Le film est actuellement et pour encore quelques jours sur les écrans.

Même si nous considérons Au nom du Pape Roi (1977) intéressant et plaisant à plus d’un titre, et bien que ce film soit généralement considéré à raison comme le « chef d’oeuvre » de Luigi Magni, qu’il ait reçu un accueil critique laudateur et quelques prix mérités, nous mentirions, pour ce qui nous concerne, si nous affirmions que nous avons affaire ici à un très grand film.
Il est évident que le nom de Luchino Visconti, que Le Guépard – que celui-ci a tourné en 1963 -, viennent à l’esprit, quand on évoque Au nom du Pape Roi, et il est sûr que Magni leur fait des clins d’oeil, intéressés ou pas – cf. les considérations sur la « fin » du régime qui règne à Rome, n’en finit pas de régner bien que miné de l’intérieur, et alors que l’Avenir est à ses portes, prêt à prendre naturellement son historique place. Mais il serait quand même quelque peu irresponsable de tenter de placer ces deux cinéastes et leurs œuvres au même niveau quant à leur valeur au niveau de l’esthétique et de la réflexion sur l’Histoire.

Cela dit, Au nom du Pape Roi est très un beau film. Un film important. Il mérite qu’on le voie, qu’on le connaisse. Comme certaines autres oeuvres que Luigi Magni a consacré à sa période historique de prédilection : le Risorgimento – Les Conspirateurs en 1969, Au nom du peuple souverain en 1990.

Le contexte, le cadre sont donc la lutte pour l’unification de l’Italie. Le film ici évoqué se déroule à Rome en octobre 1867. En 1866, à l’issue de la IIIe guerre d’indépendance, la formation du Royaume unitaire d’Italie en ce qu’il constitue la Péninsule telle qu’on la connaît géographiquement aujourd’hui, est pratiquement terminée. Ne reste qu’une enclave importante sous protection de la France de Napoléon III : les « États pontificaux » de Rome et ses alentours (Latium). Le Pape Pie IX y règne. Ce sera en septembre 1870, après que Napoléon III a été fait prisonnier par les Prussiens – guerre franco-prussienne -, et après la bataille de Porte Pia – en Italie – remportée par les Chemises Rouges, que Rome est annexée au Royaume d’Italie. Magni évoque à la fin de son récit la bataille de Mentana, qui eut lieu le 3 novembre 1867 et que Garibaldi perdit. Le Pape et Rome ont encore trois années devant eux. Mais seulement trois années ! D’un point de vue transcendant l’Histoire vécue au jour le jour, ils sont condamnés. C’est en cette perspective que se place Magni.

Le cinéaste s’est librement inspiré du parcours de deux révolutionnaires issus du peuple, Gaetano Tognetti et Giuseppe Monti, qui commirent un attentat meurtrier contre une caserne militaire de Rome, le 22 octobre 1867. Ils furent jugés et guillotinés. Un document historique de référence a été utilisé : Les Secrets du procès Monti et Tognetti, de Gaetano Sanvittore (1869). Dans le film, est introduit une troisième révolutionnaire qui leur ait lié, comme il l’est à un juge du Tribunal du Sacré Collège qui fait partie de ceux qui sont amenés à sanctionner des hérétiques, des subversifs. Tognetti appartient, lui, à l’aristocratie.

Le juge-héros se nomme Colombo Di Priverno. Il est la conscience positive du film. Celui qui veut rompre avec l’Institution cléricale, se rendant compte du caractère inique, arbitraire, inhumain de son Pouvoir. Voyant aussi ce passage entre un monde qui s’écroule et devient fou : celui de l’avant Risorgimento, et celui que va permettre d’établir Garibaldi, et qui, bien qu’à très long terme, certes, mènera à l’établissement de la République.
Magni et son oeuvre se revendiquent comme anti-cléricaux et sont considérés comme tels. Le Tribunal, dans Au nom du Pape Roi, est montré comme un agrégat de vieillards, de religieux séniles – Colombo est le plus jeune. Par ailleurs, le protagoniste va être confronté au Supérieur Général des Jésuites qui incarne clairement la violence et la Mort – le Fascisme ?

