José María Forqué (1) fait partie de ces cinéastes qui touchèrent un peu à tous les genres, sans avoir aucune prédilection pour un en particulier. Il s’illustrera autant dans des bluettes sentimentales, que des drames, des thrillers, ou même des films de guerre. De fait, le succès de Atraco a las 3 (parfois traduit Vol à trois) comédie subversive cinglante particulièrement réussie restée culte, emprisonnera trop rapidement le réalisateur dans des comédies « alimentaires » dans lesquelles il peine à imposer sa patte. Elles constituent en effet l’essentiel de sa vingtaine de films réalisés entre 1965 à 1975 (parfois 3 films par an). Et soudain, comme un merveilleux contraste, il retrouve sa verve provocatrice et dérangeante comme avec Le Pervers (1974) (No es nada, mamá, sólo un juego), son œuvre peut-être la plus marquante, la plus significative de ce que le cinéma espagnol pouvait offrir en réaction au franquisme : David Hemmings livrera sa prestation la plus surprenante, il y est proprement terrifiant. Dès que José María Forqué s’attaque aux jeux de domination, son cinéma se fait plus atypique, comme c’est le cas notamment de ce The Fox With a velvet Tail, qui joue la carte du mystère classique pour mieux y insuffler son venin. Sans doute marqué par la légèreté de la comédie qu’il pratique depuis des années, The Fox With a velvet Tail prend l’apparence d’un thriller de machination des plus classiques, ensoleillé et sexy, ce que prédispose son cadre idyllique de la Côte d’Azur. Ruth (Analía Gadé) s’apprête à quitter son mari Miguel (Tony Kendall) pour filer le parfait amour avec son amant Paul (Jean Sorel) dans une luxueuse villa, mais d’étranges événements se produisent. Premier sabotage : Ruth manque de se tuer en voiture. Il faut se rendre à l’évidence, quelqu’un a bien l’intention de la tuer…

Le sensuel titre anglais (2), qui s’inscrit dans la mode du giallo à saveur animale (L’Iguane à la langue de feu, A Lizard in a Woman’s Skin, La Tarentule au ventre noir), constitue un premier leurre. En effet, si l’on y aperçoit bien une main gantée de cuir, l’attente de tout meurtre graphique risque d’être fort déçue. C’est peut-être du côté de Sergio Martino qu’il faudrait se tourner pour trouver des accointances et notamment vers deux films qu’il réalisa lui aussi en 1971. Le décor paradisiaque méditerranéen, jouant sur la surexposition plutôt que les ténèbres, renvoie à la Grèce de La Queue du scorpion. Quant à cette héroïne amoureuse et bernée par les hommes, elle pourrait être la cousine de l’héroïne de L’Étrange Vice de madame Wardh incarnée par Edwige Fenech, ouvrant peu à peu les yeux sur les pièges que lui tendent les hommes et finissant par se rendre à l’évidence : ils en veulent moins à son cœur et à ses fesses qu’à sa vie !

On évoque beaucoup le giallo pour The Fox With a velvet Tail, mais ce serait oublier toute une tradition du thriller psychologique espagnol étouffant auquel il appartient bien plus, celui qui découvre pas-à-pas les facettes inattendues de ses personnages, inversant graduellement les rôles et se muant en huis clos pervers. José Ramón Larraz, maître de l’érotisme décadent, en fut peut-être le meilleur représentant avec Whirlpool (1970), Deviation (1971) ou Scream…and Die ! (1974). De la même génération que José María Forqué, Juan Antonio Bardem invitait également à se méfier des apparences dans La Corruption de Chris Miller avec une Jean Seberg totalement à contre-emploi, avec ce thème de prédilection de femme(s) en péril face au mâle menaçant, rattrapé par l’ironie mordante de l’auteur, exultant dans le plaisir du retournement de situation de l’arroseur/agresseur arrosé. Il est particulièrement jouissif de voir dans le cinéma de genre des années 70 la virilité y être d’abord exposée dans tous ses poncifs avant d’être furieusement foulée aux pieds.

Tant qu’à faire, autant commencer par semer des clichés à la pelle – un complot autour d’une femme que l’on veut tuer pour lui piquer sa fortune – belle fausse piste, pour introduire un glissement ironique d’un ton à l’autre, rendant The Fox With a velvet Tail de plus en plus étrange au fur et à mesure qu’il avance. Là où la construction est particulièrement stimulante c’est qu’elle découpe le film en plusieurs actes distincts, de façon quasi théâtrale. Ils redonnent constamment un nouveau souffle à un film semblant arriver à son terme, faisant redémarrer vers une nouvelle direction ce qui se définissait en premier lieu comme un thriller sexy aux allures de roman photo programmatique avec mer et coucher de soleil.

