Homme de Culture, critique, journaliste, grand reporter à La Croix, auteur d’une biographie consacrée à Bertrand Tavernier ( Flammarion, 2001 ) et même co-auteur de documentaires, Jean-Claude Raspiengeas est depuis longtemps identifié outre Atlantique comme un des plus grands ambassadeurs du cinéma québécois en France et l’un de ses plus grands connaisseurs. Nous profitons de son récent passage au festival 48 images seconde de Florac, où il était aussi juré de la compétition courts-métrages, pour interroger sa mémoire, au moins aussi vaste que l’estuaire du Saint Laurent ! Il succède ainsi dans ces pages à Dominique Dugas, Sylvain Garrel ou Daniel Racine comme médiateur d’une cinématographie aussi riche qu’encore trop ignorée en France où, biens assis sur notre steak, nous assistons récemment au triomphe de Robin Aubert sur Netflix quand ses films ne sont toujours pas distribués chez nous… Yes sir Monsieur !

 

Vous êtes au départ diplômé de l’institut des hautes études politiques de Bordeaux. Est-ce que c’est son engagement qui vous a séduit dans le cinéma québécois ?

Non. En réalité, ma formation est trompeuse puisque je viens plutôt de la Culture. Je suis un autodidacte. Ma curiosité m’a conduit à approfondir ma culture générale de base. Pour le Québec, il est vrai que déjà étudiant, je nourrissais le désir d’y aller. Mais comme j’ai travaillé assez jeune dans le journalisme, je n’en ai pas eu l’occasion. J’écrivais des critiques de romans dans les Nouvelles littéraires durant mes études. C’est donc seulement en 1990 que j’ai eu pour la première fois l’opportunité d’aller à Québec. J’avais alors 32 ans et je venais de tourner un documentaire pour la télévision, deux fois 52 minutes sur le problème des otages, ce que ça signifie d’être otage, comment on le vit, comment survivre à ça, sachant que c’est une forme de détention tout à fait particulière puisque très souvent, vous ne savez pas pourquoi vous êtes pris. Vous n’êtes pas tellement pris en votre nom personnel mais bien parce que vous représentez une communauté, un pays, des intérêts… Et par rapport aux prisonniers traditionnels, il y a aussi une incertitude, c’est que vous ne savez pas combien de temps cela va durer et si vous allez vous en sortir ou pas. Enfin, s’ajoute encore une autre dimension, dramatique, la peur d’être oublié ou d’être sacrifié au nom de la raison d’État. J’avais donc pris un certain nombre de cas d’otages dont les trois cas habituels : les banques, les passagers d’un avion. Il y avait aussi ici le cas d’un train en Hollande dans les années 70 qui avait duré treize jours ! Ensuite, j’avais pris le baron Empain qui lui avait été choisi en tant que tel dans une prise d’otage crapuleuse avec mutilation et enfin les otages du Liban après avoir énormément travaillé sur la question, je m’étais focalisé sur Jean-Paul Kauffmann pendant sa détention, ainsi qu’à son retour. Ce film, Paroles d’otages, que j’avais coréalisé avec Patrick Volson, Fipa d’or en 1990 a été sélectionné au festival d’Edmonton en Alberta. Au retour, j’ai décidé de m’arrêter à Montréal pour y faire une enquête sur la télévision publique canadienne. A partir de là, je suis tombé en amour selon l’expression consacrée. Aujourd’hui je continue d’y aller environ deux à trois fois par an. J’en suis à plus de cinquante voyages au Québec et je ne m’en lasse pas. Pire, les années où je ne peux pas y aller, ça me manque ! Et pour la petite histoire, mes deux fils ont aussi fait une partie de leurs études à Montréal par le plus grand des hasards mais pour leur plus grand profit ! Voilà comment ça c’est fait. Il faut aussi préciser que je lisais déjà de la littérature québécoise avant d’y aller. J’avais aussi une passion pour Gilles Vigneault, Charlebois, toute cette bande de ménestrels. Bref j’ai tout de suite été happé par la géographie de ce pays, par l’incroyable gentillesse de ses habitants. J’aime aussi l’histoire de ce peuple de résistants. Ceux qui ont survécu à la défaite sur les plaines d’Abraham étaient des prolétaires puisque les aristocrates ont vite regagné la France. Il leur a fallu une sacrée force pour tenir face aux anglais et pour maintenir leur langue. Bien sûr, il y a eu la main de fer de l’Église, même si certains historiens nuancent aujourd’hui la question en concluant que c’est sans doute ce qui leur a permis de ne pas être absorbés par les anglo-saxons. Contrairement à certains pays extrêmement cultivés du vieux continent ( l’Italie, l’Espagne ), celui-ci est très récent. Il a aussi dû résister face au climat. Donc j’aime le labeur, le désir de rester dans ce coin de géographie. Par ailleurs, j’ai fait de nombreux reportages autour du Saint Laurent qui n’a jamais cessé de me fasciner…