Il est difficile de reprocher à Magni, comme certains l’on fait, cette position éthique et idéologique. Radicale, mais salutaire. Oui, son film est quelque peu caricatural, mais la caricature est une arme évidemment nécessaire et utile contre le nihilisme religieux, le Pouvoir ecclésiastique qui est par essence inhumain et destructeur. On pourra, cela dit, regretter ce principe un peu artificiel qui consiste à poser comme postulat de départ qu’au sein du Tribunal, un Juge, qui a longtemps fait le travail pour lequel il a été nommé, a décidé relativement brutalement de donner sa démission au Pape parce qu’il ne supporte plus l’Institution qu’il sert, sa violence, son décalage avec le Temps actuel, son anachronisme foncier… Son ossification dans des dogmes qui devraient être mis, remis en question. Ce cinéma-là n’est pas un cinéma de la prise de conscience, et l’on se demande donc bien comment un Juge comme Colombo a pu à la fois arriver à la place qui a été la sienne et à la conclusion qu’il doit la quitter ? Le procédé peut être jugé un peu facile (1).
Cela dit, l’intrigue – les liens entre le Juge et Cesare Costa, qui mettent le premier dans la position paradoxale de continuer un temps à être ce qu’il est tout en ne l’étant pas – est assez originale, captivante. Certains personnages sont campés de façon très humaine et cela compense l’aspect démonstratif et rhétorique du propos. Le couple formé par Colombo et son assistant-domestique, le Secrétaire Perpétuel Serafino, est succulent. Magni, avec certains de ses acteurs, réussit à rendre vivant l’univers représenté à l’écran. Vivant et très drôle. Le film joue la carte de la comédie – italienne – avec bonheur, notamment en donnant de Colombo et de Serafino l’image d’un vieux ménage qui, constamment, balance entre le désir sympathique de la familiarité, normal, et le souci du respect de la hiérarchie sociale, prescrit par l’Ordre. C’est truculent. La critique magnienne consiste aussi en cette volonté de montrer de façon gentiment subversive l’intimité d’un ecclésiastique de haut rang. On voit ainsi un Juge du Pape pris de quintes de toux très terrestres, portant un bonnet de nuit ou un pot de chambre. Bref, la supposée immuable dignité cardinalice est mise à mal avec un humour piquant.

Certains acteurs sont excellents. Nino Manfredi, bien sûr, dans le rôle de Di Priverno. Mais aussi Salvo Randone, qui a beaucoup joué chez Elio Petri, et dont le visage de Pape Noir de la Compagnie de Jésus respire parfaitement l’hypocrisie et la perfidie. Oiseau de mauvais augure pour cette proie qu’est Colombo, homme de paix.
Dommage qu’à côté de ces belles et grandes pointures, les autres acteurs/personnages font bien pâle figure : notamment Cesare Costa (Danilo Mattei) ou sa mère, la comtesse Flaminia (Carmen Scarpita).

Un film, un film historique, doit toujours être vu, on le sait, comme un document sur son temps et comme pouvant manifester une volonté du cinéaste de parler indirectement du présent, ou d’un passé plus récent que celui qu’il représente parfois. Magni a revendiqué ces liens, en évoquant les années de plomb en Italie (2), et le fameux attentat de Via Rasella à travers lequel des partisans ont fait sauter une bombe au passage d’une compagnie allemande le 23 mars 1944. 32 soldats SS périrent, et on compta une centaine de blessés. La réaction allemande fut atroces. Les Nazis massacrèrent 335 personnes – des civils pour la plupart -, « dans » les Fosses Ardéatines. Ces mises en relation permettent à Magni de discuter du problème et du terme, parfois utilisé fallacieusement, de « terrorisme ». Le Juge Colombo parle à ses pairs du décalage entre les Lois, qui sont pensées comme immuables, et les mœurs qui sont en évolution ; du caractère relatif des notions de culpabilité et d’innocence. Il déclare : « Nous croyons en l’obéissance, eux croient aux bombes. Bien sûr qu’ils ont tort, mais ce n’est pas pour ça que nous, nous avons raison ». Il affirme considérer qu’une « guerre » a lieu à Rome et que les poseurs de bombes sont des « soldats » eux aussi, comme les zouaves qu’ils ont tués. Que ce sont des « soldats en civils » qui forment « l’armée du Peuple », et que le Peuple, aspirant à la souveraineté, n’est pas à sous-estimer.

