Coffret “Louis Feuillade – Les Sérials noirs (“Fantômas” & “Les Vampires”)”

Magnifique sortie que ce coffret Louis Feuillade qui comprend ses deux œuvres maîtresses que sont Les Vampires et Fantômas. Ces merveilles ne sont pas feuilletonnesques : elles sont l’incarnation même du feuilleton au cinéma. Elles ne constituent pas un hommage au genre comme le seront beaucoup d’œuvres postérieures mais elles sont le genre lui-même. Le serial, c’est lui. C’est en effet littéralement hypnotisés – ce qui convient parfaitement aux pouvoirs de ces délicieux malfaiteurs – que nous savourons chacun des épisodes que la fin laisse toujours en suspens. La folle émotion tient également au fait que tout le décor, l’arrière-plan parisien, les costumes, les intérieurs bourgeois nous paraissent historiques, alors qu’en 1913 (soit deux ans après la parution des livres), Fantômas était un contemporain du cinéaste et de tous les spectateurs qui découvraient ses méfaits sur grand écran. Adapter à nouveau le Fantômas de Pierre Souvestre et Marcel Allain impliquerait une reconstitution d’époque. Quel digne frisson que celui de la contemplation des autochromes, que cette vision toujours intacte des premiers chefs-d’œuvre du cinéma. Au-delà du vertige du voyage dans le temps, il y a l’ivresse originelle de l’imaginaire sans frein d’une France qui – peut-être parce que le cinéma est un art quasi naissant, miraculeux et magique – croit en la valeur du fantastique, en sa beauté poétique, bien avant qu’on ne vienne imposer la marque réaliste et refuser la beauté du songe. Louis Feuillade en cela suit l’émerveillement de Georges Méliès, précède Robert Wiene et Fritz Lang.

Fantomas (captures d’écran coffret © Gaumont)

De la cruauté, de la passion, des silhouettes qui se détachent sur les toits de Paris, des retournements de situations abracadabrants, des rebondissements à l’envi, Fantômas (1913/1914) et Les Vampires (1915/1916) témoignent de cette tradition d’œuvres dans lesquelles l’explication rationnelle et le décorum de l’enquête policière n’excluent pas l’atmosphère fantastique, l’élaboration d’un univers du glissement. Les titres ne trompent pas les maîtres malfaisants empruntant des noms de créatures imaginaires : le fantôme et le vampire. La réalité s’échappe, se dérobe sous les pas. Que ce soit Fantômas ou Irma Vep, ils imposent leurs frasques comme des actes réprouvés, actes de défis presque anarchistes. Et en leur donnant la tonalité des ténèbres, ils font glisser le monde dans l’étrangeté, et le surnaturel entre répulsion et séduction. Culturellement, ces figures du mystère poursuivent l’élan romantique.

Les vampires (captures d’écran coffret © Gaumont)

Qu’on relise Le Fantôme de l’opéra pour s’apercevoir combien les héros masqués avides de vengeance effraient pour leur allure spectrale dans la nuit et combien ils découlent directement des personnages maudits du roman gothique anglais à la Ann Radcliffe (à l’explication toujours rationnelle), puis du roman noir comme Victor Hugo put l’illustrer avec Han d’Islande. Ces personnages insaisissables, inventeurs, terroristes diaboliques – de l’encre empoisonnée au canon électrique – criminels de génie qui jouent avec la police et la ridiculisent, se déguisent et changent de visage, ne sont pas des cambrioleurs de charme à la Arsène Lupin, mais de vrais monstres qui tuent sans pitié : c’est bien la fascination du mal qui transpire dans Fantômas, l’amoral qui brise les tabous, celui qui donne la mort et pour lequel le spectateur éprouve une attirance ambiguë. L’ombre de Lacenaire, Petiot, ou Landru, de tous ces grands criminels qui défrayèrent la chronique, peuplèrent la page des faits divers, et mirent hors d’haleine le public du XIXe et du début XXe, rode autour de l’œuvre de Louis Feuillade et de celles dont il s’inspire. Même lorsque le « bien » finalement triomphe, qui nous attire le plus : le commissaire Juve et l’empereur du crime, le duo Guérande /Mazamette et la féline Irma Vep ? Lesquels sont désormais ancrés dans l’inconscient collectif ?

Fantomas (captures d’écran coffret © Gaumont)

Pour un spectateur d’aujourd’hui, regarder l’œuvre de Louis Feuillade, c’est découvrir une mise en scène éblouissante et notamment un sens du cadre dont la modernité ne cesse de surprendre. Il expérimente, offre à l’espace de multiples dimensions, ou scrute les visages à l’instar de cette inoubliable vision d’une Irma Vep occupant la partie inférieure de l’écran, explosant dans son expression vampirique. L’inventivité du réalisateur devrait servir de leçon aux réalisateurs français qui fuient trop souvent l’imaginaire (et l’inconscient ?) comme la peste. Si Fantômas est plus maîtrisé dans l’écriture et la narration, la série Les Vampires, par ses contraintes mêmes et les obstacles que rencontre Louis Feuillade est plus ensorcelante encore, poème filmique sans pareil. La guerre de 14 contraint le cinéaste à tourner en périphérie, aussi s’éloigne-t-on du sol parisien pour découvrir la banlieue de l’époque, nue et propice aux méfaits crapuleux laissant également découvrir le fossé de classes sociales, avec ses privilégiés et ses exclus. On pense encore en regardant Les Vampires, au temps décrit par Pétrus Borel dans les Contes Immoraux, où les barrières parisiennes marquaient les limites, où Belleville était encore un village. Les crimes les plus horribles pouvaient s’y commettre dans le silence des jardins nourriciers, Louis Feuillade écrit les épisodes du jour au lendemain, ce qui donne parfois aux Vampires une allure d’improvisation fascinante. Et puis Les Vampires ne serait évidemment rien sans le potentiel érotique incroyable de Musidora dans le rôle d’Irma Vep, continuant encore aujourd’hui, après avoir été la muse des surréalistes, à alimenter bon nombre de fantasmes cinéphiles.