de gauche à droite : Virginie Dubois, Martin Laroche, André-Line Beauparlant, Jean-Claude Raspiengeas et Karim Ghiyati, le jury de la compétition courts-métrages au festival 48 images seconde en pleines délibérations !  © Éric Vautrey 2018

Qu’est-ce qui explique ça ? Sa dimension ?

Et bien, ils sont arrivés par là donc ça a été un fleuve nourricier pour eux. Beaucoup d’autres gens sont ensuite passés par là mais eux ont tenu bon, avec le froid, les glaces. Ils se sont servis de ce qu’offrait la nature. Passons sur leurs rapports avec les peuples autochtones… Il y a eu une hécatombe chez les premiers arrivés. Pour finir, à chaque fois que je suis là-bas, j’ai la sensation étrange d’avoir vécu là-bas dans une vie antérieure ( rires ). Aussi, je m’y sens tout de suite bien car ce pays m’est familier. Et il y a le rapport à la langue qui joue beaucoup. J’admire la façon dont ils maintiennent cette langue héritée du 17ème siècle, même si elle est mâtinée d’anglais. Ils parlent un français plus fleuri, plus riche, plus évocateur, plus passionnant que nous.

On peut imaginer que le cinéma québécois est venu naturellement dans votre culture personnelle…

Oui mais surtout plus tardivement. Dans les années 90, j’étais plus tourné vers la télévision où j’ai découvert le phénomène du télé-roman, une forme audiovisuelle propre au Québec et qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Des feuilletons interminables qui ont contribué à renforcer l’identité québécoise autour de personnages populaires, La famille Plouffe ( créé pour la radio et devenu un feuilleton hebdomadaire de 1953 à 1959 ), Le survenant ( écrit par Germaine Guèvremont, 138 épisodes de 1954 à 1960 )… J’avais fait une grande enquête là dessus. C’est l’équivalent et le précurseur des télé novelas brésiliennes et ça les a vraiment constitué comme peuple francophone en fédérant leur identité. Sur le tard, j’ai découvert un autre bastion de résistance de la langue française, les matchs de hockey sur radio Canada. Ces retransmissions extrêmement populaires étaient commentées par un présentateur qui parlait un français châtié. Vous imaginez un Thierry Roland parlant la langue de l’académie française ? ( rires ) J’en reviens à encore à Gilles Vigneault, à sa façon d’écrire et de chanter qui emmène tout un peuple avec lui. Cette puissance poétique et d’évocation m’a totalement retourné. Aujourd’hui, ça serait plutôt quelqu’un comme Fred Pellerin…

Quelles sont selon vous les éléments caractéristiques de la cinématographie québécoise ?

