Ole Giaever et Marte Vold – “Natür therapy” (2014)

A cœur ouvert

« Ceux qui vivent en plein air furent sans doute autrefois des pirates destructeurs de villages ayant détruit les maisons des autres : cet acte a pour conséquence qu’ils vivent maintenant en plein air, au lieu de jouir d’un logis. Il n’y a là ni vertu, ni ascétisme, ni sainteté. » Les questions de Milinda

Il y a une obsession qui parcourt le film du norvégien Ole Giaever. Retourner à la terre, devenir rocher, et ainsi arrêter un temps qui défile trop vite, même en plein cœur de la Scandinavie. Et stopper ce dialogue intérieur perpétuel qui accompagne inévitablement les vicissitudes de la vie quotidienne. La mise en scène entérine à plusieurs reprises cette recherche d’un ancrage, cette nécessité de retrouver la zénitude. D’abord au milieu du courant d’une rivière, scène qui fait écho au bouillonnant questionnement qui assaille le protagoniste – interprété par le cinéaste lui-même – traduit par la logorrhée d’une voix off. Dans une succession de travellings avant qui slaloment et furètent entre les blocs érodés. Puis sur les crêtes, quand son corps se retrouve aimanté par la roche et étreint le ciel. Enfin dans la solitude du marcheur assis sur son rocher, cerné par ses désirs. Une métaphore qui trouvera son aboutissement quand il regardera ses chaussures de marche danser sur le fil du courant. L’impossibilité d’atteindre cet état méditatif le conduit in extremis à vouloir changer de corps, pour tenter de se perdre dans l’autre. Un échec programmé… Ne lui reste qu’à creuser la terre mère et à s’enfouir en son sein. Ultime solution pour tenter d’apaiser un esprit comme un brasier ardent. Bref, le protagoniste se tient bien loin du cliché du scandinave placide à la libido domestiquée par les nombreuses heures de sauna ! De ce combat titanesque pour devenir enfin ce point fuyant dans l’immensité sylvestre, émerge une belle expérience universelle qui parlera à de nombreux spectateurs.

Film au masculin sur la crise de la trentaine et l’angoisse de la vie conjugale. Film de père sur l’héritage, le legs et la crainte de ne pas être à la hauteur de son devoir. Analyse diffuse d’un traumatisme jamais réglé et qui ressurgit entre ellipses et souvenirs rémanents. Récit en coupe du vieillissement précoce du corps s’abîmant dans une vie privée de sens. Et bien sûr, œuvre de retour aux sources, pas dans le sens littéral et tranquille comme le fut le Old joy de Kelly Reichardt déjà distribué par Epicentre à leurs débuts, mais dans le style heurté, fiévreux, personnel et subtil d’un Auteur en pleine conscience de lui-même. Les citadins en mal de verdure se fondront dans ce Natür therapy, de même que les sportifs ou encore les aventuriers au long cours. Car ces derniers savent plus que tout autre qu’il faut du temps pour se libérer des pensées et s’extraire de soi. Comme les pierres que sèment sur leur trajet les petits Poucet des bois pour un jour devenir grands…

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On aimerait découvrir Tommy, court-métrage où un marcheur partait conquérir une montagne ou encore The mountain ( Fjellet ), premier long-métrage de Giaever où un couple s’enfonçait lui aussi dans les montagnes pour étouffer sa douleur, et voir ainsi, comment l’auteur irriguait alors cette introspection là de son humour bienfaiteur. Il retrouve ici un ton plus doux-amer, celui du projet fleuve Play ( 2002-2007 ), série de 260 courts-métrages déjà co-réalisés avec son vieux complice Marte Vold. Le scénario d’Ole Giaever met à nu les obsessions – avant son enveloppe charnelle – du personnage, épingle les pulsions ( un court fantasme de domination homosexuelle non assumé ) et fait affleurer l’inconscient, comme dans ce très beau plan où le personnage court à travers des bois de plus en plus sombres et étouffants, comme créés par son psychisme. La narration joue habilement de la présence et de l’absence. Après avoir installé l’idée d’une rencontre probable avec deux jeunes filles, l’auteur fait remonter les fantasmes qui se confondent avec les projections ou le souvenirs, sans jamais devoir les définir en tant que tels. Au spectateur de s’orienter selon ses propres sentiments.

