Quelques mois avant la sortie des films Hors-la-loi (avec Virginie Efira) et Gisèle – Au nom de toutes (avec Charlotte Gainsbourg), Barbara Lamballais s’intéresse à la place qu’occupe Gisèle Halimi dans l’Histoire française et distribue Clotilde Daniault dans le rôle. 

En lieu et en place du Procès d’une vie claironné par son titre, avec la scénographie juridique extraordinaire que ce dernier supposait, et avec l’exégèse de l’état d’esprit et des motivations derrière les choix pris par une personne physique qu’il promettait, la dernière pièce mise en scène par Barbara Lamballais sera plutôt l’histoire du « procédé d’une vie », ou celle du « procédé d’une fille », en l’occurrence d’une fille adolescente et heurtée – c’est-à-dire, celle de sa marche en avant, irréversible et décomposée en étapes, depuis une station de départ jusqu’à une position de conscience durement gagnée. Illustrant, telle qu’elle le fait, la manière dont la jeune Marie-Claire Chevalier est comme mise en mouvement par l’histoire de notre pays, l’œuvre fait passer son actrice Maud Forget d’un jeu statique et tout en poses (étudiées et faussement confiantes, copiées de celles de mannequins tendance en couvertures de magazines) à un jeu mutique et blessé (caractérisant la peur qu’elle ressent après que tout le système institutionnel ait choisi de faire peser son poids sur ses épaules), avant de la mener, enfin, à un véritable éveil engagé. D’un faux dynamisme à une vraie expérience, la rencontre avec la noirceur du monde aura impitoyablement bousculé la jeune fille, mais elle l’aura aussi plongée dans un flot et appris à nager, elle l’aura politisée, jusqu’à l’intérieur de son corps, désormais plus animé et libre.

Marie-Claire, c’était cette lycéenne dont l’avortement après un viol s’était retrouvé au centre du fameux « procès de Bobigny » de 1972, celui qui participa à mettre le public français du côté de la loi Weil de 75. Et à longuement y regarder, l’historien amateur pourrait se dire que son récit a quelque chose d’un petit bout de mythologie française. Son nom de famille presque arthurien, et son adolescence au moments des faits, lui donnent un faux air de Jeanne d’Arc : Le chevalier Marie-Claire. Sa situation domestique, élevée avec deux sœurs par une mère célibataire, Michèle (Céline Toutain), pourrait lui conférer une luminosité d’orpheline de conte : L’immaculée Marie-Claire. Née dans la première quinzaine du mois de juillet 1955, cinq jours seulement après la sentence finale de « l’affaire Bac », Marie-Claire pourrait être l’héritière de ce procès, dans lequel la gynécologue Andrée Lagroua Weill-Hallé, sensibilisée à l’importance des méthodes de « birth control » à New York, était venue aux assises témoigner de l’urgence de dépénaliser les stratégies contraceptives dans l’Hexagone (elle mettait en demeure « la responsabilité de la législation française », qu’elle accusait de créer des drames en criminalisant les alternatives, pourtant aptes à sauver les ménages précaires et/ou instables).

©Simon Gosselin

Mais, plutôt que de faire de Marie-Claire une preneuse de relais, qui re-hisserait courageusement l’étendard de ces combats connectés, et remettrait sur sa tête le heaume de militantes et de militants comme Lucien Neuwirth, envers et contre le camp « repopulateur » (lequel craignait de voire la France « désarmée »), Lamballais fait le choix judicieux de laisser sa protagoniste être une héroïne contrainte et contrite, de la faire avancer à reculons, et de la dépeindre dans son quotidien et dans son jus.

À rebours d’une méthodologie de légendification probablement trop facile, qui prêterait à Marie-Claire un halo de « débloqueuse » dans un panorama d’autres guerrières, Lamballais a l’intelligence de décrire le procès de Bobigny à hauteur de la banalité qu’a aussi une existence ; et de le faire se déployer dans ses tâtonnements et dans ses à-coups (de fait, il faut plusieurs intermédiaires avant de trouver une « faiseuse d’anges », et il y a plusieurs incompréhensions qui retardent l’intervention), dans ses non-dits et dans ses non-entendus. Ainsi, l’un des décors de la pièce sera le métro parisien, Michèle et les amies de la famille travaillant toutes pour la RATP. Comme si l’objet était de faire une petite cartographie de l’anonymat et de l’ordinaire, qui se développerait en souterrain de l’île de France. Et lors d’une scène où Marie-Claire essaiera d’avouer sa grossesse à sa mère, cette dernière, au départ totalement aveugle à la gravité de la situation, rouspètera et luttera pour tenter de finir son chapitre de l’autobiographie de Gisèle Halimi (qui perce comme par flashs et interrompt, en ombres chinoises, le bon déroulé du « présent »).

