Alberto De Martino – “Le Conseiller” (“Il Consigliori”) (1973) / Mario Caiano – “Napoli Spara !” (1977)

Les années 70, dites « années de plomb », sont une période tumultueuse pour l’Italie. Depuis la fin de la décennie précédente, divers groupes d’extrême gauche (les Brigades Rouges, Prima Linea, Lotta Continua…) et d’extrême droite (Ordine Nuovo, Ordine Nero…) organisent des attentats dans tout le pays pour déstabiliser le pouvoir, alors affaibli et pointé du doigt de toutes parts. Les factions sont parfois accusées à tort, la police se chargeant, de temps à autre, de fomenter elle-même les attaques afin de semer le chaos et la discorde. L’histoire est connue et ce contexte délétère de corruption généralisée fut à l’origine d’un genre cinématographique à part entière : le poliziottesco. Polar transalpin héritier du hard-boiled américain, il est marqué par une violence exacerbée et une faculté à brouiller les frontières de la légalité. De nombreux cinéastes tels que Fernando Di Leo (Milan Calibre 9), Umberto Lenzi (La Guerre des gangs), Sergio Martino (Rue de la violence), Sergio Sollima (l’excellent La Poursuite implacable) ou encore Enzo G. Castellari, se sont illustrés dans la discipline. La collection Make My Day ! de Studio Canal, initiée par Jean-Baptiste Thoret, avait d’ailleurs mis ce dernier à l’honneur en éditant son fondateur Le Témoin à abattre, et persévère donc dans l’exploration de cette période faste du film policier italien. Deux pépites sont désormais disponibles en combo Blu-Ray / DVD : Le Conseiller d’Alberto De Martino et Napoli Spara ! signé Mario Caiano. Le premier, réalisé en 1973 par l’auteur de L’Antéchrist, relecture graphique et réussie de L’Exorciste, suit le destin tragique de Thomas (Tomás Milián), avocat de Don Antonio (Martin Balsam), grand parrain de la mafia de San Francisco. Bien que souhaitant se ranger après sa sortie de prison, il est contraint de reprendre les armes pour protéger son supérieur et ami, victime d’une guerre des gangs. Le second long-métrage, mis en scène quant à lui par un des artisans les plus prolifiques du cinéma bis, conte la traque du sanguinaire mafieux Santoro (Henry Silva) par l’implacable commissaire Belli (Leonard Mann). Deux œuvres qui s’ancrent certes dans un même sous-genre, mais qui possèdent chacune ses propres caractéristiques.

(Napoli Spara ! © copyright Studio Canal)

Il est un élément que les deux films se partagent : le scénariste Vincenzo Mannino. Celui-ci s’entoure d’Adriano Bolzoni (Selle d’argent) et de l’Espagnol Leonardo Martín pour Le Conseiller, et de Gianfranco Clerici (à la plume sur Cannibal Holocaust, et avec qui il écrira L’Éventreur de New York) sur Napoli Sparta !. Un auteur commun, que retrouvera d’ailleurs De Martino à l’occasion de Miami Golem en 1985, qui n’est probablement pas étranger aux quelques points de convergence qui existent entre les films. Ayant eu des parcours assez similaires, les cinéastes ont tous deux été assistants pour Sergio Leone, l’un sur Il était une fois la révolution, l’autre sur Pour une poignée de dollars. Ils se posent en véritables stakhanovistes, enchaînant les projets et naviguant entre les genres selon les tendances du moment. Alberto De Martino œuvre ainsi dans le péplum (La Révolte de Sparte), le western spaghetti (Django tire le premier), ainsi que la SF (le très étrange Holocaust 2000), jusqu’à tutoyer le n’importe quoi pur et simple à l’occasion du nanar L’Incroyable homme puma ou encore Opération frère cadet, une resucée de James Bond avec Neil Connery (frère de Sean) dans le rôle-titre. Caiano s’exerce, quant à lui, au giallo (L’œil du labyrinthe), à l’horreur gothique (Les Amants d’outre-tombe), et même à la nazisploitation (La Svastica nel Ventre), et signe deux autres poliziotteschi notables (À toutes les voitures de police, Milano Violenta). Dans son interview présente en bonus, il revendique cette position d’artisan de l’industrie au risque d’être taxé de réalisateur opportuniste et impersonnel. Leur place de « mercenaires du cinéma » rapproche donc les deux hommes, tout comme la volonté qui se dégage des polars édités chez Make My Day !, d’offrir un spectacle à l’efficacité propre au cinéma d’exploitation.