Acteur définitivement parfait quel que soit le cinéma qu’il sert, aussi à l’aise chez Luis Buñuel que dans le bis italien, Jean Sorel y est ambigu à souhait, avec sa tête de renard déguisé en ange, archétype trop visible d’homme idéal avec ses yeux bleus clairs resplendissants. Si la manière de filmer de José María Forqué est dans l’ensemble plutôt classique, l’esthétique pop lui insuffle régulièrement de l’énergie, notamment dans une scène de boîte de nuit qui nous fait échapper aux teintes ensoleillées en intégrant les couleurs primaires dans un lieu sombre et clos. Étonnement, il étire parfois ses séquences extérieures vers un rythme languissant comme une variation de jazz, optant pour une élasticité de la durée qui rappelle parfois l’expérimentation d’un Jess Franco. Il y insère notamment des éléments d’incongruité surréaliste et symbolique qui viennent contaminer le réel, comme en témoigne ce cygne commençant par flotter dans une baignoire avant de s’ébattre librement au bord de la mer. Sans doute Jess Franco n’aurait par renié non plus cette sensuelle et longue séquence où Paul suspendu à l’envers à une branche d’arbre embrasse Ruth langoureusement, interminablement.

Le réalisateur excelle moins dans la mystification d’une intrigue dévoilant ses ressorts et la nature de ses personnages assez rapidement (tout se devine assez facilement) qu’à l’évolution de leur statut, et son étonnante progression narrative habile à démonter la mécanique du genre. Ruth a l’air de tomber d’épreuve en épreuve, mais c’est finalement à sa renaissance, à sa complexité et à la fuite de ses stéréotypes féminins que nous convie José María Forqué. L’âge de l’héroïne offre une richesse de lecture supplémentaire. Elle n’est pas une jeune première apeurée, mais une quarantenaire, ayant déjà à faire face au poids des années, ce que fait très bien ressentir l’apparition d’une rivale plus jeune qu’elle. La formidable Analía Gadé endosse ce rôle avec un formidable aplomb, disséminant à la fois candeur, énergie, et fragilité du vieillissement. De fait, alors que ses interlocuteurs masculins paraissent toujours transparents, elle demeure parfaitement insaisissable d’une scène à l’autre : elle est l’amoureuse éprise, la jeune femme flirtant avec un autre au bord d’une piscine, traquée ou vengeresse. D’abord quelque peu insignifiante, elle se dote d’une psychologie déroutante, plus complexe que dans beaucoup d’œuvres de la même époque.

José María Forqué fait preuve d’une vraie virtuosité du simulacre, en nous imposant une atmosphère languissante qui confine à l’ennui, pour mieux bifurquer vers le délétère. Plus le film avance, plus il sonde les vertiges de la perversité, et les labyrinthes de la domination, si bien que la dernière partie opère dans le ton et l’esthétique comme un quasi négatif de la première. Manque d’unité ? Non ! Plutôt un vrai plaisir de la rupture et d’égarer quelque peu son spectateur de la douceur des nuits câlines aux odeurs plus capiteuses. Dès lors que The Fox With a velvet Tail part dans cet art consommé du contrepoint, il ne cesse de surprendre. On appréciera notamment les moments où le désespoir s’empare de Ruth jusqu’à la pulsion suicidaire et l’acceptation de sa mise à mort, dotant soudain le film d’une singulière tension tragique. L’esthétique du giallo reprend parfois ses droits, notamment lors de cette fabuleuse séquence de triolisme où José María Forqué détourne les clichés de la scène érotique pour la filmer comme un meurtre. Paul et sa maîtresse Danielle (Rossana Yanni), s’empressent autour de Ruth, se dévêtent et la dévêtent. Mais le réalisateur accumule les gros plans du regard terrifié de l’héroïne à la manière de Dario Argento comme un prélude à l’agonie. Le charnel prend l’apparence du viol. Éros est terrassé par Thanatos. Le réel plaisir que procure The Fox With a velvet Tail tient à cet enchantement d’être ballotté, berné par une promenade soupçonnée peu accidentée, et qui nous entraîne sur des chemins inattendus.

Technique et suppléments

Magnifique travail que celui de Mondo Macabro sur ce film, au master contrasté, restituant parfaitement les choix du chef-opérateur qui métamorphose subrepticement l’ambiance de carte postale en univers inquiétant. On pourra choisir entre la version italienne ou la version anglaise. Pour ce qui est des suppléments, nous sont proposées les versions alternatives du générique et d’une séquence, ainsi que la bande annonce. Bien que sans rapport direct avec le film, l’épisode d’Eurotika ! (1999) So Sweet, So Perverse, co-réalisé par Andrew Starke et Pete Tombs est particulièrement intéressant.

The Fox With a velvet Tail de José María Forqué (Espagne, 1971) avec Analía Gadé, Tony Kendall, Jean Sorel, Rossana Yanni.
Blu-ray édité par Mondo Macabro.

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(1) Minute people : José María Forqué (1923–1995) est également le père de la formidable actrice de Pedro Almodóvar Veroniqua Forque bouleversante notamment dans Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? et Kika.

(2) En espagnol, le film s’appelle El ojo del huracán soit « l’œil de l’ouragan ».

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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