En fait, j’ai du mal à isoler ça… Je goûte mon plaisir pour ce qu’il est. Autrement dit, quand je suis là-bas, je suis toujours surpris par la vitalité, la variété, la fantaisie. Alors certes, il y a quelques films « beurrés épais » comme on dit là-bas ! Mais pour un pays de 7 millions d’habitants, presque dix fois moins que nous, et avec leurs faibles moyens, leur petit marché intérieur, puisque s’ils ne s’exportent pas aux États-Unis, ils ne parviennent pas non plus à pénétrer le marché français, ils arrivent pourtant à se renouveler dans cette niche, ce qui m’enchante et m’émerveille à chaque fois. Je vais assez régulièrement aux Rendez-vous Québec cinéma, une manifestation magnifique. En une dizaine de jours, on peut revoir l’essentiel de la production de l’année écoulée. Chaque année, j’y fais des découvertes, j’y vois de nouveaux réalisateurs ou une nouvelle façon de traiter les thèmes. C’est un peu ce que permet le festival 48 images seconde de Florac. Hier, j’ai découvert Martin Laroche qui m’a enthousiasmé par la rigueur du travail, la qualité de l’écriture et de la mise en scène, comme par la conduite de la narration et du récit. Je suis scandalisé que ses films ne sortent pas en France ! Mais pour répondre à la question, il y a une grande particularité qui a beaucoup été analysée, c’est la présence de l’hiver en tant que véritable personnage du film. Il est tellement envahissant dans la vie de tous les jours… Il y a quand même entre une demi-douzaine et une dizaine de chaînes météo fonctionnant en permanence dans ce pays ! Ils sont très soumis au temps et comme disent les inuits, la nature commande. Ils sont en outre aux avant-postes des changements climatiques dont on peut sentir immédiatement la réalité. L’omniprésence de l’hiver donne évidemment une certaine tonalité, une couleur au cinéma québécois avec beaucoup d’histoires de solitudes, d’hommes solitaires. Par contre depuis quelques années, on voit arriver les tourments de la jeunesse urbaine puis très récemment, une nouvelle tendance avec la détresse des inuits et des peuples autochtones qui surgit aujourd’hui alors que c’était encore un sujet tabou. En effet, ce pays extrêmement ouvert comporte une petite part de racisme dès qu’il est question des amérindiens et des premières nations. Ça coince encore avec les esprits les plus ouverts et c’est la part d’ombre de cette société – et donc de son cinéma, même s’il commence à l’explorer.

Jean-Claude Raspiengeas et Robin Aubert, festival 48 images seconde de Florac © Éric Vautrey 2018

Quels sont les cinéastes québécois qui ont les premiers attirés votre attention ?

Je le dois déjà aux amis québécois qui me les ont fait découvrir. Par exemple, Frédéric Back, ce génie de l’animation peu connu en France en dépit de ses trois oscars. Pourtant aujourd’hui les patrons de Disney eux-mêmes le reconnaissent comme un de leurs maîtres. C’est tellement beau ! Tout le monde parle de L’homme qui plantait des arbres ( 1987 ) mais regardez aussi Crac ( 1981 ) qu’on retrouve sur internet ou en dvd. Ce petit film de 15 minutes nous raconte l’histoire d’une chaise sur quatre générations. Back était un écologiste avant l’heure et a aussi réalisé un film sur ce Saint Laurent en train de mourir aujourd’hui à cause de la pollution, Le fleuve aux grandes eaux (1993). Ensuite, j’ai découvert les choses comme elles arrivaient chez nous… Arcand évidemment – Denys à ne pas confondre avec son frère le très grand acteur Gabriel Arcand. Le déclin de l’empire américain ( 1986 ) et Les invasions barbares ( 2003 ) ont été un tel choc pour moi… Il y a eu aussi Gilles Carle et toute cette période là. Et puis après, grâce aux rendez-vous du cinéma québécois, j’ai fait le plongeon il y a une quinzaine d’années. J’ai découvert là toute une part de la production québécoise invisible en France et qui m’a tout de suite séduit. C’est un bain de fraîcheur et d’inventivité que je ne retrouve pas dans le cinéma français malgré une abondance ( 18 à 20 films par semaine ) qui fait l’admiration de toute l’Europe. Mais en termes d’imaginaire, je ne vois pas d’équivalent à cette vitalité que l’on retrouve en se promenant à Montréal, une ville qui pétille culturellement dans tous les domaines artistiques. Il y a de très grands festivals, de très grands créateurs dans les arts plastiques, la littérature, le cinéma, la musique, la danse… Cette petite ville en est l’une des grandes de l’Amérique du nord. On le retrouve ailleurs : autour du lac St Jean ou de Chicoutimi, Sébastien Pilote ( Le vendeur, 2011, Le démantèlement, 2013 ) fait un boulot extraordinaire ! Alors pourquoi ses films ne sont pas plus connus en France ?