Nous noterons, afin de conclure, quelques points qui nous semblent importants concernant l’esthétique et la composition filmiques. Pour ce qui est de la musique, nous regrettons, en ce qui nous concerne, qu’elle alourdisse du point de vue mélodramatique des passages qui n’en ont pas forcément besoin, ou qui devraient probablement être accompagnés autrement. En revanche, pour ce qui est des costumes et des décors, nous voulons souligner le caractère extraordinaire, flamboyant, à la fois documenté et très personnel, du travail effectué par Lucia Mirisola. Que l’on pense à l’ample manteau de la Comtesse Flaminia, mêlant le bleu et le turquoise ; aux éclatantes soutanes rouge sang (christique) des cardinaux ; à l’entrée quasi surréaliste de l’antre – sorte de Musée des Horreurs – où sévissent les membres de l’Ordre jésuite ; à la présence étrange de cette statue du visage papal, quasi surmoïque, à la fenêtre du domicile personnel de Colombo.
Dans ce film qui, par choix stylistique ou par nécessité économique, ne joue pas sur ce qui serait une ample reconstitution historique, avec moult figurants et représentation de batailles (3), non plus que sur le dynamisme des personnages ou de la caméra, ces qualités sont essentielles.

Enrique SEKNADJE

Notes :

1) Et ce, même si le protagoniste évoque de longues et multiples nuits d’insomnie, un sentiment de culpabilité qui le ronge depuis quelques jours face aux événements et au comportement des religieux et de leur bras armé. Et même s’il fait référence à un événement, décisif pour lui : le massacre commis par les zouaves dans la filature du patriote Giulio Ajani à Trastevere où s’étaient réunis des conspirateurs. Un massacre particulièrement atroce puisqu’une femme, son bébé et son mari furent éventrés à la baïonnette… C’était le 25 octobre 1867.
Cf., par exemple l’article de Melania Mazzuco: « Giuditta Tavani, la ribelle di Trastevere che morì sognando l’Italia unita » publié sur La Reppublica le 4 avril 2010. http://ricerca.repubblica.it/repubblica/archivio/repubblica/2010/04/04/giuditta-tavani-la-ribelle-di-trastevere-che.html

2) Dans Au nom du Pape Roi, les jeunes révolutionnaires ont d’ailleurs une manière d’être, une apparence physique qui font immanquablement venir à l’esprit l’image de ce que pouvaient être de jeunes étudiants dans les années 1970.

3) La Rome de Au nom du Pape Roi est un peu vide. Seuls quelques personnages et figurants se voient ici ou là. Cela fait parfois un peu pauvre. Mais cela a du sens. Cela participe du caractère relativement théâtral et pictural du film ; caractère qui n’est pas sans qualités et qui peut correspondre à un choix artistique, dramaturgique se défendant tout à fait. Et puis, en cette Rome déserte, on sent bien le poids de la peur – celle du bon peuple qui se protège probablement des bombes et du totalitarisme ambiant -, l’enfermement fou et aveugle sur eux-mêmes des derniers représentants du vieux monde, dont certains prennent froid en sentant l’air de liberté – Magni ironise d’ailleurs de ce point de vue sur son propre héros qui n’en finit pas de tousser. En ce sens, mutatis mutandis, la Rome de Magni nous rappelle la Venise de Gianfranco De Bosio dans son opus extraordinaire de 1963 : Il Terrorista. Film qui, lui aussi lie, le passé – la République de Salo – et le présent, et pose la question du « terrorisme »..

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