(Le Conseiller © copyright Studio Canal)

Il Consigliori se présente, selon les dires de Jean-Baptiste Thoret, comme un croisement entre Dirty Harry et Le Parrain. Analogie judicieuse tant le film s’écarte des schémas du poliziottesco pour se rapprocher du film de mafieux purement américain (l’action se déroule principalement à San Francisco). Le réalisateur, plutôt que de plonger dans les méandres d’un système corrompu (bien que Garofalo, le grand méchant interprété par Francisco Rabal, soit de mèche avec un policier), préfère lorgner du côté du polar yankee et de ses passages obligés. Accompagné par la très belle bande originale signée Riz Ortolani, le récit enchaîne les séquences tour à tour violentes (rien n’est épargné, pas même le meurtre d’un enfant), symboliques (cette bouteille de vin rouge hémoglobine renversée sur une nappe blanche) ou même comiques (comme lorsque le secret d’une réunion de gangsters est éventé par les nombreux plats de spaghettis apportés dans l’arrière-salle). De Martino prend néanmoins le contre-pied des codes du genre : une soirée pour fêter la sortie de prison du héros devient une interminable et fastidieuse session de serrage de mains, un entretien avec un prêtre se déroule dans une maison close… Misant sur un montage très efficace, jouant des ellipses au sein d’un même dialogue, et d’une belle photo signée par Joe d’Amato (sous le pseudonyme d’Aristide Massaccesi) et Rafael Pacheco, le long-métrage offre quelques très belles séquences à l’instar de cette chasse à l’homme aux atours métaphoriques, s’achevant dans une pièce  remplie de marionnettes. Cette originalité n’est en revanche pas la qualité première de Napoli Spara !. Souffrant d’une narration épisodique, sorte de liste des crimes commis à Naples (meurtre, racket, braquage et même pédophilie) et d’un protagoniste peu charismatique (incarné par Leonard Mann), Mario Caiano préfère se reposer sur un savoir-faire certain lors des scènes d’action. Ainsi, une banale course-poursuite se change en moment tendu et ultra-dynamique, comme pris sur le vif, d’autant plus impressionnant que l’acteur effectuait lui-même ses cascades. Plus bisseux que Le Conseiller, Assaut sur la ville (de son titre français) s’amuse de détails gores (la décapitation à moto) et de nombreuses références au western, entre autres, comme lors de cette attaque de train fomentée par Santoro et ses hommes. Le bad guy justement, campé par l’excellent Henry Silva (vu dans L’Inconnu de Las Vegas, Un Crime dans la tête et Ghost Dog, pour l’un de ses derniers rôles) est le point fort du film. Manipulateur, élégant et sadique, il est introduit via sa luxueuse montre en or, avant de commettre un crime violent, matérialisant à lui seul les ambiguïtés que dénonce le long-métrage.

(Napoli Spara ! © copyright Studio Canal)

