Le démon de la chair (The Strange Woman) s’offre une seconde jeunesse dans ce qui reste la copie la plus décente sur notre sol, enfin disponible chez Artus. Bien sûr, le résultat est perfectible et mériterait une véritable restauration mais comparé aux éditions précédentes, inutile de faire la fine bouche. Sulfureux et insolite, cette tragédie victorienne, bénéficie en premier lieu d’un scénario retors, alliance réussie du mélodrame et du film noir fataliste. Jenny Hager n’est pas née sous la meilleure étoile. Entre un père alcoolique et une mère qui a fui le domicile conjugal, elle est à la fois la victime et le bourreau de son propre destin. Petite fille, alors qu’elle jouait avec des amis, elle tenta de noyer un de ses camarades. Mais précocement manipulatrice et séductrice, elle sauve l’enfant de la noyade s’attribuant les honneurs de son entourage. Cette séquence séminale caractérise à merveille la personnalité d’une des figures maléfiques les plus fascinantes et tourmentées rencontrées dans un film noir. Jenny n’est pas à proprement parler l’archétype de la manipulatrice, la femme fatale érigée en icône par tout un pan du cinéma de l’âge d’or hollywoodien. Elle se trouve assez éloignée des personnages incarnés par Barbara Stanwick, Lana Turner et Gene Tierney dans les fleurons du genre que sont Assurance sur la mort de Billy Wilder, Le facteur sonne toujours deux fois de Tay Garnett et Laura de Otto Preminger. Jenny souffre d’un mal être très prosaïque, terriblement terre à terre :  le besoin de reconnaissance, celui d’être aimé et adulé, de briller sous les feux de la rampe. Ce besoin –quasi pathologique- se cristallise aux dépends des autres, quitte à les faire souffrir ou à les pousser à l’irréparable. L’irréparable prend la forme du meurtre et du suicide, tragédie oblige.  Au préalable, Jenny désire ardemment fuir sa condition sociale issue du prolétariat, accéder à la « luxure » en épousant le vieux Porter, commerçant devenu riche. Mais tel un papillon, obnubilée par le scintillement de la lumière, elle ne s’arrête pas à ce petit confort bourgeois et entreprend de séduire son fils et pousser ce dernier à tuer le père…

Le Démon de la chair - Film (1946) - SensCritique

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En apparence, Jenny incarne le mal dans toute sa splendeur. Son appétence à manipuler les hommes est quasi-pulsionnelle, incontrôlable. Tout le contraire d’un cerveau machiavélique établissant un plan bien déterminé. La construction narrative cher à l’univers du roman ou film noir se trouve parasitée de l’intérieur par la présence féline d’un personnage féminin qui rejoint les grands blessés du fantastique à tendance gothique, les âmes tourmentées déchirées dans leur chair par un mal qui les contamine. Comme si Jenny était le jouet d’une force divine défiant les lois de la rationalité. Par ailleurs, le déroulement du récit se situe en 1820 dans une petite ville portuaire de la nouvelle Angleterre, présentée comme un lieu de perdition où les hommes s’adonnent à l’alcool et à la violence envers les femmes. Les autorités en place gèrent difficilement le mode de vie décadent de leur semblable. Cette atmosphère chaotique, nourrie par la frustration et la haine, annihile l’aura misogyne que le film pourrait revêtir.

Le poids étouffant de la religion plane sur ce film étrange qui baigne dans un climat oppressant et de désir refoulé. L’intelligence du cinéaste est de rester sur une position ambiguë, constamment ambivalente. La mauvaise graine qui dévore les entrailles de Jenny ne la rend pas foncièrement antipathique. Au contraire, sa triste humanité irradie l’écran. Consciente de son attirance pour l’obscurité, elle culpabilise mais ne peut s’empêcher d’assouvir ses envies même les plus inavouables. Le regard de Edgar G. Ulmer se révèle presque compatissant. Le moment, halluciné, où le prédicateur, effrayante figure qui ressemble à une sorte d’illuminé de Dieu, s’en prend aux femmes viciées par le pêché et la luxure, entretient un malaise réel, d’autant que Jenny s’effondre en larmes comme si elle était jugée à cet instant.

Le Démon de la chair — Wikipédia

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Loin du thriller mécanique jouissif, Le démon de la chair est un film bouleversant, un mélodrame désespéré qui renvoie au sublime Pêché mortel de John M. Stahl. Mais aux couleurs flamboyantes de ce dernier, Edgar G. Ulmer opte pour un noir et blanc sombre et secret, héritage direct des ambiances expressionnistes. La séquence de l’orage où Jenny tombe dans les bras de John Evered, incarné avec la classe habituelle par George Sanders, porte en elle toute la puissance symbolique que véhicule un amour convoité à n’importe quel prix. Les éclairs traduisent l’intensité sensuelle et érotique d’un des baisers les plus fascinants de l’histoire du cinéma. La mise en scène, intelligente et inspirée, parvient toujours à pallier les carences budgétaires, grâce à une parfaite gestion de l’espace et un sens de la composition du cadre inouï. Hedy Lamarr, actrice au parcours singulier (rappelons juste que cette beauté autrichienne fut aussi une inventrice mais ceci est une autre histoire), trouve sans doute un de ses plus beaux rôles, celui où elle laisse exploser une sensibilité instinctive la rendant immédiatement attachante.

Edgar G. Ulmer, figure atypique du cinéma, capable parfois du pire mais souvent du meilleur, auteurs de séries B remarquables tels que Détour ou Strange illusion, signe peut-être son chef-d’œuvre, son œuvre la plus intime et déchirante de sa filmographie pléthorique.

(USA-1946) de Edgar G. Ulmer avec Hedy Lamarr, George Sanders, Louis Hayward

 

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