Alejandro Amenabar – "Agora" (Blu Ray)

Copyright Mars Distribution

Sur Culturopoing, nous avions déjà été secoués par la première vision d’Agora, le dernier opus d’Alejandro Amenabar, comme en témoigne la critique de Guillaume Bryon . La sortie du film en Blu Ray et DVD vient nous confirmer l’ampleur de cette œuvre lyrique et dense, qui mime le cinéma illustratif pour mieux s’en éloigner, métamorposant le peplum en vaste espace de réflexion.
La propension d’Alejandro Amenabar à changer de genre à chaque film pourrait inciter à considérer son œuvre comme hétéroclite. Peu de rapport, a priori, entre Les Autres, Mar Adentro et Agora. Et pourtant, chaque nouvel opus peaufine une unité thématique évidente, dans une commune appréhension de l’humain, du moi dans son rapport à la vie et au monde. De la solitude des fantômes des Autres à la tragédie d’Hypatie dans Agora, en passant par les revendications du héros de Mar Adentro à mourir dans la dignité, la démarche d’Amenabar se caractérise par une même approche de la figure du héros, affirmant sa différence, s’affranchissant de la pensée commune et se marginalisant. Le cinéaste le confronte à son altérité et partant, à sa solitude. Hypatie d’Alexandrie est donc plus que jamais une héroïne d’Amenabar, le choix de s’orienter vers cette philosophe et mathématicienne égyptienne persécutée par les chrétiens au IVe siècle après JC, et luttant pour l’émergence de la connaissance, contre les préjugés et l’ignorance, entrant parfaitement dans la logique du cinéaste. Hypatie est donc « autre » et Amenabar, avec cette fresque magistrale, ramenant le grand spectacle à l’intime, faisant rimer reconstitution et introspection, tisse avec Agora un nouveau destin hors du commun, offrant en lieu et place d’un péplum une tragédie d’une intensité rare.

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Hantée par notre époque et nourrie par les douleurs du monde (l’ombre du confit israëlo-palestinien plane sur la vision de l’Egypte antique et de l’ascension sanglante du christianisme), Agora s’impose comme un violent réquisitoire contre les intolérances religieuses. Amenabar renvoie toutes les religions monothéistes dos à dos, des dogmes baîllonnant la libre pensée en appelant à la violence et au massacre, embrigadant, manipulant et profitant de la misère du peuple pour mieux l’aliéner et le soumettre à leur loi. L’athéisme communicatif d’Agora n’en exclut pas pour autant le Sacré, perçu hors de toute religion ; celle des éléments, celle de l’infini du ciel, qui fait d’Agora une oeuvre cosmique et métaphysique, dans lequel Amenabar confronte deux infinis, alternant la perception humaine vers les hauteurs insondables – mouvement ascendant épousant le regard vers les étoiles, et la vue du ciel – mouvement descendant – vers le brouhaha des hommes, petites fourmis gesticulant dans l’infini. Entre la fascination pour l’inconnu et la connaissance non encore acquise d’un temps où la terre n’était pas encore ronde, et la perception de destins bien dérisoires, l’athéisme n’exclut nullement la spiritualité et mêle subtilement métaphysique et sciences humaines. Amenabar multiplie les figures circulaires, d’ellipses, éloignant régulièrement sa caméra d’Alexandrie pour filmer la planète : au delà des atrocités commises au nom d’un dieu, se jouent des rouages d’une toute autre ampleur qui échappent à l’esprit humain ; au dessus du chaos des hommes, le silence d’une terre qui attend d’être découverte. Toute la subtilité d’Agora tient justement à cette capacité à traiter de l’évolution de la connaissance parallèlement à celle de l’oppression religieuse, et d’une croyance qui s’oppose à la notion même d’intelligence et de culture, comme si l’univers cheminait parallèlement vers sa mort spirituelle et sa connaissance physique, s’ancrant ainsi dans une problématique résolument contemporaine.

