“Wanda”, de Barbara Loden (1970)

Wanda est de nouveau sur les écrans.

Sa réalisatrice, Barbaba Loden, fut actrice pour le théâtre, la télévision, le cinéma. Elle fut la seconde femme du réalisateur Elia Kazan, de 1969 à 1980 – année où elle décède d’un cancer, à l’âge de 48 ans. Kazan l’aura fait jouer dans deux de ses films : Le Fleuve sauvage, en 1960, et La Fièvre dans le sang, en 1961.

En 1970, Loden sort ce qui sera son unique réalisation – elle ne réussira jamais à monter un second projet de film -, dans laquelle elle joue le personnage principal, et dont elle est la scénariste – même s’il se pourrait que son mari l’ait un peu aidée dans l’écriture de celui-ci. Le budget est dérisoire – le film est financé par un entrepreneur pour 100.000 dollars. L’équipe est extrêmement réduite : un opérateur-monteur, un éclairagiste-preneur de son, un assistant. Avec Loden, Michael Higgins, qui joue le rôle de Dennis, est le seul acteur professionnel. Le film est en grande partie improvisé.

Inutile de dire que ce film hors-norme n’eut jamais de succès public. Il a cependant fasciné nombre de spectateurs et continue de le faire : des cinéphiles, la critique dans sa très grande majorité… Marguerite Duras, qui souhaita qu’il soit montré en France, au début des années quatre-vingt. Isabelle Huppert, qui en acquit les droits au milieu des années 2000…

Wanda vit dans l’Amérique profonde. Son mari travaille dans une mine de charbon. Elle a occupé un poste de couturière, mais son inefficacité au travail fait qu’elle est très vite remerciée. Un divorce est prononcé, car Wanda n’est pas une bonne mère et une bonne épouse. Wanda, arrivant au Tribunal comme un cheveu sur la soupe, indifférente à sa situation et à ses enfants, part et se lie à un braqueur de petite envergure, Dennis. Leur virée se terminera mal pour lui. Elle aura plus de chance.

Wanda est asociale. C’est une solitaire et une loser. Une marginale qu’on pourrait croire sortie d’un film de John Waters. Le rêve américain et elle font largement deux. Elle ne s’imagine aucun avenir et se considère comme bonne à rien. Wanda laisse les événements la guider, ne semble jamais prendre de décision. Elle ne se rebelle pas. Notamment pas contre la violence et l’autoritarisme qu’exerce Dennis sur elle.

Mais celui-ci, qui a manifestation des rêves d’ascension, ne donne pas que des ordres ou des gifles à Wanda. Il va aussi – malgré les apparences qu’offre ce film heureusement dénué de message clair, plutôt neutre – aider la jeune femme à se construire et peut-être à prendre son envol. Le motif du « miroir » est important dans Wanda… Nous en donnons ici un aperçu visuel parlant – à travers un petit montage effectué par nos soins.

Dennis ne manifeste pratiquement aucun sentiment de sympathie pour autrui – sauf peut-être pour son père qui tente, mais en vain, de le remettre sur un bon chemin. Il est brutal, bourru, taciturne. Il encourage cependant cette Wanda qui fait la tête et qui est mal attifée à la fois à se féminiser et à se prendre en main de façon quasi masculine. À travers le hold-up auquel il tente de la faire participer, il lui permet d’agir, de surmonter quelques peurs. Il la félicite même pour ce qu’elle accomplit avec lui, ce qui ne semble pas sans effet sur son interlocutrice.
L’air de rien, Wanda avance, prend probablement confiance en elle, rejoint finalement les autres à la fin du récit, après avoir refusé énergiquement qu’un homme abuse d’elle et avoir traversé une crise de larmes purgative qui est l’un des plus beaux moments du film.

À l’image des personnages, le film est sec, rêche. La caméra est cependant vive, dynamique. Distante, oui, mais significativement subjective aussi. Tout semble se dérouler en un présent immédiat, brûlant. Loden évite avec bonheur la représentation psychologisante de ses caractères, les explications narratives artificielles. Au niveau de l’économie du récit, rien ne semble être de l’ordre de la scorie, de l’articulation inutile. On navigue dans l’ordinaire et le quotidien, certes, mais l’auteur va pourtant à l’essentiel.
Et cela fait la pureté et la poésie cinématographique de Wanda – au sens quasi pasolinien du terme.

A propos de Enrique SEKNADJE

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