Mise en scène et montage sont au diapason pour préparer ces surgissements fantastiques ( le film de fantôme n’est pas si loin et l’alliance de la nature toute puissante et d’une inquiétante étrangeté pourrait rappeler le classique norvégien Lake of the dead de Kare Bergstrom ( 1958 ), toutes proportions gardées… ). Le son englobant le souffle du marcheur ou s’oubliant un instant, contribue grandement à ce va et vient et rythme le cheminement de la pensée de l’homme seul. Le point d’orgue, c’est la clameur du stade qui monte d’un coup alors que Martin abandonne toute civilisation. Enfin, c’est la distance et surtout le point focal qui rapprochent le personnage ou le perdent, le noient dans ses pensées. Le détachent du milieu quand son humanité s’efface sous le manteau végétal. Le rideau d’eau d’un étang ondule sur le mystère de la vie des poissons, nature abstraite pour celui qui mène l’existence paradoxale d’un urbain. En jouant ainsi du flou et en gérant avec parcimonie le flottement créé par une caméra portée à l’affût, le duo de cinéastes accorde sa matière filmique au point de vue du protagoniste, suscitant vite une empathie totale. A l’image d’un dénouement se refusant à la fixité pour peindre par petites touches le rapprochement timide des êtres.

La fébrilité de Martin devient le carburant du récit, celui qui permet toutes les accélérations et digressions dans un parcours accidenté. Un accès de nostalgie peut par exemple produire une remontée d’adolescence sur une mélodie pop. Le héros se retrouve chamboulé, littéralement la tête à l’envers dans un très beau plan mental. Son inattention au monde le rendant parfaitement vulnérable. Cette instabilité a ici une cause profonde, ancienne. Martin est hanté. Bien heureusement dans Natür therapy, les pires humiliations enfantent souvent le burlesque. Car ce personnage est décalé, non seulement dans cet environnement, mais déchiré dans sa propre vie ainsi que l’exprime un arbre ouvert en son cœur. La jouissance de ce corps individuel retrouvé se retrouve empêchée par le devoir social, même au milieu de nulle part. Nature contre culture. Rien n’est plus redoutable que de se retrouver face à un autre soi-même en plein désert. C’est moins le chasseur en maraude que la compagne d’un soir, elle aussi inapte à gérer l’instant présent et à guérir les plaies apparentes de sa demi-sœur comme les angoisses de Martin. Une créature bergmanienne à deux têtes. Si la greffe prend, leurs esprits ne fusionnent pas. Ole Giaever joue la retenue, la peur d’accepter sa part féminine ( « Honneur aux dames ! » raillait pourtant son « pote » Raymond ). Car « La femme est une planète mystérieuse, la partie avec laquelle l’homme voudrait s’unir pour trouver une complémentarité, une sphéricité, une intégrité, une intégralité. Et précisément pour cette raison, c’est une partie de lui-même qu’il ignore, son côté obscur » *. Alors, face au reflet de cet autre homme providentiel et méga cool tel qu’il se rêve, la caméra, se fait caressante, limpide, pour glisser de l’un à l’autre avec douceur plus que virtuose ou démonstrative.

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« Une structure aussi minimaliste ne pouvait fonctionner que si elle était enrichie par des changements de ton » assure avec lucidité le cinéaste qui est ainsi parvenu à un rare équilibre dans son écriture, qui transcende la banalité existentialiste et donne corps à ce dilemme permanent par une interprétation nuancée, très physique. Mais qui fonctionnerait sans doute moins si la mise en scène n’était pas aussi étudiée, juste, en osmose avec les états d’âme et les paysages. C’est assez rare de trouver autant d’harmonie dans un binôme… La sincérité est le sauf conduit qui nous permet de filer le long de cette trame simplissime pour mieux nous laisser gagner, à notre tour, par l’appel des grands espaces. La course, aussi chaotique qu’elle soit, nous espacifie. Les étendues fort peu habitées permettent à la compassion de déborder la béance laissée par l’abandon brutal mais logique de la voix intérieure. Mais la douce lumière du bois n’est pas pour autant le chemin de gloire vers le délassement. Le quotidien reste toujours trop présent dans les textos et l’éternelle connexion internet, véritable lien, non pas social, mais entrave au détachement. A la réalité brute se substitue l’image mensongère, celle où son épouse se moque de la renaissance de ses désirs. Ce fake raccordera plus tard avec une masturbation crue, inconvenante en son lieu. Ce que révèle alors la fugue de Martin, c’est l’impossibilité d’échapper à l’Ombre pour atteindre la totalité de lui-même. Même si le gamin qui a trop vu La forêt d’émeraude  se métamorphose en son animal totem pour observer des situations non vécues et créées de toutes pièces par son esprit paumé.

Au moins le provincial norvégien sait qu’il y a un ailleurs derrière les fenêtres… Que ses racines sont au coin de la rue. Qu’une heure suffit à l’élever au dessus de la ruche humaine et qu’un jour, ce combat personnel finira par payer. Natür therapy s’oppose à la démarche de Gus Van Sant dans Gerry, comme à sa dramaturgie. L’effondrement a lieu au début et le trajet trouve la voie d’une reconstruction familiale et sociale. Martin nous déballe tout, non sans pudeur. Et c’est quand il rentre chez lui qu’on lui souhaite « Bon voyage »…

 

*Qu’il est étrange de s’appeler Fédérico d’Ettore Scola (2012)

A propos de Pierre Audebert

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