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« Je ne sers ni duc ni prince, dit Léonard, et je n’appartiens à aucune ville, à aucun pays, aucun royaume. Je ne sers que ma passion d’observer, de comprendre, d’ordonner et de créer, et je n’appartiens qu’à mon oeuvre. » Ces paroles rêvées que prête Léo Pérutz à un personnage réel (Léonard de Vinci) dans Le Judas de Léonard s’appliquent parfaitement à l’idéal d’Hypatie selon Amenabar, qui comme l’écrivain, fait se rejoindre puissance fictionnelle et fureur historique. Il prend des libertés avec son personnage pour mieux faire d’Hypatie – sublime Rachel Weisz – l’emblème du savoir, de l’indépendance d’esprit et de la féminité, la métamorphosant en rempart fragile contre l’ignorance et le préjugé. L’odyssée d’Hypatie entre en constante résonnance avec la tragédie de l’Histoire et se fait l’allégorie de la lutte immuable de l’individu contre le collectif. Amenabar fait subtilement se rejoindre petite et grande Histoire et instille un romanesque poignant à travers les protagonistes masculins éconduits par la philosophe et tout particulièrement la fascination amoureuse du jeune esclave devenu chrétien, qui culmine dans une séquence où l’acte de mort devient le plus bel acte d’amour possible.
Une nouvelle fois le blu-ray affirme sa supériorité sur les autres supports (et en particulier au vidéoprojecteur), la force de la mise en scène et la reconstitution y prenant un maximum d’ampleur. Le transfert se révèle tout aussi convaincant dans les scènes de foule en plein soleil que dans les séquences les plus sombres les plus intimes qui fournissent de superbes contrastes. En guise de bonus, un long making of très instructif quant à l’approche d’Amenabar confessant que l’idée première d’Agora lui vint en observant l’immensité de la voie lactée, et du désir de construire un film fantastique à partir de cette fascination avant de se diriger vers les grands découvreurs et de vouloir leur rendre hommage à travers un film. Sa genèse sur plus de deux ans est fascinante en tout point,  en commençant par l’aspect cosmopolite de l’équipe, toutes langues, cultures et religion confondues semblant plus que jamais épouser le message d’Amenabar. On comprend mieux l’attention toute particulière accordée aux costumes et à leurs couleurs lorsqu’il avoue avoir prie comme modèle historique et artistique les célèbres portraits du Fayoum peints sur des planchettes de bois. Il est d’ailleurs émouvant de l’entendre dire qu’il se dit parfois que parmi ses portraits, se trouve peut-être celui d’Hypatie elle-même. Entre l’authenticité pure (inspirée par l’architecture égyptienne plus que romaine) et les hypothèses, le travail du chef décorateur Guy Dyas est particulièrement remarquable, tout autant lorsqu’il s’agit des recherches de couleur des peintures sur les colonnes que lorsqu’il évoque toute son approche du cercle et de l’ellipse.

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La reconstitution de la ville d’Alexandrie pendant de long mois (depuis 2007) à Malte est un des éléments phares de ce projet, Amenabar voulant donner la sensation aux spectateurs d’un voyage dans le temps qui les promène dans Alexandrie.  Ce dernier énumère précisément les éléments d’infidélité à l’histoire, légitimés par le désir d’une portée plus symbolique qui dépasserait la simple reconstitution factuelle. Toute l’équipe semble à l’unisson de l’approche d’Amenabar, comme en témoigne l’intervention de Gabriella Pescucci, créatrice des costumes, évoquant comment le rapprochement troublant entre les costumes de parabolani et ceux des actuels talibans pu engendrer un parallélisme confondant, et par conséquent un ressort dramatique supplémentaire.
En ce qui concerne les scènes coupées, si l’on excepte une intéressante séquence s’attardant sur la vie des Parabolani, on ne peut que se féliciter qu’Amenabar les ait retiré du montage définitif, car bien qu’attrayantes, elles n’auraient apporté à Agora que de la répétition et de la redondance, voire même une certaine démonstration que le métrage évite soigneusement dans son montage définitif. A sa deuxième vision, Agora garde donc toute sa superbe. A travers le destin d’Hypatie, entre le tragique de l’intolérance et la beauté de la connaissance, à la jonction du philosophique et de l’historique, Amenabar nous parle de notre évolution, de nos douleurs contemporaines et de comment l’homme a pu faire de notre monde ce qu’il est.Agora (Espagne-USA, 2009) de Alejandro Amenábar avec avec Rachel Weisz, Max Minghella, Oscar IsaacBlu Ray édité par Warner

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