On peut revoir A Bigger Splash actuellement en salles (restauré en 4K). Camelia Films le sortira en DVD et BR le 27 octobre – avec une présentation et un texte du cinéaste Bertrand Bonello, et un texte de Jack Hazan, l’auteur.

Au tout début des années 70, alors réalisateur d’à peine plus de deux courts métrages documentaires, et ayant travaillé comme directeur de la photographie sur quelques autres, Jack Hazan propose au déjà fort célèbre peintre homosexuel David Hockney de le filmer. Dans un premier temps, celui-ci refuse… puis finit par accepter.
À cette époque, Hockney réside à Londres (1), est en train de vivre une séparation douloureuse avec son amant Peter Schlesinger, peintre lui aussi, et accouche difficilement d’une toile qui représente d’ailleurs celui-ci : Portrait of an Artist (Pool with Two Figures).

Le titre du film vient de celui d’une peinture conçue en 1967, qui elle-même fait suite à Splash et à The Little Splash datant toutes deux de 1966. Le motif principal de ces tableaux est une piscine en terre californienne (2). Le terme de « splash » est une onomatopée dont l’équivalent en français pourrait être « plouf ». Une éclaboussure d’eau est peinte, probablement provoquée par un plongeur – que l’on ne voit cependant pas. En argot anglo-saxon, le mot peut avoir une connotation sexuelle.

L’intérêt du film est qu’il tient du documentaire, que son auteur suit l’artiste et son entourage dans le déroulement présent et relativement imprévisible de leur existence, et que, dans le même temps, il met en scène certaines situations, organise le matériau filmé de manière à donner à l’ensemble une dimension semi-fictionnelle.
L’entourage de Hockney, c’est Schlesinger, donc, mais aussi l’assistant Mo McDemott ; le peintre Patrick Procktor ; les stylistes Celia Birtwell et Ossie Clark, qui sont mariés ; le galeriste anglais John Kasmin ; le conservateur de musée américano-belge Henry Geldzahler ; l’amant Joe McDonald… Tous jouent leur propre rôle.

Il est passionnant de voir transposés sur l’écran les liens étroits existant entre la vie personnelle de Hockney, son univers intérieur – ce qui pourrait relever de ses rêves – , et sa création. Ceux qui sont tissés quasi naturellement par le peintre, donc, mais aussi ceux qui le sont par Hazan avec une perspicacité artistique qui aurait fait dire à Ossie Clark que le film était « plus vrai que la réalité » (in Dossier de presse).
Le travail créatif du cinéaste réside, entre autres, dans la façon dont il organise la temporalité narrative… Après l’introduction se déroulant en juin 1973, à Genève et à Londres, une analepse nous transporte en 1971 et nous permet d’avancer ensuite plus ou moins chronologiquement dans le temps. Dans le choix de donner à entendre le point de vue, les ressentis du mélancolique assistant Mo McDemott, à travers sa voix interne/off. Dans une scène où Hockney peint Peter Schlesinger de dos – Schlesinger qui est en train de sortir de sa vie. Le fameux tableau intitulé Sur la terrasse, où Schlesinger est peint là aussi de dos, est posé près des deux hommes, comme pour faire écho à ce qui est en train de se jouer.

Fort intéressant de voir également la façon dont l’artiste Hockney procède pour élaborer son (ses) tableau(x) – en passant notamment par la photographie. Une scène montre Mo McDemott assembler des polaroids censés avoir été pris par le peintre dans la villa du cinéaste Tony Richardson – hameau de Le Nid du Duc, près de Saint-Tropez – en vue de la réalisation de Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) (3).

Exaltant, enfin, d’être plongé dans le contexte culturel de l’époque. Tout le monde parle du Swinging London à propos de A Bigger Splash. Certes, l’esprit de cette époque, ou de ce qui se prolonge d’elle au début des années soixante-dix, imprègne le film. Une œuvre comme Blow Up (1966) de Michelangelo Antonioni vient évidemment à l’esprit au moment où Hockney prend des photos de Schlesinger dans le parc de Kensington. Mais on ressent également l’influence de l’underground new-yorkais – Pork, la pièce d’Andy Warhol, qui fait sensation à Londres, date de 1971 – et on assiste à l’éclosion de l’avant-garde londonienne glitterisée. La séquence-clé, de ce point de vue, est celle de la soirée d’élection parodique d’une Miss Monde. Il s’agit de la première édition de l’Alternative Miss World créé par l’artiste Andrew Logan. Parmi les membres du jury se trouvent David Hockney et Derek Jarman – futur co-réalisateur du film gay Sebastiane (1976). La plupart du temps, la personne qui gagnera le prix de cette manifestation est un homme travesti en femme. Il y a là quelque chose de l’ironie de John Waters – Divine a d’ailleurs été co-animatrice de l’édition 1978.
Jack Hazan a revendiqué l’influence new-yorkaise. On perçoit, en effet, dans certaines séquences de dialogues, dans les scènes avec Peter Schlesinger, notamment lorsqu’il est filmé nu – seul ou avec d’autres hommes -, la touche de Paul Morrissey, le cinéaste produit par Warhol ; et la silhouette de l’acteur Joe Dallessandro se dessine en filigrane.

Se sentant probablement trop exposé, psychologiquement et physiquement (4) -, ne souhaitant pas que le film soit exploité, Hockney demanda à récupérer les négatifs contre la somme de 20 000 dollars. Hazan, épaulé par son avocat, refusa. Il semblerait que des proches du peintre aient convaincu celui-ci de laisser le film sortir, défendant la qualité et l’importance du travail réalisé par le cinéaste.

A Bigger Splash fut projeté en 1974 dans le cadre de la Semaine de la Critique du Festival de Cannes et au Festival du Film de New York. Aux États-Unis, l’accueil fut réservé, mais pas au Festival de Locarno où il obtient, la même année, le Léopard d’Argent.

Notes :

1) Exactement au 17, Powis Terrace (Notting Hill).
2) Hockney a vécu en Californie de 1964 et 1968. Il y est retourné quelques années plus tard, après être revenu en Angleterre et avoir vécu également à Paris.
3) Concernant la conception du tableau, cf. entre autres : https://www.christies.com/features/David-Hockney-Portrait-of-an-Artist-Pool-with-Two-Figures-9372-3.aspx
4) Des personnages sont donc filmés nus, de façon très simple. Mais il y a aussi une scène d’amour entre Peter Schlesinger et celui qui pourrait être ou représenter son nouvel amant – le photographe suédois Éric Boman. A Bigger Splash fut d’abord censuré en Grande-Bretagne, avant d’obtenir un visa, mais pour une exploitation interdite aux moins de 18 ans. C’est seulement en 2002 qu’il obtient un visa « tout public ».

 

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