Interview de Geoffrey Cuannon, réalisateur de « Douce France »

Après une édition 2020 stoppée à la dernière minute, l’acte 1 du 39e festival Itinérances à Alès dans le Gard a pu prendre place cette année . Nous avons pu rencontrer le réalisateur du lumineux documentaire Douce France : Geoffrey Couanon . Militant écologiste, animateur, éducateur ; autant de casquettes pour le cinéaste dont le documentaire Douce France, qui parle du projet aujourd’hui avorté d’EuroPacity à travers les yeux de plusieurs lycéens sort en salle le 16 juin. L’occasion de s’entretenir avec un documentariste  prometteur et engagé qui signe ici son premier film.

Interview : Geoffrey Couanon pour Douce France, un film écologique et social ! - Fondation GoodPlanet

A un moment de votre film, l’un des agriculteurs dit qu’il s’est politisé assez tard . De votre côté, depuis quand êtes-vous militant?

J’aime dire qu’au delà d’être militant, je suis animateur de territoire car je suis éducateur en milieu populaire depuis une dizaine d’années. Je l’étais en banlieue parisienne, en banlieue Bruxelloise à Molenbeek, à Montpellier où j’habite et puis, j’ai aussi été porteur de projet agricole maraîchage élevage . J’ai aussi fait de la radio. Voilà, l’idée c’est d’entrecroiser ces éléments-là, toutes ces expériences pour mon film.

Je ne sais pas quand ça a commencé exactement, mais ça fait un petit moment que je travaille dessus .

Avez vous déjà envisagé de parler d’Europacity à travers une fiction, ou avez-vous toujours pensé à en faire un documentaire ?

Ce que j’aime avant tout c’est le documentaire .

On a organisé des ateliers dans une vingtaine de lycées. J’ai vu 800 élèves en Seine-Saint-Denis, dans le Val d’Oise et je partais d’ateliers ou de réflexions. Je leur montrais le spot d’Europacity et je me mettais au fond de la classe je les écoutais et ils débattaient. Ils réfléchissaient entre eux : partir de la réalité de ce qui se passe sur le territoire c’est ça qui m’intéressait .

J’ai souvent eu du mal avec la fiction parce que, je pense qu’ il y a beaucoup de fictions qui s’inspirent du documentaire, de ce qui se passe sur le terrain. Je préfère le documentaire parce qu’on a plein de surprises, parce que tout n’est pas écrit, qu’on se laisse embarquer dans une aventure. On découvre des gens en dehors de la caméra, dans leur quotidien.

Je suis parti, par exemple, à Aubervilliers pendant 2 ans . J’ai habité sur le territoire. Vu comment se passe une fiction, je serais sûrement resté là-bas sur du court terme. Avec des personnes qui jouerait un rôle. Mon kiff, ma came, c’est le documentaire !

DOUCE FRANCE | Jour2Fête

Quels sont les réalisateurs militants qui vous ont inspirés par le passé et qui vous inspirent aujourd’hui ?

Des réalisateurs comme Ken Loach qui m’inspire beaucoup, des réalisateurs aussi de la nouvelle vague; des personnes qui regardent le réel, qui l’aiment, qui le font vivre.

J’adore Ken Loach mais ce qu’il fait, j’ai envie de le faire de manière beaucoup plus lumineuse. On est souvent démoralisé quand on ressort de ses films .

L’idée du film c’est aussi de braver ces documentaires qui font peur, qui sont catastrophistes . Que ce soit un vrai moment de bonheur qui redonne la patate ! Tout en étant conscient des réalités des difficultés de la Seine-Saint-Denis, du territoire et des jeunes, je cherchais à réaliser un documentaire qui les transcende, qui nous embarque dans une aventure, qui les incite à dépasser leurs conditions et donc du coup, nous propose d’autres solutions  : nous montre qu’il y a des gens heureux de faire le métier d’agriculteur mais aussi tout un tas d’autres métiers sur leur territoire . Donner à voir qu’on peut faire un métier qui nous plaît, où on rencontre d’autres personnes, qui entraîne à faire du bien aux autres, à faire du bien à soi et grâce auquel on gagne correctement sa vie. C’est pas l’un ou l’autre !

On voit que tout est possible pour ces jeunes qui nous tirent de cette morosité ambiante de la crise du Covid . C’est ce qui me plaît et m’habite en ce moment .

