Au début du XXe, Charles Fortescue, un missionnaire exemplaire, revient d’Afrique pour mener sa vie de citoyen anglais et retrouver celle qui deviendra sa femme, une épouse modèle, candide et croyante. Il est chargé par son évêque d’une nouvelle mission pour le moins singulière : aller dans les quartiers chauds de Londres pour convaincre les filles de joie de retourner dans le droit chemin. Bien qu’interloqué, il va prendre très à cœur cette nouvelle tâche. Sa générosité et son dévouement vont le conduire à bien des déboires et des abnégations, et à accepter d’aider ces créatures égarées de bien des manières, les accueillant –  bien malgré lui, puis naturellement – dans son lit, reconsidérant ainsi le concept de péché.

© Powerhouse films

Les années 80-90 ont eu leur vague de comédies «so british », si truculentes, comme nous disaient nos grands-parents, nous les conseillant énergiquement alors qu’entre 13 et 17 ans, nous étions plutôt attirés par les films d’horreur (qui bénéficiaient encore d’une sortie), que par deux heures de rires distingués. Porc royal de Malcolm Mowbray, Clockwise de Christopher Morahan et quelques autres nous faisaient répondre poliment un « peut-être » en sachant que nous n’irions pas. Ils correspondaient au cinéma à voir en famille le dimanche après-midi, affublé des mêmes affiches, des mêmes thèmes et des mêmes têtes, jusqu’au succès d’un Poisson Nommé Wanda en 1988, forme de consécration de la comédie anglaise héritée des Monty Python – dont l’humour était désormais apprivoisé et assagi. Les membres éparpillés de la fine équipe œuvraient avec leurs visages de clowns débonnaires : John Cleese, Eric Idle, Michael Palin. Je ne suis donc jamais allé voir « Drôle de Missionnaire », je n’en ai jamais eu envie. Et je ne me serais pas imaginé m’y repencher, jusqu’à aujourd’hui, découvrant d’ailleurs avec étonnement que Richard Loncraine était derrière la caméra.

Créé par George – Beatles – Harrison avec Denis O’Brien in 1978 pour financer La vie de Brian, HandMade Films ne produira pas que des comédies et projets liés de près ou de loin aux Monty Python (Bandits, bandits), proposant tout autant d’excellents films noirs (Mona Lisa, Bellmann and True, Long good Friday) que des drames (Lonely Passion of Judith Hearne), voire même le slasher The Burning. The Missionary (1982) se situe dans la filmographie de Michael Palin entre deux films des Monty Python, soit entre La vie de Brian (1979) et Le sens de la vie (1983) auquel on pourrait associer le formidable Bandits, bandits (1981) de Terry Gilliam, avant son Brazil (1985). Visage familier pour les amateurs de la troupe mythique, Michael Palin incarne la bonhommie candide, ahurie et un peu puérile qui laisse un peu trop rapidement présager d’un numéro rodé reproduit dans chacun de ses films. En découvrant The Missionnary, son jeu nous apparaît comme beaucoup plus en nuance qu’il n’y paraît, usant à la fois des stéréotypes du comique de mimiques et de la subtilité des expressions. En signant le scénario, Michael Palin démontre combien son écriture s’affranchit de la méthode Monty Python, car il abandonne le délire non-sensique pour un humour certes plus vaudevillesque mais surtout empreint d’une tendresse inattendue, qui sied tout à fait à l’univers humaniste de Richard Loncraine, toujours très attendri, et amoureux de ses personnages. La mise en scène de Loncraine, aussi discrète qu’efficace et rythmée se révèle ici particulièrement mobile. En moins d’une 1h30 le cinéaste multiplie les péripéties tout en parvenant à ménager de subtils moments où l’action se ralentit dans des moments plus rêveurs, sentimentaux. La Photo de Peter Hannan est superbe. En particulier lorsqu’il filme le décor extérieur londonien, les intérieurs misérables. On reconnaît bien son sens du clair-obscur, et son goût pour une définition quelque peu ouatée.

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Dominé tout d’abord par un argument très vaudevillesque propice au comique de situation, The Missonnary  prend le chemin d’une fable joyeusement anticléricale, beaucoup plus tendre que franchement licencieuse, jusqu’à un final qui tient à la fois du blasphème et de la conscience politique. L’écriture prend le parti d’initier ses personnages au sein de la fable, de les faire évoluer vers leur choix de vie, de lever progressivement le voile sur leur moi profond ou leurs secrets. « Etre du bon côté », c’est un peu l’interrogation que suit en filigrane The Missionnary, nous familiarisant avec ceux qui nous paraissent d’abord artificiellement excentriques ou dans le stéréotype comique avant de provoquer l’empathie. Ainsi Lady Isabel (fabuleuse Maggie Smitih), la femme de Lord Ames poursuit Charles Fortescue de ses assiduités en prétextant son aide financière. Elle peut se montrer tour à tour désopilante, lorsqu’elle est presque lascive, ou bouleversante, lorsqu’elle confie les origines de sa condition.

