Par quel prisme analyser une telle aberration filmique, plaisir coupable aussi jouissif que fondamentalement idiot. Il n’est en aucun cas dans l’intention de se moquer d’une œuvre, non pas bâclée, mais constamment parasitée par des idées de mise en scène incongrues, au point de penser que, derrière la caméra, se dissimule une sorte d’excentrique peu soucieux de cohérence et de réalisme. C’est le moins que l’on puisse dire. D’ailleurs, le metteur en scène officiellement crédité, Ferruccio Casapinta, pourrait être un prête nom tant les informations sur son compte se résume au néant. Que nenni! il existe bel et bien, mais sa présence serait aussi évanescente et ridicule que le fantôme qui hante les lieux du film. D’ailleurs, l’actrice principale ne s’est pas gênée dans une interview de traiter le cinéaste, coupable de ce seul méfait, de parfait idiot. Qui est l’auteur du film?

L’implication du directeur de la photographie s’avère la piste la plus probable compte tenue de la qualité visuelle du film, en dépit de certaines fautes de goûts (les filtres roses sur les plans du château). Même si Francesco Atteni n’ a qu’un long métrage et quelques documentaires à son actif, il semble le plus compétent pour mener à terme un projet iconoclaste qui ne peut que séduire les amateurs de bisseries décalées.

La Poupée de Satan, titre fidèle à l’originale, mais fantaisiste, puisque nul Satan n’apparaît à l’écran contrairement à une poupée tenue par une pensionnaire devenue folle, démarre dans la plus pure tradition des gialli  à tiroirs, sur fond de machination, tournés à la fin des années 60 tels que Paranoïa d’Umberto Lenzi ou L’adorable corps de Déborah de Romolo Guerreri.

Du cinéma d’exploitation fortement inspiré par certaines mécaniques hitchcockiennes, mais surtout par Les Diaboliques, chef d’œuvre de Henri-George Clouzot dont on ne mesure pas toujours l’influence qu’il a eu sur tout un panel du cinéma populaire.

Elisabeth hérite de son oncle décédé. Elle se rend dans le sud de la France (sic, tout est tourné en Italie, pas très loin de Rome et pourtant il ne s’agit nullement d’une coproduction)pour la lecture du testament. Accompagnée par son fiancée, Jack, un journaliste à l’œil toujours fouineur et alerte, ainsi que d’un couple d’amis, elle se retrouve alors en possession du château majestueux de Ball Janon, propriété jalonnée de terres immenses. Sur les lieux, elle fait la connaissance de la gouvernante. Malgré son air strict, on devine derrière ses lunettes, un sex-appeal débordant. Elle prétend que l’oncle d’Elisabeth souhaitait mettre en vente le château. De plus, une malédiction ancestrale semble planer sur les lieux: la nuit tombant, Elisabeth, entre deux rêves érotiques, gratuits, mais agréables pour se rincer l’œil, est la proie de terribles cauchemars dans lesquels un homme masqué la torture dans les catacombes. Pour corser le tout, une espionne tout droit sortie d’un Jess Franco fouine dans le château pour une raison que l’on ignore mais qui pourrait s’avérer capitale pour le maintien de l’équilibre terrestre. Oups ! n’exagérons rien!

Le scénario, qui, sans trop s’avancer, a dû être retouché, écrit et réécrit sous psychotropes, ou parfois totalement improvisé, part dans toutes les directions, cumule les invraisemblances, mélange les genres avec une telle candeur, que l’on ne peut que prendre un plaisir fou à suivre ces aventures qui débutent donc comme un giallo, se poursuit comme un film gothique, avec un léger parfum de surnaturel, et se termine comme il peut, résolution fantasque à l’appui, anticipant alors les épisodes les plus insolites de Scoubidou.

Alors non, objectivement, La poupée de Satan n’est pas une réussite, mais il règne une atmosphère délicieuse rappelant surtout les Krimi allemands, ces adaptations délirantes des romans d’Edgar Wallace, l’humour (volontaire) en moins.

Ce thriller charnel et désuet vaut moins pour son ensemble que pour ses parties isolées: la musique,parfois en décalage avec l’action, mélange de sonorités électroniques et d’envolées jazzy, est sublime, la présence de la mimi Erna Surer (de son vrai nom Emma Constantino), aperçue dans La salamandre et Nue pour l’assassin, ravira les érotomanes qui se délecteront de ses apparitions légèrement dénudées, et la photographie magnifique sait mettre en valeur un décor gothique soigneusement confectionné.

La poupée de Satan plonge en plein âge d’or du cinéma bis italien où même les productions les plus improbables et fauchées parvenaient à distiller un vrai désir de cinéma, et pourquoi pas ? une envie d’y retourner. Un conseil néanmoins: ne faites pas attention au générique conçu sous forme de roman photos délivrant en moins d’une minute tous les rebondissements du métrage.

Le Chat qui fume propose, comme à son habitude, un combo DVD/Blu Ray séduisant,  bénéficiant d’une copie splendide (surtout pour une production aussi obscure) avec une intervention de Francis Barbier, livrant quelques réflexions et anecdotes croustillantes autour du film. Avec, en bonus, pour les mélomanes, la piste sonore isolée, permettant d’apprécier non seulement la musique, mais aussi le film, débarrassé de ses dialogues frisant l’absurde.

 

 

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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