Rainbow warriors

Nous ne faisons pas notre coming out pour que des personnes qui nous haïssent le sachent mais nous faisons le plus de bruit possible pour que les autres LGBT+ ne se sentent pas seul·e·s”.

Artem, né en Russie, résidant au Canada

 

Coming out est le diminutif du terme anglophone “coming out the closet” [sortir du placard] désignant le moment charnière où un individu décide d’annoncer son orientation sexuelle ou son identité de genre. Formé comme monteur et infographiste, Denis Parrot signe avec Coming out un premier long-métrage documentaire sous forme de found footage et nous propose de nous glisser dans des placards aux quatre coins du globe pour observer ses protagonistes ultra connectés en sortir.

 

2019 © Copyright Dryades Films / Upside Films

 

On pourra voir Coming Out comme une étude quasi historique d’un curieux phénomène apparu au début des années 2010 ; car il s’agit “d’images d’archives contemporaines”, pour reprendre les mots du réalisateur. Le phénomène d’une génération d’ados LGBTQ+ qui se filme entrain de faire son coming out, et enregistre du même coup les réactions de parents, de proches, afin de poster le tout sur des plateformes comme Facebook ou YouTube. De quels mécanismes parle-t-on ? Denis Parrot, par sa sélection de vidéo extrêmement pertinente, écarte de nos radars la seule piste du buzz ou de la vidéo spectacle ; il y a résolument un autre enjeu que la mise en scène de soi, le voyeurisme ou le nombre de likes dans cette exposition démesurée. Comme si l’oeil de la caméra était le regard de leurs semblables. De celleux qui sont passé·e·s par là, et celleux dont le chemin reste encore à parcourir. Ou encore, un témoin allumé qui dirait aux parents : “Le futur aura le pouvoir de te juger”, comme le garde-fou d’une violence potentielle en guise de seule réponse. Plus de 1200 vidéos ont été visionnées par l’auteur afin d’arriver à cette sélection finale. Des vidéos qui se font écho entre elles, à la fois représentatives de la diversité des situations (géographiques, de genre, de classes) et singulières parce qu’elles proviennent d’individus qui (se) filment avec respect, répartie, humour et intelligence.

Et vous, quand avez-vous choisi d’être hétéro ?

Luke, résidant au Royaume-Uni

Le processus de déconstruction d’un monde hétéronormé est de tous les instants, un monde régi tantôt par le capitalisme, tantôt par la religion et les traditions. La succession des vidéos, loin d’un discours victimaire, se situe au contraire dans un empowerment total et flamboyant. Dans quelques-unes, les réactions des parents sont désamorcées (car anticipées, parfois depuis des années), retournées, renvoyées à l’expéditeur. Un des coming outs, le plus lumineux probablement, est celui d’un jeune homme (Adore Delano, aujourd’hui célèbre drag queen adoubée par le show RuPaul’s Drag Race) qui fait mine de confronter sa mère sur une chose dont il doit absolument lui parler… Réaction de l’intéressée, sur un ton vaguement blasé : “Are you pregnant ? (…) Are you straight ?” [Est-ce que tu es enceinte ? (…) Est-ce que tu es hétéro ?] suivi d’un éclat de rire et d’un : “Je le sais depuis que tu as un an et demi (…) Tu vas sortir du placard, ou tu vas le ranger ?!”. Une vidéo, extrêmement violente, tranche dans cette légèreté : il fallait aussi garder à l’esprit que la société n’avance pas aussi vite que l’acceptation de ces jeunes, et qu’être renié·e est aussi le lot de quelques moins chanceux·ses.

 

2019 © Copyright Dryades Films / Upside Films

 

Comme le format du film ne s’encombre pas de fioritures, d’effets de montage, de voix off ou de musique, l’espace est donné à l’observation. On se prend à guetter la vie, les bruissements du freudien, à sourire des gènes subtiles d’une autre génération, catapultée improvisatrice devant des outils qui ne sont pas les siens. Une mère fait répéter le mot “gay”, pas sûre d’avoir tout à fait entendu. Une grand-mère reçoit la nouvelle de l’homosexualité de sa petite fille comme “un grand moment”. La relative absence des pères dans les vidéos, les mères ayant presque toujours les rôles d’intermédiaires. Le film donne aussi à voir un coming out trans, perspective appréciable du réalisateur qui ouvre une brèche dans la binarité et crée un appel vers l’horizon d’un autre très grand sujet. Malgré les mentions de la Géorgie, du Japon et de l’Afrique du Sud, on pourra regretter le peu de séquences émanant de pays non-occidentaux. Denis Parrot en est toutefois bien conscient, car l’omniprésence du monde anglo-saxon dans les vidéos est selon lui un reflet du web : le coming out filmé relèverait d’un phénomène issu des pays anglophones — soit que les jeunes s’exposeraient imprudemment dans certains pays à l’homophobie revendiquée, soit que la fierté, issue du mouvement queer, de s’affirmer dans la différence  serait une attitude plutôt occidentale à l’origine et pas universelle.

On aurait rêvé, dans l’absolu, que ce film n’existe pas ; pas plus que le concept du coming out. Pourquoi en effet ne pas simplement présenter à la famille son ou sa petit·e ami·e si nécessaire, comme le feraient naturellement des personnes hétérosexuelles ? Parce qu’une population dominante, en désignant leurs “autres” se sont proclamés “uns”, et que l’autre doit toujours, encore aujourd’hui, annoncer (et assumer) son altérité, quand la réciproque serait absurde. Dans l’interstice qui nous sépare de ce jour qui tarde à arriver, Coming Out est un témoignage urgent et émouvant, qui redonne du sens et de l’unité à ce devoir d’adolescent·e qui passe souvent auprès des plus concerné·e·s pour une cause solitaire. Un film à mettre, notamment, entre les mains de vos parents ou celles de vos enfants.

 

2019 © Copyright Dryades Films / Upside Films

 

Lien vers la bande-annonce de Coming Out

 

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A propos de Antoine HERALY

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