Je vais aux quatre coins de la France et je montre le film en avant-première. Je vois des gens qui ressortent du film en voulant faire des choses pour leur quartier, leur ville, leur lieu d’habitation et ça c’est précieux .

L’ arrêt du projet Europacity vous rend-t-il optimiste, plus optimiste pour l’écologie et les agriculteurs français ?

Alors, l’arrêt du projet Europacity, c’était il y a un an . C’était une promesse du gouvernement .Sauf qu’il y a plein de choses qui se sont passées depuis et que le triangle de Gonesse est de nouveau sous le feu des projecteurs, puisqu’il y a eu une annonce du gouvernement il y a un mois .La majeure partie du triangle de Gonesse va être ré-urbanisée . Donc c’est un retour en arrière et ça s’est fait avec très peu de communication de la part des élus locaux. Ce projet de ré-urbanisation est de réaliser une extension du marché de Rungis, sur laquelle on colle une étiquette « circuit court ». A coté de ça, on propose une gare en plein champ, sur lequel bien entendu on fait un projet d’urbanisation conséquent alors qu’on pourrait faire une plus petite gare, beaucoup plus proche des habitants. En ce qui concerne cette nouvelle gare, il faudrait prendre un tram ou un bus pour pouvoir y aller. Faire une gare en plein champ a peu de sens aujourd’hui. Ce qu’il faudrait faire, comme je l’ai dit, ce serait un projet en concertation avec les acteurs du territoire, avec les jeunes qu’on voit dans le film.

Il y a plein de propositions réalisables dans le film. On les a interrogés là-dessus et on voit que quand on ouvre les vannes des imaginaires, il y a plein de choses qui permettraient de préserver les terres agricoles, tout en proposant un projet économique viable, tout en créant du lien social économique, environnemental . Ils proposaient, par exemple, des universités en lien avec les métiers de l’alimentation et de l’agriculture, de faire de l’agriculture majoritairement sur le territoire. Pas une petite ferme pour faire joli mais un projet qui relie aux métiers de la santé et de la recherche.

Il y a pas mal de choses très intéressantes qui pourraient être en lien direct avec les habitants du territoire. Pourquoi ne pas faire de la restauration collective également ? Puisque les écoles d’Ile-de-France se nourrissent ailleurs malheureusement, ils proposaient de se nourrir du territoire qu’ils habitent .

 Industrialisation, écologie, misère sociale, autant de thèmes abordés ici avec beaucoup de finesse. Briser le manichéisme, donner la parole à tout le monde, est-ce le meilleur moyen de sensibiliser le plus de personnes possible à votre combat ?

Je suis issu de l’éducation populaire, j’étais animateur dans les quartiers. Le but n’est pas forcément de dire ce que les jeunes doivent penser, cela ne m’intéresse pas, c’est plutôt de leur donner toute la place et tous les outils, pour qu’ils puissent réfléchir par eux même, se faire leurs propres idées.

Dans le film on voit que ces jeunes sont favorables à Europacity, qu’ils sont séduits par ses pistes de ski et parc d’attraction . Et puis, au fur et à mesure, ils évoluent en fonction de leurs rencontres, de leurs lectures comme des journalistes. Comme dans une démarche scientifique ils recherchent, ils sont dans une enquête et ils sont aussi en quête d’eux même, de ce qu’ils peuvent et ont envie de faire sur le territoire .

J’aime sortir de tout manichéisme, ne pas dire : « il y a les bons et les mauvais ».Je pense que le maire de Gonesse, le directeur d’Europacity, tous ces acteurs qui sont pour Europacity et que les jeunes rencontrent dans le film ne sont pas des gens forcément mauvais . Ils sont dans un logiciel qui est obsolète, qui fait partie du passé et ont besoin de prendre conscience de certaines choses, tout comme les jeunes prennent aussi conscience de certaines choses.

Mon but n’est pas du tout d’opposer mais plutôt de justement faire des films qui proposent des solutions.

Ce sont des films des enquêtes des animations avec les jeunes et qui sont des réflexions sur les moyens de trouver des solutions respectueuses des humains, de l’environnement et qui soit économiquement viable.

Je leur dis qu’«économie» n’est pas un gros mot mais veut dire : « prendre soin de la maison ».

