Gabriel Abrantes et Daniel Schmidt : “Diamantino”

Diamantino réjouit par son inventivité, sa faculté à mélanger les genres et à mixer dans le même shaker kitscheries, faits de société, délire queer et interrogations métaphysiques. A l’arrivée, un cocktail détonnant et vitaminé qui rend ivre de joie.

© UFO Distribution

Co-réalisé par un jeune tandem luso-américain (Gabriel Abrantes et Daniel Schmidt), ce premier long métrage a fait sensation au Festival de Cannes où il a été sélectionné dans le cadre de la Semaine de la Critique et a d’ailleurs obtenu un Grand Prix. Pour Hollywood Reporter, Diamantino est le “film le plus surprenant de Cannes “.
Le duo narre de façon unique l’odyssée de Diamantino, version déjantée de Ronaldo, qui va passer du statut de joueur de foot iconique à celui de loser national, tout en étant convoité et manipulé par un parti d’extrême droite adepte de transhumanisme, des espionnes lesbiennes et ses deux sœurs jumelles vautour …  Ce footballeur en crise est un homme bon et naïf, une sorte de version testostéronée de Mr Chance du magnifique film de Al Ashby où Peter Sellers campait un innocent, également au cœur d’un conflit géopolitique. A l’instar de Bienvenue Mr. Chance, Diamantino a l’apparence d’une fable, un conte de fées empoisonné queer où les rôles s’inversent : les méchants sont des femmes, la princesse innocente un homme à l’apparence virile, mais à la profonde fragilité. D’ailleurs, voilà ce qu’en disent les deux cinéastes :

Nous souhaitions un personnage principal simple, iconique et charismatique, comme Balthazar dans Au Hasard Balthazar de Robert Bresson. Nous désirions mettre en oeuvre un récit politique et schizophrène qui serait le miroir de l’insanité de notre réalité politique actuelle”.

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Et de revendiquer “un conte de fées noir pour adultes”. Diamantino est une fable ancrée dans notre démente actualité : des “Panama Papers” à la montée des extrémismes en Europe, en passant par la crise des réfugiés, le culte de la célébrité express, le pouvoir des médias et le transhumanisme.
Comme une relecture sous acide de la citation de Shakespeare: ” C’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien”, notre guide narratif est un grand enfant mal dégrossi qui va muer et exploser toutes les attentes liées à son genre. En cela, Diamantino est l’ultime film de genre(s), convoquant non seulement multiples genres cinématographiques : la fable, le thriller, la comédie romantique, le film politique, mais se coltinant de façon explosive la question de l’identité sexuelle : soit un joueur de le foot dont la musculature puissante va s’orner d’une paire de seins, un faux réfugié vraie lesbienne, une bonne sœur factice qui n’a pas fait vœu de chasteté…
Diamantino brasse également dans son shaker inspiré moult styles d’images : grain 16mm, cinémascope, image vidéo, drone. Ce chaos visuel est un canevas idéal à l’aune du monde chaotique dans lequel se démène notre anti-héros, Diamantino. Ce film inclassable a le mérite d’imploser toutes les étiquettes et balaye un spectre large, allant de la comédie grand public au petit bijou avant-garde. Dès les premières images, le ton (unique) est donné : Diamantino est aidé dans son match par des shih tzu roses géants qui envahissent le stade …
Ce qui rend l’adhésion totale au film c’est que le malicieux duo croit en la force de la fable, en la puissance du Cinéma et aime son personnage de doux abruti éclairé, ne le prenant jamais de haut. Par son côté mélo-trash sophistiqué, Diamantino rappelle la patte d’un autre latino, passé maître en ce genre : Pedro Almodovar.
Le mash-up, frais et créatif, pratiqué par le duo a ses racines (notamment) dans les cours d’un légendaire critique new-yorkais qu’a fréquenté Abrantés :

J’ai commencé à faire des films après avoir suivi les cours d’Histoire du cinéma de Jim Hoberman. C’est lui qui m’a appris toute l’Histoire du cinéma à travers un kaléidoscope où la culture pop et l’avant-garde se cristallisaient entre elles. Il nous a appris qu’Einsenstein avait dit que « la plus grande invention de l’Amérique était Mickey Mouse. Peu après, j’ai appris qu’Eisenstein était obsédé par Disney. Hoberman nous a appris que Disney était un révolutionnaire radical et que Eisenstein était un artiste pop. Cela m’a inspiré. Des réalisateurs qui font des films pour le plus grand nombre et le touchent, sans que cela les empêche d’être également inventifs, beaux, radicaux et révolutionnaires : c’est mon rêve de faire un film comme ceux là.

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Pari réussi. Diamantino est à la fois divertissant et radical, pop et subversif. Les références qu’ils convoquent sont joyeusement bousculées et réinventées, à la manière du grand alchimiste Bertrand Mandico et non des pseudo hommages réduits à la fonction de gadgets comme le cinéma Hashtag de Guadagnino. Diamantino a cette force d’être à la fois un grand chaudron où bouillonnent mille et une références et totalement singulier, ne ressemblant à aucun autre film. On a hâte de voir l’opus suivant de ces deux prometteurs cinéastes dont le premier film impressionne par sa maîtrise et sa démesure. Une équation casse-gueule qui tient drôlement bien la route.

A propos de Xanaé BOVE

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