illusoire et dangereuse. Frances McDormand déclare d’ailleurs s’être inspirée du Duke pour préparer son rôle. Le retour à une justice expéditive digne du Far West est même souhaité par Hayes dans une scène de dialogue entre elle et Willoughby où celui-ci la ramène à la raison et à la réalité des lois en vigueur pour empêcher la vengeance personnelle, la loi du Talion. Ici, le Western n’est pas qu’un simple décorum dont le british Martin McDonagh pourrait s’amuser avec les codes de manière cynique et distanciée, au contraire, ce genre lui permet de questionner l’Amérique d’aujourd’hui en profondeur, à travers ses mythes, ses valeurs et ses démons (à l’instar de son compatriote David McKenzie dans son récent Comancheria). Les violences raciales, le retour des vétérans, l’homophobie, les médias, autant de thèmes, de sujets d’actualité que Three Billboards traite avec justesse, sans tomber dans le film à thèse ou dans le simple constat d’échec mais au contraire en y apportant une lueur d’espoir, à l’image de l’évolution du personnage de l’adjoint Dixon (Golden Globes du meilleur Second Rôle masculin amplement mérité par Sam Rockwell), à la fois terrible et grotesque, violent et touchant.

Three Billboard Outside Ebbing, Missouri (titre à préférer au simpliste sous-titre français Les Panneaux de la vengeance), ou comment la pure fiction cinématographique aux relents de western humaniste (Ebbing, ville créée de toute pièce) peut développer un vrai questionnement sur le Pays de l’Oncle Sam (le Missouri et les problématiques sociales et politiques). Qui dans le cinéma américain contemporain, hormis Clint Eastwood et les frères Coen (encore eux), peut se vanter de réussir un tel tour de force ?

 

 

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A propos de Jean-François DICKELI

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