Galvanisé par les succès irrésistibles de ses réalisations (40 ans, toujours puceauEn cloque, mode d’emploi) et ceux, réguliers, de ses productions (Superbad, Forgetting Sarah Marshall, Step Brothers), Judd Apatow, n’entend pas se reposer sur ses acquis. La quarantaine passée, il jouit d’une situation aussi confortable qu’enviable au sein de l’industrie et se lance alors dans son geste d’auteur le plus ambitieux avec son troisième long-métrage. Funny People, un drame comique existentiel situé dans les coulisses de l’humour, doté d’un budget élevé (75 millions de dollars) est porté par un duo identifiable, chacun à un stade bien différent de sa carrière respective. Adam Sandler, plus grosse star du cinéma comique américain de l’époque, qui vient d’enchaîner les cartons quasiment sans le moindre accroc depuis le milieu des années 90, tient le rôle principal. Le réalisateur et l’acteur se connaissent depuis très longtemps, ils furent colocataires lorsqu’ils étaient étudiants, après s’être rencontrés dans un célèbre Comedy Club, The Improve. Sandler qui avait effectué un caméo dans la série Les Années Campus, avouera également s’être partiellement inspiré d’Apatow pour son interprétation dans Punch-Drunk Love de Paul Thomas Anderson, son premier et brillant contre emploi. Les deux hommes qui viennent de refaire équipe lors de l’écriture de l’incroyablement drôle, You Don’t Mess with the Zohan, entreprennent ainsi leur collaboration la plus intime. Le comédien déclinera même la proposition de Quentin Tarantino qui souhaite le voir incarner le Bear Jew dans Inglourious Basterds en faveur du projet de son ami. Face à lui, on retrouve un Seth Rogen mis sur orbite par En cloque, mode d’emploi, qui a su immédiatement confirmer avec Superbad et Pineapple Express. En dépit d’un accueil globalement favorable, ce changement de genre et de ton décontenance à sa sortie. En conséquence le metteur en scène subit son premier revers, ce qui fragilise sa position d’auteur-producteur tout-puissant et intouchable. ESC qui réédite depuis cet été son œuvre de réalisateur, propose la première édition Blu-Ray française du film, l’occasion de revenir sur un long-métrage à part dans sa filmographie. Grande vedette du stand-up et du cinéma comique, George Simmons (Adam Sandler) apprend qu’il est atteint d’une leucémie aiguë. Le pronostic du médecin est des plus pessimistes. Abattu par cette nouvelle, George pense qu’il est temps de renouer avec ses racines et retourne dans le club où il a débuté sa carrière. C’est là qu’il fait la connaissance d’Ira Wright (Seth Rogen), un jeune humoriste en herbe. Il décide de le prendre sous son aile et l’embauche comme assistant.

© Copyright Universal Pictures International France

Bien que très différents au départ, les deux personnages partagent un univers commun : celui du stand-up. Jamais ce monde, fait de comedy clubs et de bars miteux, n’aura été représenté au cinéma avec autant de réalisme, les tentatives étant jusqu’alors majoritairement des biopics (Lenny, Man on the Moon) ou des films prenant la profession comme simple toile de fond (La Valse des pantins).Toutes les formes de comique se retrouvent ici incarnées à l’écran : du one-man show, aux longs-métrages humoristiques (pas toujours très fins au vu de leurs affiches) en passant par la sitcom (la série Yo Teach…! dans laquelle joue Mark, interprété par Jason Schwartzman). De même, une nouvelle génération de la comédie américaine est mise en avant (Rogen donc, mais aussi Jonah Hill, Aziz Ansari) chapeautée par ses prédécesseurs (Sandler, Sarah Silverman…), façonnant un pont entre les divers registres. Le réalisateur en profite également pour rendre hommage à ses propres influences au travers de répliques ou d’éléments subtils, à l’instar de ces posters de Peter Sellers, Hal Ashby (La Dernière corvée) ou des Monty Python. Deux visions du métier s’affrontent : d’un côté Ira, jeune et idéaliste, encore plein d’espoir, de l’autre George, blasé, solitaire et revenu de tout. Ce dernier est introduit au cœur de son immense demeure californienne dont il hante les couloirs avant d’observer la vie de son balcon qui surplombe la Cité des Anges. Cette présentation étonnamment mélancolique pour une comédie US (du moins vendue en tant que telle à l’époque), renvoie à la Norma Desmond de Sunset Boulevard ou à Gatsby le Magnifique de F. Scott Fitzgerald, une dernière référence revendiquée par Judd Apatow. Le spleen du protagoniste se double d’une incapacité à parler de sa maladie, à communiquer avec les autres, bien que sa carrière se soit construite sur la parole, sur le verbe. Il s’enfonce de plus en plus dans l’amertume, au point de se complaire dans une noirceur qui trouvera son acmé lors d’une chanson qu’il interprète en public, prise pour une énième blague, créant ainsi un malaise certain chez le spectateur. A contrario, lorsqu’il se confesse enfin auprès de ses proches, ou qu’il se livre sur son enfance traumatique, le cinéaste dévoile une nouvelle facette du clown, un autre visage et crée un beau moment à la mise en scène simple et délicate. Le drame intime de la star se double d’un commentaire peu flatteur sur la profession : tous les individus y sont dépeints comme arrivistes, individualistes. Ils sont proches de la vision de George et à l’opposé des rêves d’Ira. Les deux personnages se rencontrent d’ailleurs sur les planches, lors d’une soirée où s’effectue un passage de relais. L’un sort d’un flop gênant, tandis que l’autre rebondit sur l’échec de son aîné afin de gagner les faveurs de l’auditoire. Là encore, l’humour naît de l’exploitation de la souffrance, de l’utilisation de la tragédie. Il est dommage que le film abandonne progressivement cette aigreur et cette approche peu aimable, qui ne cherche pas le rire facile, pour basculer au cours de sa deuxième moitié vers une trame plus attendue.