Naples est le cœur même du film de Caiano. Le cinéaste révèle l’entièreté de la ville cadrée en hauteur lors de son plan d’ouverture, avant de la dévoiler sous ses aspects les plus sombres. Principalement tournée sans autorisation, au milieu de la foule (Mann revient sur ce tournage illégal dans son interview), cette déambulation mène le spectateur de ruelle en ruelle, d’un crime à l’autre, au cœur d’une cité où de rutilantes voitures côtoient une insoutenable misère, où la débrouille et la délinquance deviennent une question de survie. Ce système D se retrouve symbolisé à l’écran à travers la figure de Gennarino (Massimo Deda), personnage pourtant imposé par les producteurs selon les dires du réalisateur. Gamin des rues boiteux, vivant de petits larcins, le garçon (déjà apparu dans Napoli Violenta, autre polizziottesco réalisé par Umberto Lenzi en 1976), en devient l’âme même de la banlieue napolitaine, son essence. De Martino fait quant à lui, le choix de délocaliser l’action du Conseiller à San Francisco durant la majeure partie du métrage. Du plan inaugural sur le Golden Gate, aux décors typiquement américains (bowling, docks…) en passant par les voitures, les fameuses muscle cars, toute l’esthétique du film transpire sa passion pour l’Amérique et ses icônes filmiques. Sans tomber dans la carte postale stérile, il filme la Californie comme Sergio Leone le fit avec Monument Valley dans Il était une fois dans l’Ouest : en tant que cinéphile réalisant son rêve. Exemple notable, la course-poursuite dans les pentes d’Hill Street renvoie ainsi au mythique Bullitt de Peter Yates. Pourtant, le metteur en scène ne se libère vraiment de ses modèles et semble offrir une œuvre personnelle, que dans son dernier tiers en forme de retour aux sources pour Don Antonio (incarné par Martin Balsam, légende Hollywoodienne apparue dans Les Hommes du président, Diamants sur canapé ou Le Gang Anderson). Contraint de fuir en Sicile (probable hommage au Parrain), le gangster renoue avec ses racines, et suit le même parcours que le réalisateur. Beaucoup plus à l’aise en Italie, ce dernier donne une nouvelle dimension au film. Lieu de mystère aux allées labyrinthiques, l’île prend des atours quasi mythologiques, comme en témoigne ce final tourné au beau milieu d’une procession religieuse, où les paroles sont rendues inaudibles par le vacarme ambiant.

(Le Conseiller © copyright Studio Canal)

De polar efficace « à l’américaine », Il Consigliori se mue peu à peu en véritable tragédie antique, la relation filiale entre Thomas et Antonio, renvoyant implicitement au chef-d’œuvre de Francis Ford Coppola, se révèle être le cœur du récit, jusqu’à un final déchirant. Le vieil homme qui, obligé de fuir, est abandonné par tous, passant du faste des palaces à une planque miteuse, s’avère aussi pathétique que touchant, à l’instar cet ultime et magnifique plan, lointain écho à la conclusion du Guépard de Luchino Visconti. Michele (Carlo Tamberlani) autre gangster de la vieille école, écope d’une superbe scène dramatique, étonnamment douce et évitant toute violence graphique, comme un adieu aux grandes figures cinématographiques du crime organisé, remplacées par des jeunes loups sans morale. Le personnage incarné par Tomás Milián (inoubliable Cuchillo des westerns de Sergio Sollima), est, pour sa part, victime d’un déterminisme qu’il a toujours tenté de fuir, le rapprochant ainsi de Michael Corleone. Une référence de plus au Parrain, à laquelle s’ajoute la présence fugace de Sacheen Littlefeather, jeune actrice amérindienne récipiendaire par procuration de l’Oscar gagné par Marlon Brando pour son rôle de Don Vito. Véritable queue de comète du genre (il est sorti en 1977), Napoli Spara ! abandonne toute velléité politique pour se concentrer sur le plaisir de la série B. Caiano, dans son interview, avoue avoir digéré les implications tendancieuses du poliziottesco et préféré s’en écarter. Engagé à gauche, il considère la mouvance comme dangereuse et « nourrissant des fantasmes d’extrême droite ». Leonard Mann ne le contredit pas en évoquant le besoin pour l’Italie, alors en plein chaos, de se créer des flics héros réactionnaires pour mettre de l’ordre dans cette époque violente. Par conséquent, le réalisateur préfère traiter de l’absurde de la situation, ne se concentrant pas sur le policier forcé de franchir les limites de la légalité, mais sur un simple enfant, plongé au cœur d’une bataille presque nonsensique. En cela, les tout derniers instants centrés sur Gennarino, véritablement bouleversants, font basculer le film vers une conclusion dramatique et inattendue, loin du simple polar de commande. Bien qu’inégaux, les deux longs-métrages offrent un aperçu de la diversité du cinéma de genre transalpin, à mi-chemin entre un attachement à ses modèles américains et une identité farouchement italienne.

Disponible en combo Blu-Ray / DVD chez  Studio Canal.

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A propos de Jean-François DICKELI

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