Après l’échec de son insolite western psychédélique, 4 de l’apocalypse, Lucio Fulci revoit ses ambitions à la baisse et tourne dans la foulée deux comédies populaires, l’une orientée vers la parodie du cinéma d’épouvante, Il cav. Costante Nicosia demoniaco, ovvero: Dracula in Brianza, et l’autre du côté de la comédie sexy, La Pretora (On a demandé la main de ma sœur aka Juge ou putain) avec l’incontournable Edwige Fenech. Ces deux divertissements légers mais très estimables reflètent une certaine régression, un retour anachronique à un début de carrière où Fulci enchaînait les comédies avec Toto. En 1977, bien avant de devenir l’un des petits maîtres de l’horreur putride et viscérale, l’auteur de Beatrice Cenci revient de manière inespérée à l’un de ses genres de prédilection, le giallo teinté de surnaturel, naviguant entre onirisme et réalisme dans la lignée de ses deux chefs-d’œuvre, Le Venin de la peur et La Longue nuit de l’exorcisme. Épaulé par son fidèle complice Roberto Gianviti, avec qui il travailla sur Perversion Story, Beatrice Cenci ou encore les deux Croc Blanc, Lucio Fulci se penche sur l’adaptation d’un roman de Vieri Razzini, Terapia Mortele. Le hic est qu’il s’agit d’un ouvrage très axé sur la parapsychologie, thématique éloignée du désir d’un cinéaste de revenir à la source de ses thrillers transalpins. Il appelle Dardano Sachetti à la rescousse pour les aider à peaufiner le scénario de L’emmurée vivante ou Sette note in nero son beau titre italien, s’inscrivant purement dans le cinéma de genre avec une intrigue solide et rigoureuse, lointainement inspirée du Chat noir d’Edgar Allan Poe.

L'Emmurée vivante

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Le fracassant, et c’est le cas de le dire, prologue commence par le suicide de la mère de Virginia, le personnage central, qui se jette du haut d’une falaise, réitérant graphiquement l’épilogue sidérant de La Longue nuit de l’exorcisme avec la mort du coupable. Le corps, un grossier mannequin figé, se cogne contre les rochers. La scène montre le visage lacéré et déchiqueté par les parois, meurtrissant un crâne explosant sous nos yeux, Les effets spéciaux approximatifs et le manque de crédibilité de la séquence tranchent littéralement avec le reste, comme une saillie volontairement désinvolte, où Fulci évacue d’emblée le seul moment « grand guignol » du film pour mieux surprendre le spectateur par la suite.

Après ce décès violent, situé en 1959, retour au présent avec le générique qui débute dans une atmosphère ouatée proche du roman-photo. La chanson du générique, dans un style variété aux arrangements délicieusement kitsch et à la photographie légèrement floutée, renforce cette impression. Le contraste n’a rien de circonstanciel : Fulci a toujours jonglé avec les contraires, faisant souffler le chaud et le froid, le grotesque et le sublime, l’instinctif et le rigorisme. Peut-être que de ce point de vue, L’Emmurée vivante demeure l’une de ses réussites les plus éclatantes, érigée autour d’un récit anxiogène et immersif à la structure narrative complexe, ne relâchant jamais l’attention du spectateur. En quelques minutes, les fondations mêmes de l’intrigue sont posées avec la même maestria que dans certains classiques du film noir.