La réussite principale de la pièce, modeste mais précise, pourrait bien être l’adresse et l’aisance qu’elle a à donner matière à l’immensité de la rencontre entre la grande Histoire majuscule, et ses batailles collectives (représentées par « le manifeste des 343 », ici relu par les actrices au début de la représentation comme dans une AG présidée par sa rédactrice Simone de Beauvoir) avec le calme et la simplicité de la vie triviale des moyennes gens. C’est peut-être le sens qu’on peut donner au sous-titre de la pièce, « Gisèle, Marie-Claire, Michèle… et les autres », le mot-liaison et les points de suspension pouvant servir de pont jeté, unifiant d’une part le ton professoral et assuré d’une De Beauvoir, avec, d’autre part, les digressions gentillettes et la silhouette timorée de la bonne chrétienne Lucette (les deux personnages sont interprétées par la même actrice, Jeanne Arènes).

©Simon Gosselin

Puisque les infortunes et les humiliations qu’on peut leur faire subir, en tant que femmes, sont de même nature, alors leurs capacités à s’émouvoir de l’injustice le sont aussi, et la légitimité et la pertinence de leurs point de vue, pas moins. Avec Le Procès d’une vie, Lamballais entretient un hors-scène évocateur et productif, qui nous conduit à réaliser que tous les jours, des millions de personnes, indépendamment du niveau de leur éducation ou de la couleur de l’idéologie qu’on leur a enseignée, réussissent et échouent à voir que le monde pourrait changer, parfois dans le même mouvement. Les allers-retours réguliers que la pièce fait entre le très petit et très procédural (emprunter un livre quand on a oublié sa carte de bibliothèque, avoir à payer ses impôts rapidement pour ne pas subir de pénalités) et le très grand, nous montrent qu’en chaque Gisèle Halimi, il y a une Zeiza Taïeb (nom de naissance d’Halimi, et épithète approprié pour désigner qui elle était quand on l’appelait « La Contre-Nature », dans sa ville d’origine en Tunisie), et qu’en chaque Marie-Claire, il y a… « Les autres ».

Le miel, les abeilles, et les actrices-reines. 

Du mauvais côté de la barrière qualités/défauts, le seul comédien masculin de l’ensemble, Julien Urrutia, joue tous les hommes du spectacle avec un esprit de rentre-dedans un peu trop gaguesque, il signe des compositions à la « AB Productions » – pensez aux garçons, dans Hélène et les garçons. Ces éruptions ont trop de succès à leur but sans doute avoué, celui de diluer la tension d’un fait de société assez grave. Or l’humour est trop large, trop pantomimé pour être vu jusqu’aux sièges du fond, il ne s’intègre pas élégamment avec les moments plus réflexifs. Cela a deux effets principaux : celui de nous faire comprendre que les deux meilleurs rôles d’hommes dans la pièce, sont joués très brièvement par des comédiennes ; et celui de nous faire remarquer que le meilleur rôle joué par Urrutia est celui de Delphine Seyrig, auquel il s’adonne en drag, dans la même scène. Outre qu’elle nous rappelle que Seyrig était effectivement une star très engagée au profit du féminisme et de l’autonomie corporelle des femmes, son apparition dans la pièce est utile car elle permet de réactiver une stratégie discursive de l’époque.

Affectés et patiemment composés, le corps et les manières (les unes se fondent dans l’autre) de l’interprète de Jeanne Dielman ne devraient pas réellement incarner un corps mortel, biologiquement faillible, vulnérable à des basses fonctions telles la grossesse et de là, l’avortement. En donnant un visage d’ange et un langage corporel de diva ou de vénus à des problématiques très concrètes (les frottis, les règles, les fausses couches, les pertes des eaux – Le Procès d’une vie rappelle que la difficulté de parler de ces choses sans honte est justement une façon de faire culpabiliser et se taire les concernées), l’engagement de Seyrig pouvait être vu comme mettant au défi les hommes d’imaginer une substance physique à un corps qui devrait être « au-delà » du genre, et, ce faisant, d’entrer en empathie avec les femmes en tant qu’êtres d’organes et non de fantasmes.

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Derrière la matière intangible, l’intériorité émotionnelle que sont supposées convoquer les actrices dans leurs emplois, se trouve une réalité de chair et d’os tout ce qu’il y a de plus corporel et anatomique. Est-ce pour cette raison que, dans son texte, Le Procès d’une vie est si amoureux de la profession de comédienne en général, considérant qu’elles, se consacrant à un travail de corps, savent plus que d’autres à quel point leur instrument est intime, fragile, et précieux, ses artères, attaquables, son ventre et ses trompes, destructibles ? Le fait que la pièce commence en égratignant la liste des signataires du manifeste (publiées dans l’ordre alphabétique dans Le Nouvel Obs, les 343 sont classées ici de sorte à faire ressortir les vedettes : le nom de Stéphane Audran commence bien par A, mais pas celui de Catherine Deneuve ni de Nadine Trintignant) pourrait être vu soit comme l’épitomé de cette passion pour les comédiennes et un hommage à la place qu’elles ont occupées dans l’histoire des luttes sociales, soit comme le témoignage d’une arrogance propre à « l’actor’s brain » (ici, « l’actress’ brain » : Karina Testa a coécrit le texte, et elle joue Micheline et le médecin Paul Milliez) et d’un entre-soi du spectacle qui inocule le regard critique contre le pompiérisme de certaines « grandes » performances dramatico-dramatiques (Déborah Grall, en Renée, hurlant son laïus sur les enfants de l’assistance publique).

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A propos de Lucas LUSINIER

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