On connaît l’importance historique du cinéma direct, mais vous intéressez-vous autant au documentaire ?

Oui. D’ailleurs j’ai réalisé plusieurs reportages sur des femmes documentaristes comme Anne-Claire Poirier. Il y a aussi les films de Micheline Lanctôt qui a fait quelques documentaires et beaucoup de fictions en plus de sa carrière d’actrice. Déjà, ces comédiennes québécoises sont passionnantes dans leur registre de jeu. Car ici comme on a un petit marché, les comédiens sont obligés de tout faire : publicité, cinéma, théâtre, télévision, ce qui explique cette impressionnante gamme de jeu et une force de travail que l’on ne retrouve pas ou rarement chez les comédiens français. Les réalisateurs le disent : c’est un vrai bonheur de travailler avec des comédiens québécois grâce à cette palette extrêmement large, donc le cinéma français fait de plus en plus appel à eux. L’art naît de la contrainte et meurt de liberté…

Il est vrai que quand on voit la filmographie française de Marc-André Grondin, on n’a pas du tout l’impression d’avoir à faire à un comédien québécois. Il est complètement adaptable…

Tout à fait. Regardez aussi la carrière de Suzanne Clément. À chaque fois qu’elle est dans un film, c’est un vrai bonheur. On sait qu’on ne sera pas déçus. Là, on aura plaisir à voir jouer une actrice ! Pour en revenir aux réalisateurs, comme tout le monde je suis emballé par le travail de Xavier Dolan que je considère autant comme un génie que comme une tête à claques. Je sais qu’il est très critiqué, qu’on le qualifie de faiseur, mais je ne partage pas ce point de vue là. C’est un pur enfant du cinéma ! Un gamin qui s’est nourri des images pour en faire quelque chose avec sa propre sensibilité nord-américaine. Il nous rappelle que les québécois sont des américains du nord et pas des européens. Avec sa formation et sa jeunesse, Dolan produit quelque chose de personnel, parfois exaspérant par son maniérisme, je pense à Laurence anyways

Guibord s’en va-t-en guerre ( 2015 ) de Philippe Falardeau

Mais il y a de l’audace aussi…

Oui, c’est ça. Et puis il se remet tout le temps en question. Bref il y a quelque chose qui m’emballe… Sinon je reste un grand défenseur de Denys Arcand même s’il est attaqué pour son académisme. OK, son dernier film est un ratage mais je trouve que, de La maudite galette (1972) à ses documentaires, il apporte quelque chose … Et surtout, son travail sur les ouvriers du coton ( On est au coton, 1970 ) et sur les prolétaires du Québec sont des grands moments constitutifs de cette histoire québécoise. Pour un documentariste, ce n’est pas rien ! D’ailleurs, les grands cinéastes québécois ont souvent été d’abord de grands documentaristes…

C’est en effet le cas de Claude Jutra ou de Michel Brault, le célèbre opérateur du cinéma direct… Sinon Robert Morin et la Coop vidéo, ce sont des cinéastes et des films que vous aviez déjà identifiés ?