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Longtemps après le suicide de sa mère, Virginia évolue dans un univers bourgeois. Elle vient d’épouser le richissime Francesco Ducci. Depuis son enfance, elle possède des dons de claire-voyance. Un jour, en traversant un tunnel en voiture, elle est subitement assaillie d’une vision macabre, dans laquelle elle perçoit une femme emmurée vivante.  En se rendant dans l’ancienne demeure appartenant à la famille de son mari, afin de la rénover, Virginia reconnait l’un des lieux de sa vision et entreprend de casser le mur pour découvrir ce qu’il y a de l’autre côté. Sans surprise gît un squelette, celui d’une jeune femme disparue quelques années auparavant. La suite de l’intrigue nous entraîne dans un thriller mental, constamment tiraillé entre la dimension cartésienne du giallo traditionnel, puisant dans les récits à tiroirs anglo-saxons et une volonté d’introduire des éléments irrationnels où se télescopent le passé, le présent et le futur. La grande qualité de L’emmurée vivante, qui n’est pas sans évoquer en mineur le chef d’œuvre de Nicolas Roeg, Ne vous retournez pas, tient à sa capacité de conjuguer une cohérence entre la forme et le fond, quitte à lasser le spectateur en réutilisant constamment les mêmes motifs visuels et sonores. Consciemment ou non, Lucio Fulci abuse du zoom qui devient une figure stylistique essentielle à la compréhension même du film. La répétition jusqu’à saturation de cet effet très à la mode dans le cinéma bis des années 70, s’éprend d’une dimension quasi prophétique, reflet de l’intériorité d’une héroïne à la recherche des éléments permettant d’assembler les morceaux du puzzle. Son esprit fragmenté ne cesse de rassembler les différents régimes d’images appartenant à une temporalité indéfinie. Son obsession de la vérité la mène à créer une fiction qu’elle s’invente peut-être de toute pièce, aveuglée par son don de voyance.

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Une grande partie des zooms ou gros plans, violemment exécutés tels des inserts pornographiques, proviennent d’images mentales : un mur fracassé, un journal people sur la table, une cigarette allumée sur le bord du cendrier, un homme qui boite, autant de vignettes obsédantes alternant avec les gros plans sur le visage puis les yeux magnifiques de Jennifer O’Neil. De la même manière, Fulci utilise à bon escient le thème principal composé par Frizzi, Bixio et Tempera, lancinante ritournelle revenant en boucle, ayant une importance non négligeable dans la résolution de l’intrigue.

Ces procédés peuvent sembler grotesques et contre-productifs, produisant par moment une lassitude. Ce qu’ils perdent néanmoins en efficacité, ils le gagnent en cohérence. La mise en scène fait sens avec l’univers diégétique articulé autour de la répétition d’un meurtre, rejouant subtilement la partition hitchcockienne de Vertigo inspiration déjà prégnante de Perversion story.

Même quand il se fait plaisir au détour d’un plan sublime en contre plongée, filmant un escalier en colimaçon, spirale labyrinthique constituant une boucle, Lucio Fulci ne s’écarte pas d’une énigme où chaque indice à son importance. Il reste fidèle à lui-même fustigeant une bourgeoisie décadente et dépassée dans laquelle le personnage principal se retrouve prisonnier. Le choix de Jennifer O’Neil s’avère des plus judicieux. Actrice découverte dans Rio Lobo et surtout Un été 42 de Robert Mulligan, elle irradie de sa beauté froide et inquiète, interprétant une femme tourmentée, psychologiquement instable, cherchant un sens à son existence. Face à elle, le bellâtre Gianni Garko et Marc Porel n’existent quasiment pas, silhouettes utilitaires, présentes pour justifier la mécanique du scénario. Imprégné d’une atmosphère morbide et feutrée, L’emmurée vivant peut être considéré comme un film de transition qui annonce, telle une prémonition, la logique du cauchemar à venir dans le cinéma torturé de Lucio Fulci, de L’enfer des zombis à L’au-delà en passant par Frayeurs et La maison près du cimetière.

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Vous pouvez ranger tranquillement votre édition Néo Publishing si indispensable en son temps mais aujourd’hui dépassée par la copie splendide du Blu-ray proposé par Le chat qui fume. L’intervention éclairante de Jean-François Rauger, toujours aussi pertinent et lucide, notamment lorsqu’il évoque la frigidité possible de l’héroïne,  prolonge le plaisir. Dardano Sacchetti, un des plus talentueux scénaristes du cinéma bis italien rappelons-le, revient sur la genèse du film et explique notamment son rôle concernant l’écriture du film. Un entretien du sympathique Fabio Frizzi, l’un des compositeurs de l’entêtante bande originale, complète ce beau programme. Cerise sur le gâteau, un CD compilant les meilleures musiques de films de Lucio Fulci. Que rêver de plus !

(ITA-1977) de Lucio Fulci  avec Jennifer O’Neil, Gianni Garko,  Marc Porel, Gabriele Ferzetti,  Evelyn Stewart

 

 

 

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