Le 1er septembre 2016, Astrid Mezmorian, nouvelle recrue du service politique de France 2, part couvrir le premier déplacement électoral d’un ambitieux et éphémère ex-Ministre de l’Économie. Plongée dans la course effrénée et surmédiatisée à la Présidence de la République Française, la jeune journaliste va écumer l’hexagone à la poursuite du poulain qui lui a été attribué. Huit mois plus tard, à l’issue d’un second tour peu disputé, ce novice en politique de 38 ans est élu Président de la République Française. Alors qu’une élection présidentielle n’avait jamais autant suscité d’intérêts documentaires, plus ou moins aboutis, Audrey Gordon propose avec Première Campagne de revivre le fil de cette aventure électorale à travers le quotidien haletant de sa camarade de promotion. Laissant de côté les différentes péripéties qui ont émaillé la campagne, le film se concentre exclusivement sur la face cachée du journaliste politique.

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Alternant entre les déplacements du candidat Macron, les enregistrements en studio, les interviews ou les réunions de rédaction, l’aventure d’Astrid Mezmorian ressemble à une perpétuelle course contre la montre. En train, voiture ou bus, de jour comme de nuit, la jeune journaliste et son caméraman tentent de suivre la cadence hyperactive du leader d’En Marche. S’inspirant du dispositif utilisé par Yves Jeuland dans Les Gens du Monde, Audrey Gordon trouve un équilibre entre discrétion et proximité qui lui permet de s’inscrire dans une démarche d’observation et de témoignage. Un à un, Première Campagne expose les secrets de fabrication d’une profession moins familière qu’il n’y paraît. Dans un mouvement perpétuel correspondant au rythme de travail effréné de sa protagoniste, le documentaire souligne la dimension artisanale du métier de journaliste politique. Bien qu’il ne dure que quelques secondes, un duplex ou un reportage demande plusieurs heures voire jours de travail à la journaliste et à son équipe technique. De la réflexion à la diffusion, en passant par la rédaction et l’enregistrement, Première Campagne passe en revue chacune de ces étapes.

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S’il s’épanouit dans cette observation conventionnelle, le film dépasse néanmoins le stade du simple « making-of » en esquissant une critique de la médiatisation, ou plutôt de l’hypermédiatisation, de la vie politique, exacerbée pendant les campagnes électorales. Avec une certaine malice, Audrey Gordon souligne la part de mise en scène permanente qui caractérise la communication politique. Lorsque Brigitte et Emmanuel Macron posent sur un télésiège de La Mongie pour une nuée de photographes, la fiction dépasse la réalité, la forme éclipse le fond. Ne se déplaçant qu’en compagnie d’une meute compacte de journalistes, le candidat ne semble vivre que pour fournir des images et des éléments de langage aux différentes chaines et médias qui l’entourent. Planifiés et minutés en amont, les divers déplacements ne possèdent plus aucune spontanéité, à l’image d’une même interview d’Emmanuel Macron réalisée à deux reprises par une Astrid Mezmorian « répétant la même chose comme un perroquet ». A plusieurs reprises, la documentariste tente de dépasser la seule mise en scène de ces contradictions pour interroger avec précaution la pertinence et le caractère superficiel de la profession. En faisant intervenir des personnages extérieurs, notamment les parents de la journaliste, ou en captant des instants de pause, voire de doute, Première Campagne souligne une incapacité à prendre du recul vis à vis de son travail, devenu une véritable obsession. Quelques jours avant les élections, dans une séquence déconcertante, Astrid Mezmorian en vient à se demander, avec un certain désenchantement, si Emmanuel Macron connaît au moins son nom à elle, celle qui le pourchasse et le questionne depuis des mois. Comme si le monde politique avait perdu toute son humanité.

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Récit d’apprentissage captivant, qui prend encore plus de sens dans un contexte de défiance vis à vis des médias, Première Campagne manque pourtant résolument de mordant. Alors que l’occasion lui était donnée de développer une critique juste, raisonnée et étayée du système médiatique, le film décide de seulement l’effleurer, laissant au final une saveur inachevée. Peu de recul est pris pour interroger l’indéniable phénomène médiatique qu’est progressivement devenu Emmanuel Macron. De la même manière, l’ambivalence du personnage d’Astrid Mezmorian nous empêche de conserver tout au long de son aventure une véritable empathie. Comparaisons excessives, entre Emmanuel Macron et Napoléon, mépris complaisant pour le candidat ouvrier Philippe Poutou, la journaliste s’éloigne épisodiquement du fond pour retomber dans des travers journalistiques importuns.

S’il offre un point de vue atypique sur un moment politique vu et revu, Première Campagne reste cependant en surface de son sujet. Beau portrait d’une femme au travail et en plein cœur de l’actualité, le documentaire refuse pourtant d’interroger sa pratique et son éthique.

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