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Il va sans dire que l’auteur injecte beaucoup de sa propre expérience à travers les personnages d’Ira et de George. Les hilarantes vidéos qui composent le générique proviennent d’archives personnelles du cinéaste lorsqu’il vivait en colocation avec Adam Sandler (à noter que Ben Stiller, premier rôle dans La Colo des gourmands et réalisateur de Disjoncté, tous deux produits par Judd Apatow, apparaît au détour de l’une d’elles). Si la réalité s’incruste fréquemment dans la fiction, le procédé ne se limite pas à l’habituel name dropping cher au réalisateur (bien que différentes personnalités telles qu’Owen Wilson ou Megan Fox soient évoquées). Le long-métrage se sert de ces éléments « documentaires » pour se muer en une réflexion sur Sandler en tant que figure publique, s’amusant à détourner allègrement son image d’homme sympathique et enthousiaste. À l’instar de ces extraits de faux films dont George Simmons tient le haut de l’affiche (qui pourraient tout à fait être tirés des innombrables comédies de l’acteur, générant une vision méta de sa carrière en plus de contribuer à confondre le réel et le fictif) diffusés en parallèle d’un véritable stand-up tourné durant les années 90. Si le metteur en scène collabore pour la première fois avec une superstar, celle-ci est avant tout un ami proche, choix qui brouille davantage les repères entre intime et professionnel. Pour l’anecdote plus grivoise, la blague récurrente de Simmons demandant à n’importe qui de montrer son pénis, était l’un des running gags du comédien lorsqu’ils vivaient ensemble. Apatow avoue par ailleurs s’être basé sur son vécu lorsqu’il frôla la mort suite à un tremblement de terre qui frappa la Californie en 1994. Cet événement, déjà partiellement mis en images dans son film précédent, lui fit prendre conscience de sa propre mortalité, tout comme les témoignages de certains de ses proches malades, et ont certainement façonné la figure de l’humoriste vedette. La relation entre ce dernier et Ira s’inspire, en outre, de l’époque où le cinéaste était l’assistant de Garry Shandling, un comique très connu aux Etats-Unis. La recherche d’authenticité était déjà palpable sur 40 ans, toujours puceau et En cloque, mode d’emploi, qui se nourrissaient de nombreuses improvisations et apports pris sur le vif. Cette démarche franchit un cap inédit, où l’on cherche désormais à crédibiliser la fiction en l’éprouvant au préalable dans au sein de conditions réelles. Le réalisateur imposa à ses interprètes de nombreux mois d’écriture de sketches (plusieurs plumes se sont jointes à cette phase, parmi lesquelles celles de Brian Posehn, Patton Oswalt ou Allen Covert) et de tournée dans divers cabarets afin de leur faire ressentir la pression du public, la crainte de la blague ratée, etc…