Les vampires (captures d’écran coffret © Gaumont)

Évidemment revoir Les Vampires et Fantômas permet de constater à quel point Georges Franju en est l’héritier : sa géniale adaptation de Judex de Louis Feuillade en sera le plus bel exemple et il poussera ses variations autour des silhouettes dans la nuit et de la beauté du masque à son comble dans Les Yeux sans visage, n’abandonnant jamais ses premières amours, comme en témoignera son feuilleton à lui : L’Homme sans visage [1].

© Gaumont

Spécifications techniques et suppléments

Pour commencer évoquons l’extraordinaire restauration des Vampires et de Fantômas : une image à couper le souffle, d’une netteté incroyable, aux contrastes saisissants. Il paraît presque irréel de pouvoir redécouvrir les films de Louis Feuillade dans de telles conditions. Sur chaque Blu-ray, nous sont d’ailleurs proposés dix modules illustrant la restauration des films (2016, 25’).

Un premier DVD de suppléments est consacré à des œuvres rares avec Musidora. Persiflant l’un des chapitres des Mystères de New York, « La main qui étreint », Le pied qui étreint (1916, 88’) est une rocambolesque et délirante parodie des sérials ; réalisée par le jeune Jacques Feyder au service de la Gaumont, elle joue sur l’exagération du pastiche (il est mentionné régulièrement millième et quelques épisode) mais quelque peu laborieuse, elle finit par ressembler davantage à du Benny Hill avant l’heure qu’à du Louis Feuillade. Gaston Ravel proposait avec Le Grand souffle (1915, 36’), une poignante histoire de rédemption par l’amour sur fond de paysages marseillais. Baptistin, veuf et père aimant (de sa petite fille), n’en est pas moins un mauvais garçon, vivant de menus larcins, jusqu’au jour où il rencontre une chanteuse d’opéra (Musidora), qui parvient à le faire revenir sur le droit chemin… et à lui faire aimer la patrie dont il s’était désintéressé. En pleine guerre, il finit par s’engager. Ce court-métrage tire sa force de son ambiguïté même, lorsque le héros se voit enfin empli de ce « grand souffle », et qu’on apprend brutalement qu’il est mort au champ d’honneur. Un remarquable témoignage « en direct » d’une époque pleine de douleur qui révèle parfaitement les contradictions du citoyen français de cette période de l’Histoire et de son rapport au patriotisme. Lagourdette gentleman cambrioleur, de Louis Feuillade (1916, 28′) présente quant à lui une jolie histoire toute légère sur le mode de l’arroseur arrosé, dans lequel un homme (le Mazamette des Vampires), qui pour séduire une soupirante exigeante (Musidora) et avide de romans feuilletons (elle lit Les Vampires, justement), se fait passer pour un gentleman cambrioleur pour l’impressionner…

Le second DVD comprend trois intéressants documents. Louis Feuillade, poète de la réalité de Jacques Champreux (1998, 50′) est un excellent documentaire évoquant toute la carrière du cinéaste, la manière dont il travailla avec la Gaumont, et le mal qu’il eut à se faire reconnaître comme auteur, lui qui était pour commencer « directeur artistique » de la firme. Il est conseillé de le voir après les œuvres car il se penche régulièrement sur les péripéties des Vampires, de Fantômas et de ses autres films. Suit Interview de Jean Ayme par Francis Lacassin (1963, 6′) dans lequel l’acteur (qui interprète le chef des vampires dans Les Vampires) raconte ses souvenirs de tournage et notamment combien la série fut improvisée et écrite au jour le jour. Un document émouvant et précieux.

Dans son style inimitable avec ses décors dessinés, et ses expérimentations télévisuelles (qui peuvent sembler surannées mais qui étaient si novatrices à l’époque), le vidéaste Jean-Christophe Averty propose avec Musidora (1973, 107′) un « télé-roman », biopic passionnant de Musidora, prenant le parti pris d’une mise en scène de théâtre de boulevard : non seulement Musidora brosse un destin de femme anarchiste et féministe, mais il transmet aussi un remarquable témoignage des débuts du cinéma et des conflits avec le théâtre, avec en arrière-plan l’arrivée de la guerre de 14. Preuve que l’on pouvait à la fois être léger dans son approche, et extrêmement informatif et documenté dans son désir de redonner vie à une époque.

[1] Judex et L’Homme sans visage étant co-écrits par Jacques Champreux, petit-fils de Louis Feuillade.

Coffret Louis Feuillade – les Sérials noirs (Fantômas & Les Vampires) édité par Gaumont

© Gaumont

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A propos de Olivier ROSSIGNOT

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