Bo Widerberg – “Un Flic Sur le Toit” (1976)

Bien avant le succès international de la saga littéraire et filmique Millenium et la création du polar scandinave comme un genre à part entière, désigné récemment par le néologisme “scandinoir”, le héraut de la Nouvelle Vague suédoise, Bo Widerberg, adapta en 1976 l’une des aventures de l’inspecteur Martin Beck, Un Flic sur le Toit. Originalement appelé l’Abominable Homme de Säffle, titre il est vrai peu vendeur sur une affiche de film, il constitue le cinquième tome de la série imaginée par le couple Sjöwall-Wahlöö, considérés depuis la fin des années 1960 comme les maîtres du polar. Auréolé par le récent succès critique de ses précédents films, Bo Widerberg, fait ici un pas de côté, s’éloignant de son cinéma traditionnellement romantique et historique.  A l’encontre de sa fibre naturaliste, le réalisateur d’Adalen 31 et de Joe Hill bascule avec ce thriller dans un réalisme pur, étoffant sa mise en scène de nombreuses références. Il en résulte un véritable tour de force, combinant un imaginaire cinématographique foisonnant à une fine critique de la société suédoise, et principalement de ses méthodes policières. Car le flic n’est pas ici seulement le héros, mais aussi la victime, et peut-être le coupable.

© Malavida

Le détective Martin Beck est tiré de son sommeil par un coup de fil de son acolyte Elnar, un corps vient d’être retrouvé dans une chambre d’hôpital. Il ne s’agit pas d’un assassinat commun : la victime, transpercée de coups de baïonnette, n’est autre que le commissaire Nyman, un ponte de la police de Stockholm. Branle-bas de combat pour Martin Beck et son équipe qui se mettent à la recherche de preuves, et surtout d’un mobile pour le mystérieux assassin. Lennart, son adjoint, connaît bien le commissaire, et surtout sa réputation, celle d’un “salopard” aux méthodes barbares. L’idée germe alors que le coupable pourrait bien lui aussi porter le képi.

Ancien critique et théoricien du cinéma, Bo Widerberg explore depuis le début des années 1960, et son premier opus Le Péché Suédois, différentes pistes cinématographiques. Dans la lignée de ses contemporains Joseph Losey et William Friedkin, il s’emploie avec Un Flic sur le Toit à multiplier les références au genre policier. Avec une certaine dose d’humour et de sarcasmes, le cinéaste met en scène la vie d’un commissariat où se mêlent les nouvelles recrues, vomissant à la vue de leur premier cadavre, les vieux loups de mer comme Martin Beck, et les jeunes flics idéalistes tentant de redorer tant bien que mal le blason de l’institution. Cependant, dès sa première séquence, l’assassin méconnaissable aiguisant méthodiquement sa baïonnette, Un Flic sur le Toit s’inscrit de la même manière dans l’imaginaire du giallo italien, qui vivait dans les années 1970 sa véritable heure de gloire. Hormis la présence première de l’assassin, la formidable séquence du meurtre multiplie aussi les références : arme blanche, litres de sang déversé, caméra subjective, et enfin cet oeil fétiche qui brille dans l’obscurité. Finalement, sans véritable transitions, l’enquête policière se mue en une chasse à l’homme sur les toits de Stockholm, manière pour Bo Widerberg de s’essayer aussi aux codes du film d’action. Multipliant les prises de vue aériennes, le film change de dimension, le meurtrier se transformant en un danger planant sur la ville. Encore une fois, le cinéaste flirte avec la dérision lorsqu’il fait s’avancer innocemment un enfant sur un tricycle au milieu des rafales de mitraillettes. Tout en satisfaisant l’appétit des cinéphiles, ce généreux foisonnement de références apporte différentes couleurs et rythmes, permettant au film de gagner en respiration. Surtout, elle inscrit le film dans un temps, une époque, une histoire du cinéma.

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A la croisée des genres, Un Flic sur le Toit n’en est pas moins un film fortement ancré dans le réel, bien au contraire. Tournée dans les véritables locaux de la police, sur la célèbre place d’Odenplan et sur les toits de la ville, l’enquête de Martin Beck parcourt un Stockholm quotidien, cru, sans jamais chercher à le magnifier. En faisant évoluer ces personnages dans un espace purement réaliste, Bo Widerberg lie sa fiction à la réalité. Pour prolonger ce mouvement, le réalisateur du Péché Suédois inscrit son film dans un temps concret, le présent. Produit en 1975, Un Flic sur le Toit  s’inscrit dans une époque charnière pour la société suédoise, dans un moment de tension et de contradiction entre une jeunesse qui aspire à la modernité. Multipliant les points de conflit entre les jeunes, la fille de Beck ou les jeunes aux cheveux longs et aux courtes vestes en jean croisés en garde à vue, et l’autorité, parentale ou policière donc, le film donne à voir une fracture générationnelle profonde. En faisant apparaître cette jeunesse et ses discours anti-flics à l’écran, Bo Widerberg donne de la visibilité à une extrême-gauche aussi contestataire que marginalisée. Car c’est dans la fabrication de son discours politique que le réalisme poursuivi par le cinéaste dans ses choix de mise en scène prend tout son sens. L’enquête n’est ni un prétexte, ni un moyen, mais seulement le véhicule choisi par Bo Widerberg pour livrer avec sagacité sa réserve, sa méfiance quant à la toute puissance d’un Etat détenteur du monopole de la violence légale.

Contrairement à de nombreux films policiers qui se concentrent sur la psychologie des meurtriers ou sur le déroulé de l’enquête en elle-même, Bo Widerberg invente ici un nouveau genre, le film policier contestataire, mettant en doute les pratiques de la police. Le flic est donc à la fois le héros du film, Martin Beck et son équipe rapprochée, et le anti-héros, le commissaire Nyman et les autres “salopards” qui pullulent dans les rangs. Sans attaquer frontalement l’institution, Un Flic sur le Toit  jette la lumière sur les abus, violences, détentions arbitraires, perpétrés par des membres des forces de l’ordre se croyant au dessus des lois. Outre l’enquête principale qui dévoile progressivement les liens entre ces débordements et le meurtre inaugural, le film essaime les coups de patte contre la toute puissance policière. Avec un certain brio, Bo Widerberg souligne l’individualité de ces conduites, refusant de mettre dans le même sac tous les flics. En distillant des instants lumineux de vie quotidienne, il imbrique l’intime et le collectif, donnant l’occasion à ses personnages de prouver leur humanité. Lorsque l’agent Kollberg, lui même nu au sortir du lit, lave les fesses de son bébé, il dépasse sa simple fonction de flic, pour devenir un personnages entier, humain. De plus, la critique est aussi véhiculée par certains flics, le même Kollberg notamment, lui apportant crédibilité et légitimité.

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En combinant ce dispositif réaliste aux imageries du genre policier, Bo Widerberg façonne une oeuvre hybride, qui se saisit du réel pour mieux le renvoyer à ses contradictions. Vantée comme un modèle où règne la paix sociale et la prospérité, la société social-démocrate suédoise n’échappe pas ici à un devoir d’inventaire. Si Un Flic sur le Toit surprend par ces multiples pas de côté, le film aux apparences baroques étonne aussi par sa modernité. Coïncidence bien sûr que la ressortie du film fasse écho en France en 2019 à une actualité marquée par les violences policières et les débats autour de la responsabilité et du champ d’action des forces de l’ordre.

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