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Les centres d’intérêt récurrents de Judd Apatow, remarqués dans ses précédentes réalisations, apparaissent régulièrement reconduits et étoffés, notamment en ce qui concerne son rapport au monde de la musique. De Noah (Jonah Hill) qui porte des t-shirts de divers groupes (The Pixies, De La Soul, The Raconteurs), aux présences du chanteur de folk James Taylor, d’Eminem et du fondateur du Wu-Tang Clan, RZA (lors de longs dialogues avec Rogen sur leur lieu de travail, renvoyant aux collègues de 40 ans, toujours puceau), l’auteur dissémine ses références. Au détour d’une séquence, Ira compose une playlist personnalisée pour remonter le moral de George, quant à ce dernier, esseulé et sans ami, il paye des musiciens pour faire un bœuf avec eux : les allusions musicales tendent à définir ainsi chaque personnage au travers de ce qu’il écoute. Cependant, si le réalisateur ne lésine pas sur les échos à ses propres travaux (Eric Bana, cité au cours d’un hilarant dialogue au début d’En Cloque, mode d’emploi, tient ici un rôle important) ou aux membres de sa « troupe » (Elizabeth Banks apparaît sur une affiche), il se fait bien plus introspectif qu’à l’accoutumée. Sa judéité qui demeurait auparavant un simple sujet de blague, prend ici une place prépondérante tandis qu’il délaisse dans le même temps ses personnages d’ados attardés pour oser un postulat foncièrement adulte et dramatique L’annonce de la maladie du protagoniste, effectuée durant les cinq premières minutes du métrage, se change en moment quasi sensoriel où le son devient inaudible et la caméra adopte son point de vue, se concentrant sur des détails anodins. Une ambition formelle inédite, illustrant un accomplissement de metteur en scène et le désir de franchir un cap. Il est aidé dans ce dessein par la collaboration (non-créditée) de Paul Thomas Anderson au montage et de Janusz Kaminski à la photographie. Le chef opérateur attitré de Steven Spielberg depuis La Liste de Schindler retrouve au passage le producteur Barry Mendel, déjà à l’œuvre sur Munich (long-métrage porté par Bana), ayant également officié auprès de M. Night Shyamalan (Sixième Sens, Incassable) et Wes Anderson (Rushmore, La Famille Tenenbaum, La Vie aquatique). Mendel sera par la suite à la baguette sur toutes les réalisations ultérieures d’Apatow et Bridesmaids de Paul Feig. Le cinéaste tente de recoller avec une thématique qui lui est chère, celle de la constitution d’une famille présentée comme une nécessité, une norme à accepter. Néanmoins, elle est ici contrariée par le poids regrets et des erreurs passées, quasiment vouée à l’échec, rejoignant une teneur générale fondamentalement dépressive. Un plan en particulier synthétise la mélancolie de Funny People (titre hautement ironique) : lorsque George voit pour la première fois les enfants de Laura (Leslie Mann), son ex-compagne. Les remords de n’avoir rien su construire de stable, se lisent alors sur son visage. Le héros se pose telle l’antithèse de l’auteur, qui fait une fois de plus tourner son épouse et ses propres filles. Un jeu de miroirs se dessine, l’échec de Judd Apatow à percer personnellement dans le monde du stand-up, contraste avec sa réussite familiale, à l’inverse de son personnage, pour qui l’humour est un succès et le versant sentimental un fiasco. Lucide et empreint de tristesse, il se montre ainsi moins idéaliste dans son approche de la structure nucléaire. D’ailleurs, lorsqu’il s’aventure sur les terres balisées de la comédie de remariage, c’est pour mieux en détourner les codes (la sempiternelle scène de « retrouvailles » à l’aéroport) et la désamorcer d’une manière pour le moins amère voire cruelle jusqu’à une ultime, et très belle, image.

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Imparfait, à commencer par sa durée excessive (péché mignon du cinéaste, amplifié dans le cas présent), Funny People se fait pourtant plus intime et singulier que ses prédécesseurs. Ses défauts et limites, loin d’atténuer ses (nombreuses) qualités, finissent par nous rapprocher de son créateur, nous attacher à ses failles, exposées pudiquement, explicitement et implicitement. Il s’éloigne ainsi de l’héritage de John Hughes (perceptible dans ses deux premiers longs-métrages, ainsi que dans Superbad) auquel on l’a dans un premier temps associé, pour s’affirmer dans le sillage d’un autre auteur qui lui est cher : James L. Brooks (Tendres Passions). L’un et l’autre partagent un goût pour le rire teinté de drame et de mélancolie, ainsi qu’une ambition dramaturgique iconoclaste, s’extirpant des étiquettes de genre et procédés d’écritures faciles. Véritable tournant dans la carrière de Judd Apatow, ce troisième long-métrage marqua pourtant la fin de son hégémonie sur la comédie US, compte tenu de son échec cinglant au box-office (la recette en salles est inférieure à son budget). Il connaîtra ensuite des succès divers en tant que producteur : carton mondial pour Bridesmaids en 2011, ou plus tard Anchorman 2 : The Legend Continues alors que Wanderlust ou The Five-Year Engagement auront beaucoup plus de mal à trouver leur public. Il reviendra à la réalisation en 2013, en s’attelant à une suite/spin-off d’En cloque, mode d’emploi, 40 ans, mode d’emploi, prolongeant la veine « adulte » entreprise sur Funny People, tout en l’incorporant au sein d’un dessein plus identifiable et accessible.

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Disponible en DVD et Blu-Ray chez ESC Editions. 

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