La Coop en tant que telle non, je n’avais pas fait attention à la structure. Mais Robert Morin, bien sûr. C’est un cinéaste tout à fait étonnant ! C’est un réalisateur cérébral et qui crée comme un véritable expérimentateur, qui arrive à exprimer des choses par la recherche formelle. Ensuite, j’aime beaucoup le travail de Louis Bélanger avec une poésie et une fraîcheur comique merveilleuse. Mais je reviens sur la découverte de Martin Laroche, le choc de ce festival. Pour citer d’autres noms de l’année passée, j’aime vraiment beaucoup ce que fait Anne Émond, de Nuit#1 ( 2011 ) aux Êtres chers ( 2015 ). Et aussi Bernard Émond, un cinéaste qui m’enthousiasme. Autrement dit, je goûte mon plaisir pour ce qu’il est. Je peux aimer la recherche esthétique de Robert Morin autant que Guibord s’en va-t-en guerre ( 2015 )… Ce n’est pas un cinéma figé, voilà ce que j’aime au Québec !

Qu’en est-il d’un cinéma lui aussi engagé sur la forme et sur le fond, celui très politique d’un autre Falardeau, Pierre Falardeau ?

Oui bien sûr, j’aime beaucoup son engagement. Je comprends le rêve et la désillusion qui s’est emparé d’eux depuis les deux référendums sur l’indépendance, cette indépendance qui s’éloigne et ne reviendra pas. On a eu l’impression à ces moments où ils auraient pu y accéder qu’ils ont eu peur d’aller voter. Ils avaient très envie de le faire mais ils ont eu peur de passer à l’acte. Moi j’ai été très enthousiasmé par la période de René Lévesque ( ministre pendant la Révolution tranquille, il fonde en 1968 le parti québécois et sera premier ministre du Québec de 1976 à 1985 ) que je suivais de loin, même si à cette époque je n’y étais pas encore allé. Il y avait une telle énergie autour de cette cause indépendantiste que je découvrais par mes lectures. On peut certes discuter les aspects politiques mais ce que ça a engendré comme création et comme imaginaire était phénoménal. Je ne suis pas très optimiste sur l’avenir de cette cause là parce que la mondialisation comme la séduction anglaise, ces « invasions barbares », vont les submerger puisque le rapport démographique leur est complètement défavorable. Ils vont maintenir les fondamentaux de leur identité mais elle ne peut que se diluer inévitablement.

Ceci dit, l’exceptionnelle diversité montréalaise ne s’explique-t-elle pas aussi par son cosmopolitisme, par le fait que ce soit également une ville anglophone ? Et est-ce qu’il n’y a pas la peur de se marginaliser au sein du système économique libéral en se fermant aux communautés alentour ?

Il y avait une menace réelle des autres états canadiens en cas de victoire au référendum et ils n’auraient pas été à la fête. Ça devenait le village d’Astérix. C’est peut-être amusant de ce battre contre les romains mais à la fin, ce sont eux qui gagnent. Je me souviens aussi d’une époque où il y avait la tentation de demander l’adhésion du Québec à l’union européenne tellement ils se sentaient isolés. Encore une chose qui me frappe beaucoup et même me navre : l’absence de curiosité pour le Québec de la part des français. Or quand je vais à Montréal, j’ai les mêmes discussions sur la vie culturelle qu’à Paris. Ils viennent en vacances chez nous et s’intéressent beaucoup moins au reste du Canada. Ils souffrent en retour d’une absence de reconnaissance de notre part. On ne peut pas dire qu’on ait le même appétit à l’égard de leur culture.

Guillaume Sapin présente le jury du festival 48 images seconde à la Genette verte de Florac © Éric Vautrey 2018

Vous-ont ils permis de redécouvrir certains cinéastes français que eux estiment particulièrement ?

J’avoue que je n’ai pas fait attention à cela parce que le cinéma français ne marche pas tant que ça là-bas. On aurait pu croire que le Québec est une destination naturelle du cinéma français mais pas vraiment car la structure de la distribution sur le territoire québécois est terrifiante. Les américains bouffent tout ! On ne s’en rend pas compte ici car on a su maintenir le rempart de notre exception culturelle mais là-bas, ils se font dévorer par les majors. Le plus terrible, c’est de voir la perte d’appétence des québécois pour leur propre cinéma national. Les chiffres varient sur ce sujet. Il y a eu quatre ou cinq années où on sentait remonter l’euphorie mais c’est la dégringolade, d’où une grosse inquiétude au pays. Le rouleau compresseur américain veut les écraser et je dois dire que les français ne les aident pas.

