Kafkaïen – adj. : Qui évoque l’atmosphère sinistre, absurde, dérisoire des œuvres de Kafka. “Si une mayonnaise rate, c’est la faute de Kafka”. (Alexandre Vialatte, “C’est kafkaïen” dans Le Figaro Littéraire, 18 mars 1965).

À la lumière d’une telle définition, prendre l’œuvre de Kafka comme sujet-même d’un jeu, qu’il soit vidéo ou autre, peut sembler étrange. Contempteur de l’absurdité de nos vies humaines, Kafka n’est franchement pas reconnu pour être un joyeux drille; nulle trace nulle part d’un Kafka Comedy Club par exemple (n’en déplaise à Alexandre Vialatte, premier traducteur français de l’écrivain et qui le considérait comme un humoriste). Or, ce Metamorphosis est un jeu éminemment kafkaïen. Et infiniment drôlatique.

Habile mix de platformer et de puzzle game à la première personne, Metamorphosis propose dans un premier mouvement une sorte de synthèse narrative de l’œuvre kafkaïenne en liant les prémices de La Métamorphose et du Procès, deux pièces des plus connues du monument austro-hongrois. Vous incarnez donc Gregor Samsa (héros transformiste de La Métamorphose) se réveillant, après une nuit de bamboche, chez son ami Joseph K. (l’accusé du Procès).

l’enfer commence ici…

Et alors que vous vous extirpez maladroitement de votre lit, la tête encore prise dans un étau alcoolisé, et tentez de traverser votre chambre pour rejoindre dans la pièce voisine votre ami, les perspectives changent, votre environnement revêt des proportions gigantesques, vous devenez un insecte. Pour découvrir en sus que votre ami a maille à partir avec deux policiers revêches venus l’arrêter sous un prétexte obscur. L’enjeu sera désormais de rejoindre un mystérieux centre bureaucratique caché entre les plinthes du plancher de la maison et qualifié pour vous rendre votre condition humaine, ainsi qu’innocenter votre bon Joseph.

Outre, bien en évidences narratives, le Procès et la Métamorphose, le jeu du studio polonais Ovid Works évoque en creux et goulûment d’autres marottes de l’écrivain : c’est évidemment l’enfer bureaucratique du Château ; ou encore cette naïveté jungienne du héros qui, tel celui d’Amerika, lui fait accepter les péripéties les plus absconses. On sent les fins connaisseurs de l’œuvre s’amusant avec délice, jonglant savamment avec les symboliques et les thèmes abordés.

Pour autant, le jeu dépasse le simple hommage et dresse une généalogie de familiers : bien vite, on découvre une société secrète d’insectes vivant à l’unisson de celle des hommes et renvoyant aux mécaniques anthropomorphiques des fameux rhinocéros de Ionesco. Plus loin, l’enfer bureaucratique dépeint en jeu revêtira les excès graphiques des premiers efforts de Terry Gilliam (cf. Le prologue du Sens de la Vie et Brazil). On tombera aussi, au cours de notre exploration de certains bureaux, sur les dossiers (à charge, forcément) d’André Breton, Francis Picabia et autres hurluberlus dans le collimateur du système. Bref, nous sommes définitivement en charmante compagnie.

Dans le dernier cercle de l’enfer bureaucratique…

Ouvertement narratif, Metamorphosis n’en délaisse pas pour autant ses strictes mécaniques de gameplay, proposant un level design malicieux et organique qui alterne séquences de plate-forme satisfaisantes (car jamais punitives) et phases de puzzle faisant appel à une verticalité ingénieuse. Atteindre un simple tiroir en haut d’une commode devient ainsi une épopée en minuscule, qui plus est bien mise en valeur par un body awareness troublant (cette vue à la première personne sur vos pattes d’insecte…) et un design sonore en totale adéquation (les bruits de vos pas de bestiole…).

D’une durée relativement courte (comptez entre 4 et 5 heures pour en voir le bout), Metamorphosis constitue l’exemple-même du jeu fun et intelligent tirant le médium vers le haut, et meublera idéalement une soirée de confinement “so 2021”, soit un enfer kafkaïen comme un autre. La boucle est bouclée, une nouvelle fois.

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A propos de Alex Terror

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