La fascination pour le charme de l’Empire britannique et de ses privilèges est légion dans une comédie anglaise souvent ambiguë, mais le film de Richard Loncraine, loin de louvoyer avec les délices aristocratiques,, préfère égratigner – toujours dans la légèreté – les institutions, la morgue coloniale comme l’incarne le vieux Lord Ames (Trevor Howard), l’homme le plus riche d’Angleterre, aimant encore s’habiller en uniforme, le sabre au clair sur un cheval à bascule. The Missionary fourmille également de second rôles formidables. Les séquences avec Slatterthwaite le fabuleux vieux majordome de Lord Ames qui ne retrouve jamais le chemin dans la grande maison, conduisant ses hôtes dans le placard à balai, ou emmenant un plat succulent sont hilarantes, mais le rire chez Loncraine / Palin est aussi plein de compassion, courtisant la mélancolie. Car The Missionary réserve l’acidité de la moquerie aux privilégiés, aux castes conquérantes et à l’hypocrisie religieuse.

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Fortescue prend peu à peu conscience de sa vraie place sociale, que l’éthique ne sommeille pas dans la morale chrétienne mais dans l’amour des autres au sens large, c’est-à-dire le respect de leur nature intime. Et ici, c’est la beauté du peuple, des pauvres qui explose à la figure de notre héros, comme une figure de la véritable innocence. Voir cette brève séquence, la plus belle du film, joliment sensuelle, où une jeune fille perdue vient voir Fortescue, lui dire combien elle est heureuse qu’un homme aussi généreux soit entré dans sa vie, et se rapproche de lui. Lorsqu’il tente de lui expliquer en bon chrétien que la sexualité ne revêt pas l’importance qu’on lui accorde trop souvent, cette dernière le prend au mot et ravie, se dénude, le rejoint au lit, avant que ses amies comprennent le message de la même manière. Au-delà de la drôlerie de la séquence éclate un éloge du plaisir simple, d’un charnel tendre, comme une évidence altruiste hors de la norme. Quelle très belle idée d’ailleurs que ce défi lancé par la première prostituée que Fortescue va voir, de coucher avec elle pour démontrer qu’il ne la méprise pas. Symboliquement il s’agit quasiment d’un appel d’une classe sociale à une autre, d’une reconnaissance par le sexe, qui ne passe pas par l’acte de domination et d’argent, mais par une toute autre idée de ce qu’on nomme communion. On s’amusera au passage du choix symbolique des noms, lorsque par exemple “la transformation de Fortescue” définit en électrotechnique un changement de base, méthode utilisée pour étudier les court-circuits. Ou encore : l’équation Slatterthwaite appartient au domaine des statistiques et de l’analyse des incertitudes, ce qui sied très bien à notre valet atteint d’amnésie régulière. L’air de rien, The Missionnary constitue une comédie délicatement subversive qui vire avec brio de l’humour le plus archétypique au conte sentimental et désobéissant.

Technique et bonus : 
La restauration 2K proposée par Powerhouse Films supervisée et approuvée par Peter Hannan est somptueuse, restituant le charme granuleux et diaphane de la direction photo. Des commentaires audio de Michael Palin (2002) et de Richard Loncraine accompagné de l’historien Sam Dunn (2019) sont disponibles. Dans Compulsively Entertaining (2019, 38 mins) Michael Palin et Maggie Smith livrent leurs impressions respectives sur le tournage de The Missionary.  La costume designer Shuna Harwood  (A Good Collar, 2019, 8 mins), le compositeur  Mike Moran (A Very British Sound, 2019, 8 mins), le maquilleur Ken Lintott (Playing the Part, 2019, 4 mins), le directeur son Tony Jackson (Snapshots of Sound2019, 10 mins) évoquent leur travail sur le film, tandis que le comédien, compositeur et écrivain Rob Deering dit tout le bien qu’il pense du film. Des scènes coupées viennent compléter judicieusement certaines séquences. Pour finir, les traditionnelles galeries photo et bande annonce. On lira également avec intérêt le livret de 40 pages avec notamment un article de Robert Sellers tiré de Very Naughty Boys: The Amazing True Story of HandMade Films, des extraits du journal de Michael Palin  Halfway to Hollywood: Diaries 1980–88ainsi qu’une sélection de la réception critique de l’époque.  Cette excellente édition de The Missionary constitue le meilleur moyen de découvrir cette petite perle trop rapidement oubliée.
Combo Blu-Ray / DVD édité par Powerhouse films

Les films possèdent des sous-titres en anglais uniquement.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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