Mais si on pense aux cinéastes de la relève, il va bien falloir qu’ils diffusent leur production quelque part… Alors quel avenir pour tous ces films ?

J’avoue que j’ai beaucoup de mal à spéculer là dessus. Mk2 est entrain d’investir à Montréal pour construire des salles ce qui est très bien. On voyait se profiler le risque qu’il n’y ait plus du tout de salles art et essai à Montréal. Comment imaginer un pays avec une telle vitalité et qui se retrouve d’un jour à l’autre sans salles de cinéma pour programmer du cinéma d’Auteur ? Mk2 est entrain de reprendre l’ancien complexe art et essai Excentris. J’espère que la programmation sera à double sens et qu’elle permettra aussi à des cinéastes français de se faire mieux connaître au Québec et qu’enfin les œuvres québécoises arriveront chez nous. Après, quant à l’avenir des salles en général… Pourtant, la bonne nouvelle est que cette année aura été celle du record de billets vendus au niveau mondial. La salle n’est donc pas morte. Ceci étant dit, je ne sais pas trop comment les cinéastes québécois peuvent trouver des débouchés à travers le monde. Ils sont victimes de leur langue, surtout si la France ne les aide pas. Xavier Dolan est l’arbre qui cache la forêt. C’est le seul qui peut bénéficier d’une distribution à l’échelle planétaire. Pour ceux qui sont programmés cette années à Florac, l’enjeu est autre. C’est déjà être vus en France.

Comment expliquer alors cette sous-représentation du Québec dans les festivals, plus particulièrement à Cannes ? *

C’est représentatif de l’attitude française. Un film québécois arrivant en France doit passer sous un certain nombre de fourches caudines qui sont autant de phases d’humiliation. Tous les cinéastes québécois accédant au marché français sont soit doublés en « français international » par des acteurs français, soit par des québécois qu’on oblige à gommer leur accent, soit sous-titrés avec une qualité qui laisse bien souvent à désirer. La poésie et l’humour perdent alors énormément de leur charme. Et quand même… Aussi particulier soit-il, c’est du français ! Ce traitement qui n’est absolument pas mérité, traduit juste notre arrogance à leur égard.

Y a-t-il un film ou un projet que vous attendez particulièrement pour l’année à venir ?

Oui et non… Il y en a plein. Par exemple, le dernier film de Bernard Émond que je n’ai pu voir. Et sinon, j’attends toujours le retour de Denys Arcand car je ne peux pas me résoudre à ce qu’il reste sur deux ou trois échecs. Et puis j’attends énormément les prochains films de Sébastien Pilote… Dorénavant, je suivrai de près Martin Laroche. Enfin, dans ceux que nous avons oublié, il y a quelqu’un, pourtant reconnu comme un géant de théâtre : Robert Lepage. Il est totalement sous-estimé en France alors qu’il a une filmographie passionnante, excitante, originale à l’image de son travail théâtral. il est bien dommage que la France qui a de l’appétit pour ses créations sur scène et connaît l’ampleur du personnage, ne s’intéresse pas et ne diffuse pas son œuvre cinématographique exceptionnelle. Mais faites donc découvrir Robert Lepage !

 

 

* : Le verdict est tombé. Seul le court-métrage d’animation Le sujet de Patrick Bouchard représentera le Québec au plus important festival de cinéma du monde. Malgré l’écrin du cinquantième anniversaire de la Quinzaine, c’est maigre à pleurer…

 

Remerciements : Jean-Claude Raspiengeas, Festival 48 images seconde : Guillaume Sapin, Caroline Radigois, Jason Burnham, et Jimmy Grandadam ( association la Nouvelle dimension ). Photos du festival 48 images seconde 2018 : Eric Vautrey. Moyens techniques : Radio Bartas

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