Issu de la télévision, John Frankenheimer ne possède pas le statut de ses petits camarades révélés à la même période comme Sidney Lumet, Robert Mulligan ou Arthur Penn. Catalogué cinéaste d’action avec tout ce que cela peu supposer de péjoratif, il aura néanmoins traversé le cinéma pendant quatre décennies livrant un certain nombre de films mémorables parmi lesquels on peut citer Le train, Seconds, French connection2 et Un crime dans la tête (The manchurian candidate), sans doute son chef d’œuvre.

Ce film permet surtout de réévaluer un cinéaste, qui s’il ne peut être considéré comme un « auteur » dans son sens européen, a développé avec le temps des obsessions récurrentes.

La plupart de ses films tournés au cour des années 60 s’articule autour de la même thématique:  le libre arbitre de l’individu au sein d’un système verrouillé qui empêche l’épanouissement de chacun.  Cette approche n’a rien de révolutionnaire mais elle entre en résonance avec les préoccupations de ses contemporains.

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Un crime dans la tête peut même être considéré comme le reflet d’une époque où l’Amérique va perdre son innocence. On peut même penser qu’il anticipe l’assassinat de Kennedy, période où le pays va sombrer dans une crise morale profonde que le septième art ne cessera de décortiquer par la suite.

Cette remarquable adaptation du roman de Richard Condon par George Axelrod déploie un récit halluciné, flirtant avec l’anticipation. Revenu de la guerre de Corée, le capitaine Ben Marko fait un rêve récurrent concernant son bataillon et son supérieur, le sergent Raymond Chaw. Il se retrouve dans un salon de thé, en compagnie de ses camarades : une dame d’un certain âge leur explique les bienfaits de certaines fleurs. L’ambiance étrange vire à l’onirisme. Rien ne parait crédible. Par un habile montage alterné, une autre réalité plus anxiogène se dévoile.  Le salon de thé ne serait qu’une illusion liée à l’hypnose et à diverses drogues. On découvre un personnage inquiétant se livrant à un lavage de cerveau sur les jeunes militaires dans le but de les transformer en machine à tuer. Quelle est la réelle nature de ce rêve ?  D’autant, que Ben ne comprend pas pourquoi il répète que Chaw est un homme exemplaire alors qu’au fond de lui il sait que tout le monde le détestait.  Il va apprendre qu’un de ses camarades du front est victime des mêmes cauchemars insupportables.  Il va donc tenter de découvrir ce que l’on pourrait nommer une invraisemblable vérité.

Une lecture prosaïque pourrait discréditer le film qui ne serait qu’un énième film de propagande anti-communiste réalisé pendant la guerre froide. Hors, le récit s’avère plus retors, renvoyant dos à dos les deux blocs.  La place de l’individu, broyée par l’appareil politique, est au cœur de cette machination implacable, réflexion métaphorique sur l’aliénation et la perte de la conscience.

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Pour étayer ce discours sur l’instrumentalisation de citoyens à des fins servant l’intérêt d’un pays, Frankenheimer emploie les grands moyens, puise dans la technique pour livrer un film démesuré à la mise en scène baroque, expérimentant sans cesse au sein d’une pure commande de studio. Pour signifier le climat paranoïaque qui contamine le film dès ses premières images, le cinéaste a recours à une forme proche de l’expressionnisme évoquant autant les excès d’Orson Welles que le cinéma allemand muet des années 20.  Cette stylisation outrancière passe par d’incessants décadrages, des jeux d’ombres et lumières, des longues focales, des grands angles, des mouvements de caméra complexes.  Cette prolifération d’effets visuels n’a rien de gratuit, elle est au contraire en accord avec le sujet, symbolisant la psyché des personnages prise dans les arcanes d’une intrigue qui les dépasse.

Ce thriller immersif construit autour d’une conspiration visant l’assassinat d’une personnalité politique de premier ordre dresse un constat pessimiste d’une société n’hésitant pas à briser les individus pour servir des intérêts économiques et financiers. Il émane du film une tristesse et un désespoir d’une grande lucidité.  Nous ne sommes que des pions au service des puissants. Cet aspect est pris au pied de la lettre avec cette petite musique derrière la tête qui incite Raymond Shaw à obéir dès qu’il entend certains mots. Le film fonctionne alors comme une allégorie puissante sur la capacité de l’humain à accepter ou refuser d’être manipuler.

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Cette mécanique du complot implacablement construite qui embrase la grande histoire ne serait rien sans les interactions qui affectent les personnages.  Si Un crime dans la tête impressionne par son histoire à la limite du vraisemblable, il touche aussi par les relations tragiques qu’entretiennent les protagonistes. John Frankenheimer, un peu à la manière de Robert Aldrich dans Qu’est-il arrivé à baby Jane ? et Chut… chut chère charlotte, dresse un portrait de mère absolument terrifiant, sous les traits d’une Angela Lansbury qui crève l’écran, à l’influence tentaculaire sur son fils Raymond Shaw. L’emprise psychologique de cette figure monstrueuse explique en partie le mal être de Shaw qui devient l’antihéros d’une tragédie humaine.  De la figure austère et antipathique du début, il ne reste plus rien. Plus le film avance, plus ce tueur manipulé et détruit intérieurement, finit par émouvoir et devenir autre chose que le pauvre pantin aux mains d’une organisation diabolique. Un flashback apaisant, d’un romantisme suranné, redonne une humanité à ce personnage lorsqu’il tombe éperdument amoureux de la fille d’un sénateur. Une part cachée de la vérité nous est révélée. Rien d’hasardeux si dans cette partie de l’intrigue en creux, le film s’exile à la campagne dans un cadre paisible, fuyant les architectures urbaines oppressantes. John Frankenheimer insuffle une poésie et une douceur assez étrange, et modifie aussi l’esthétique visuel pour revenir à une forme épurée, ayant recours à une grammaire plus classique.

Le personnage de Janet Leigh est aussi une énigme, certains parleraient même d’aberration.  La discussion dans le train, presque nonsensique, nous embarque dans une ambiance onirique lié à l’absurdité d’un dialogue abscons, ne se justifiant que si Janet Leigh endosserait le costume d’un agent double. Cette échappée belle, volontaire ou non, apporte une saveur particulière à ce film étrange pour une production hollywoodienne.

Loin de se réduire à un exercice de style brillamment exécuté, ponctué d’étourdissants morceau de bravoure (le meurtre du père et de la fille dénuée de la moindre musique, le final spectaculaire) Un crime dan s la tête dresse le portrait glaçant d’une humanité manipulée par une double réalité, conditionnant le libre arbitre de chacun. Au fond le message, si l’on peut dire, est édifiant:  une petite sonnette d’alarme nous met en garde contre des forces obscures dont l’objectif serait de nous ôter notre singularité.

Les bonus de ce thriller existentiel, édités par Rimini, éclairent la personnalité et le cinéma de John Frankenheimer grâce à l’intervention claire et érudite du journaliste Bernard Benoliel

Un court documentaire de 1988 réunissant Frank Sinatra, John Frankenheimer et George Axelrod les montre se remémorant leur étroite collaboration.  Cette conversation à trois vaut surtout comme document historique.

 

 

 

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