Jonas Mekas- « Lost, Lost, Lost »

 « Cinema is my country, Cinema is my home ». 

La plateforme Tënk diffusera, du 29 juillet au 24 septembre, Lost, Lost, Lost, le quatrième long métrage de Jonas Mekas. Le film de 1976 figure dans la catégorie “perles rares” d’un catalogue riche de merveilles.  L’appellation n’est pas usurpée: Lost, Lost, Lost est un objet insolite et précieux, qui donne l’impression de partir à la rencontre d’une âme.   

Après avoir été contraints de fuir leur pays natal, la Lituanie, après avoir erré d’un camp de personnes déplacées à un autre, les frères Mekas, Jonas et Adolfas, s’installent à New York. Ils achètent une caméra Bolex et, de 1949 à 1976, Jonas filme leur quotidien, devenant un des pionniers du journal filmé :  

« La période que je décris à travers ces six bobines de film fut une période de désespoir, de tentatives pour planter désespérément des racines dans cette terre nouvelle, pour créer des souvenirs. À travers ces six douloureuses bobines, j’ai essayé de décrire les sentiments d’un exilé, mes sentiments pendant ces années-là. Elles portent le nom de Lost, Lost, Lost, titre que nous voulions donner, mon frère et moi, à un film que nous voulions faire en 1949 et qui aurait suggéré notre état d’âme en ces temps-là. Le film décrit l’état d’esprit d’une « Personne Déplacée » qui n’a pas encore oublié son pays natal mais qui n’en a pas encore « gagné » un nouveau. La sixième bobine est une transition, elle montre comment nous commençons à respirer, à trouver quelques moments de bonheur. Une nouvelle vie commence… » 

Le film de trois heures consigne ce quotidien au long cours, auquel le grain du 16 mm et le noir et blanc majoritaire donnent d’emblée une aura nostalgique. C’est une oeuvre composite. S’y succèdent de courtes scènes sur lesquelles se superpose la voix de Mekas, déclamant des poèmes ou lisant son journal intime, et entre lesquelles s’intercalent parfois des images hétérogènes. Chiffres, pages tronquées de journaux intimes tapés à la machine, cartons, viennent compléter ce qui relève d’un véritable dispositif. “Je prends des notes avec ma caméra” dit Mekas, qui, enfant, se rêvait poète, et qui place le film sous le patronage d’Homère: 

 « Ô, Ulysses, tell the story of a man who never wanted to leave his home; who was happy to live among the people he knew and spoke their language » (Ô, Ulysse, raconte l’histoire d’un homme qui n’a jamais voulu quitter son pays; qui était heureux de vivre parmi les gens qu’il connaissait et qui parlait leur langage.) 

Pourtant, sans cesse semble se livrer une sorte de combat entre la voix qui dit une chose et l’image qui en montre une autre. Même travail de décalage entre la musique et les scènes filmées. L’homme déplacé qu’est Mekas travaille sur la faille, l’inadéquation. Sur le fragment et le puzzle aussi. D’où son goût pour le collage. Mais ce désir d’abstraction est contredit par le besoin d’incarnation et d’enracinement. Mekas veut donner vie, corps, à ces Lituaniens en exil qui forment sa communauté, et dont les Américains ignorent tout ( “ils ne savent pas que nous existons”;  “vous ne pourrez jamais savoir ce qu’il y a dans la tête des déplacés de New York, le soir”); il veut aussi documenter leur existence, enregistrer le vague de leurs visages parfois “statufiés par la nostalgie”. Dans les premières bobines, il se fait chroniqueur de la vie à Williamsburg,  ce quartier de Brooklyn où les Lituaniens ont élu domicile.

 “Je sais que je suis sentimental. Je voudrais que ces images soient plus abstraites. C’est ok, appelez-moi sentimental (…). Vous ne savez même pas d’où je viens. Ce sont des images enregistrées par quelqu’un qui vit en exil.”

Au fil des bobines se construit pourtant une unité. L’enfance perdue, la musique, la neige sont des leitmotive qui créent un arc de la nostalgie. Mais d’autres dessinent un arc dynamique de l’acclimatation. Le grand motif du film est celui de la route. Mekas est un homme qui marche, qui arpente. En filmant tout ce/ceux qu’il croise, il fait sien ce nouvel environnement: « C’est ma nature maintenant d’enregistrer tout ce que je croise en marchant: les rues, les visages, les villes ». 

Les bobines 4 à 6 sont à la fois plus américaines et plus lumineuses que les précédentes. Via la création de la Filmmaker’s Company, qui fait de lui, dans les années 60, un parrain du cinéma indépendant et un représentant éminent de la contre-culture, Mekas noue de nouvelles amitiés, fait de nouvelles expérimentations, tout en continuant son travail de diariste. Les images finales, en couleur, évoquent la réconciliation : ce sont des scènes de bonheur entre amis sur une plage, qui rappellent, dit la voix off, d’autres scènes de bonheur vécues avec d’autres amis sur la même plage américaine. 

L’air de rien, à coup de saynètes parfois anodines, dans sa fragmentation même, Lost, Lost, Lost donne à voir le magnifique parcours d’un homme que le cinéma recompose: 

“Quand je suis arrivé à New-York, j’étais une mosaïque de différentes personnes(…). J’étais complètement décomposé et j’ai commencé à remettre en place les morceaux de mon être. Le cinéma est venu à moi et je me suis dit: c’est le cinéma qui sera ma patrie, c’est le cinéma que j’appellerai mon chez moi”(Entretien donné à France Culture, Par les temps qui courent, le 29 janvier 2018, “Jonas Mekas: la caméra a été inventée pour célébrer la réalité”.) 

Lost, Lost, Lost n’est pas l’histoire d’une perte. C’est le magnifique parcours d’un exilé -empathique, sentimental, indépendant et novateur- vers une forme d’apaisement. C’est sa déclaration d’amour au cinéma, qui a fait de lui un homme réconcilié. 

 

Lost Lost Lost, 

178 minutes

1976

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A propos de Noëlle Gires

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