Primate, réalisé par Johannes Roberts, déstabilise durablement. Moins par son contenu (quoique : la violence du film peut impressionner) que par le sentiment mitigé qu’il peut provoquer à chaud une fois le spectateur sorti de la salle : avons-nous eu affaire à une série B d’une nullité abyssale ou à une série B qui s’amuse à singer ladite nullité, jouant tout à la fois avec les codes et clichés du cinéma d’horreur animal et du slasher, et de ce fait bien plus intéressant et intrigant que ses allures de gros jouet gore pourrait dans un premier temps le laisser penser ? Ne seraient-ce pas, même, ses attitudes de blague de sale môme mal dégrossi qui en ferait tout le sel ? Le moins que l’on puisse dire est qu’il ne laisse pas de marbre, et que cela suffit pour qu’on s’y penche un peu.

Bête enragée (©Paramount Pictures)
Dans un premier temps, Primate inquiète beaucoup, réutilisant les recettes attendues d’un cinéma d’horreur prompt à chalander un public adolescent désireux de se faire un frisson entre deux grains de maïs éclatés, ceci jusque dans la caractérisation très lisse de ses personnages. Lucy (Johnny Sequoyah), jeune étudiante, revient sur son île de Hawaii pour retrouver sa petite sœur et son père, ainsi que son ami d’enfance beau gosse dont elle est amoureuse. Elle a laissé de côté tout ce beau monde quand la figure maternelle de cette famille est morte quelques temps auparavant, mais elle veut recoller les morceaux avec cette sœur qu’elle a abandonnée et qui lui en veut. Elle retrouve aussi le gentil chimpanzé Ben, adopté par la famille du temps des recherches en linguistique de la défunte mère et qui a servi aux études qu’elle fit sur la langue des signes (le père de la famille, lui aussi chercheur, est par ailleurs sourd-muet). Lucy débarque donc avec deux amies dans la maison de luxe hawaienne… exactement au moment où le gentil Ben, mordu par une bestiole enragée, devient progressivement un méchant, très méchant singe prêt à tuer tous ceux qui lui tombent sous la main.
Là se trouve le trouble certain que provoque le film de Johannes Roberts : si l’intrigue s’ancre d’abord dans un contexte caricatural presque rebutant à force de lisseté (villa, piscine, adolescents ou jeunes adultes fantasmant des idylles à l’eau de rose avec les jolies personnes du coin, l’amie vamp qui drague tout ce qui bouge, fête avec alcool et vapeurs de marijuana pour faire mine d’être rebelle…), elle va permettre de faire cohabiter cette propreté clinique avec la brutalité animale la plus archaïque, donc la plus déraisonnable. Le film assume cette absence de limites dans la violence par sa représentation même : il y a bien longtemps qu’un long métrage d’horreur de studio (le film sort chez Paramount) n’était allé aussi loin dans le déferlement gore, dans les outrages faits au corps, le singe enragé arrachant les peaux et les visages, frappant de ses poings puissants, griffant et mordant, la rage lui procurant par ailleurs une sorte d’intelligence du Mal le rendant souvent plus malin que ses victimes prises par surprise (elles-même pas très futées, il est vrai).

Surgissement de la violence (©Paramount Pictures)
Paradoxalement, le film de Roberts gagne certainement à éviter le raffinement et l’intellect : aucune considération philosophique autour de l’animalité humaine qui se révèlerait au grand jour au contact du danger que représente la bête enragée, aucune envie de creuser la moindre complexité tant dans son intrigue minimale (survivre, en gros) que dans la psyché de personnages aux enjeux simples (survivre, en gros) ; seules comptent la peur, l’atmosphère infernale, et la violence cauchemardesque qui les parachève. Primate montre donc de scène en scène sa lucidité sur son statut de film d’horreur du samedi soir, laissant de côté l’elevated horror en vogue afin de mieux conserver une espèce de bêtise jouissive, ayant plus d’appétence pour l’outrance que pour la demi-mesure, se moquant éperdument de la cohérence de son histoire et des situations qu’elle développe, jusqu’à porter parfois les habits de la parodie (dans sa démarche grand-guignolesque, le film s’avère par moments vraiment drôle). Non pas que tout cela soit fait avec désinvolture : le scénario du film semble juste ne vouloir s’encombrer d’aucune forme de finesse qui ressemblerait de près ou de loin à des contraintes à l’exercice de l’horreur gore à laquelle il mène implacablement. Une mort ou une mutilation chassera la suivante : tel est le programme tout à la fois riquiqui et acceptable, puisque parfaitement assumé, de Primate.

Film d’horreur = scream girl (J. Sequoyah) (©Paramount Pictures)
Il faut cependant du talent pour aboutir à cette simplicité chétive sans mettre au rebut la mise en scène ; jamais le film de Roberts ne semble cheap, le réalisateur sachant ménager ses effets, ralentissant parfois le rythme pour installer la peur (l’affrontement du singe et d’un fêtard complètement ivre dans une chambre de jeune fille), jouant avec l’image et le son (le père sourd-muet interprété par Troy Kotsur dont on adopte le temps d’une excellente séquence le point de vue auditif, source de grand danger). Primate montre une certaine habileté pour faire monter la pression, ceci sans faire usage d’effets numériques. Là se trouve bien entendu le clou du spectacle : l’incarnation du singe Ben par un véritable acteur masqué (Miguel Torres Umba), choix loin d’être anecdotique puisque permettant de rendre concrète, presque viscérale, la terreur que représente cet animal de plus en plus vicieux au fil des séquences.
Primate, sans prétendre à la grande œuvre, n’en reste donc pas moins un film d’horreur qui intrigue et marque l’esprit de façon durable par la manière qu’il peut avoir de pousser les curseurs de la violence au maximum dans cet écrin de bluette horrifique adolescente que Johannes Roberts s’échine à vouloir piétiner obstinément comme un sale gosse irrévérencieux. Peut-être pas un sommet de folle intelligence, mais ce Cujo simiesque renoue avec une horreur poisseuse et sans concessions ni cynisme à laquelle nous ne sommes finalement plus vraiment habitués. Et ce n’est pas négligeable.
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