Le cinéma n’a en rien besoin d’actions surchargées d’événements. Il peut aussi n’être rien d’autre que donner à voir et à ressentir un moment, une lumière, une émotion. Le cinéma est ce qui se tient «  au bord » d’un geste, qu’il soit un regard ou une caresse : là est aussi son lieu, comme son risque. Le nouveau film de Guillaume Brac est cette aventure. A l’abordage , fiction construite à partir d’un matériau documentaire , est un très délicat portrait de la jeunesse placé sous le signe du soleil , «  étroitement liée au désir de garder une trace des lieux, des gens, des moments. »1. Il est cette aventure d’une rare mélancolie aussi.

Félix (Eric Nantchouang) danse avec Alma toute la nuit sur les quais de Seine à Paris. Cette soirée d’été , aussi tendre et chaleureuse soit elle, est sans promesse de lendemains puisque la jeune fille part au petit matin en vacances dans la Drôme. Félix décide alors de partir à l’abordage de ce nouveau « rivage «  amoureux. Il y a «  toujours un risque à prendre » et le jeune homme décide en flibustier de se jeter à l’eau : Felix part rejoindre Alma sur son lieu de vacances, sans la prévenir. Il embarque dans cette aventure son meilleur ami Chérif (Salif Cissé) mais aussi le chauffeur de son blablacar , Edouard (Edouard Sulpice) , qui lui, croyait faire le voyage avec deux jeunes naïades !

Après Contes de juillet (2018), Guillaume Brac met à nouveau en scène les possibles d’une rencontre. Rencontre entre des personnages qui , par à prioris arbitraires, n’auraient rien à «  faire » ensemble mais aussi la rencontre avec soi-même. La rivière, le camping, les ruelles et un café du village sont alors autant de berges où se découvrir, se fuir, s’attendrir ou s’aimer. La beauté du film se tient en premier lieu dans cette manière du cinéaste à oeuvrer pour une simplicité et une raréfaction de l’action et faire de ces espaces extérieurs les lieux même de l’intimité. D’ailleurs le parti pris de mise en scène- cadres larges et plans-séquences- donne de l’air aux personnages comme aux spectateurs, un air de liberté, laissant entrer l’imprévu et la surprise de l’amour. Car Chérif, personnage en retrait, laissé toujours au bord (au bord de l’amour, de l’impertinence et de l’amitié même) est en réalité le personnage principal du film. Le départ pour la Drôme initié par Félix pour rejoindre Alma va rendre possible une véritable rencontre amoureuse entre Chérif et Héléna , une jeune mère qui attend le retour de son mari. Chérif se reconnaît d’ailleurs dès le départ en Edouard, malgré leurs différences, comme «  galérien » avec les filles.

 

Dans un très beau plan séquence , les deux garçons regardent, éblouis et rêveurs, de l’autre côté de la rive Félix et Alma. C’est leur parole et leur regard qui nous font voir l’ étreinte du couple. Le contrechamp qui vient interrompre alors le plan séquence montre Félix et Alma qui s’embrassent sous une lumière terne et Alma suspend le baiser d’une phrase terriblement ordinaire : «  j’ai froid ». Le montage annonce en creux ce qui va advenir du récit : l’histoire d’amour de départ est vouée à l’échec, tandis que le malentendu se situe du côté de Chérif qui ne croit pas à une histoire d’amour possible pour lui. C’est toute la délicatesse et la grâce de Guillaume Brac de faire la part belle aux surprises et aux méprises. Le rapport de l’imprévisible varie : la première rencontre converge vers un rendez-vous avec l’amour plus ou moins forcé et au final refusé, tandis qu’une série de rendez-vous imprévus s’achève sur une histoire d’amour inespérée.

A l’abordage est un film plein de grâce, une grâce tenant aussi bien à son économie qu’à sa beauté formelle et narrative. D’une douceur infinie, sa «  mélancolie berce de doux chants (le) cœur qui s’oublie aux soleils couchants » (2)

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(1)Guillaume Brac, entretien réalisé en mars 2021, Cahiers du Cinéma.
(2) Verlaine, Poèmes saturniens.

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A propos de Maryline Alligier

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