A la base si on se réapproprie ce mot là en disant que les grands projets urbanisant et imperméabilisant les sols, ne sont pas des projets économiquement viables ; que, justement, il y a d’autres projets qui sont plus durables et désirables pour le territoire ; je pense qu’on pourrait avoir une concertation qui serait autre chose que le carnaval qu’on voit dans la plupart des endroits où on fait une concertation, où les dés sont déjà jetés, les projets déjà choisis. On appelle la population juste pour dire : «Vous voyez, on a fait une concertation donc maintenant acceptez le projet qui a été retenu .».

Il faudrait agir dans le sens contraire, c’est à dire faire une concertation en demandant aux jeunes ce qu’ils souhaitent concrètement . On est une page blanche, de quoi avez vous envie concrètement ? Pour ensuite réfléchir à la mise en place des acteurs économiques entrepreneuriaux et sociaux . Mais la base est : quel est le besoin? Et pour étudier ce besoin, il faut donner tous les outils pour pouvoir y réfléchir . C’est ce qu’on fait dans le film, dans l’éducation populaire également, c’est ce en quoi je crois .

Qu’est ce qui à nourri le plus votre désir d’être cinéaste : votre travail avec les jeunes ou votre combat politique?

Les deux sont reliés.

Oui, et je reviens sur le terme : animer . Ça veut dire : mettre en mouvement. Mon objectif est de mettre en mouvement, de regarder et de filmer le mouvement . L’un nourrit l’autre.

Je fais des ateliers avec les jeunes, avec les adultes et tout un tas d’acteurs du territoire . Parfois ça devient un film . Ce n’est pas toujours le cas . Des fois j’ai envie de partager ces moments-là de manière intime avec les personnes avec lesquelles je suis; de poser des questions sur le monde du travail, sur l’environnement. C’est déjà énorme. Après parfois je décide de partager ses expériences avec d’autres personnes.

Dans tous les cas c’est politique, car c’est être acteur de son territoire . Je ne perçois pas de hiérarchie entre les activités que je mène  : quand je fais de l’agriculture et même du maraîchage; c’était aussi de l’engagement.

Je pense que beaucoup de gens ont peur du mot politique aujourd’hui alors que c’est agréable . Ça fait du bien de pouvoir s’investir dans sa cité, dans le lieu où l’ on vit, de se dire : je me lève le matin et ça a un sens . Je sors de mon boulot le soir et je constate que j’ai fait des choses pour les gens et que ça m’a apporté. C’est ça que les jeunes découvrent dans le film.

On ne leur a jamais posé la question comme ça. En fait, aucun conseiller d’orientation ne leur a posé la question suivante : qu’ont-ils envie de faire pour eux, pour leurs amis, pour leur territoire, pour leur famille, pour leur quartier .

On leur a juste dit : voilà la réussite économique et sociale . S’ il y a un marché du travail de ce coté là, ça serait peut être bien de chercher si tu peux y trouver des débouchés .

Je pense que l’horizon est encore plus grand avec le Covid. C’est un film qui fait réfléchir à tout âge de la vie. Je vois des adultes qui ont 30 ou 40 ans et qui disent après la projection : «Wouah! j’ai envie de faire autre chose dans la vie, de faire un autre métier» . Et puis ça donne la gouache ça c’est super important !

Et j’en profite pour faire un petit aparté qui me paraît vraiment important : il y a le film qui dure 1h30 et qui va sortir le 16 juin prochain mais au delà de ça, il y a tout un kit pédagogique à destination des étudiants, des enseignants, des lycéens ; en lien avec les programmes pédagogiques au collège, en primaire mais aussi en école supérieure, en BTS, en IUT etc… C’est un kit de projection sur lequel on a travaillé plusieurs mois . C’est gratuit . C’est accessible et disponible en ligne. On peut y aller dans une maison de quartier prés de chez soi, dans son école, dans son ancienne école, dans son entreprise, dans son comité d’entreprise, dans sa collectivité… Ces outils sont là pour vous et on espère qu’il y aura un maximum de personnes qui les utiliseront dans les mois, dans les semaines à venir, pour qu’on puisse débattre dans son lieu, dans sa région d’habitation. Parce que le but c’est de créer du débat et surtout avec des personnes qui, à la base, ne partagent pas les mêmes idées. C’est ce que les jeunes font dans le film et on trouve que c’est ça la solution . Ce n’’est pas de se gargariser avec des personnes qui pensent les mêmes choses. Ce serait surtout d’aller voir des personnes qui ont des idées diamétralement opposées, ceux qui on des idées extrêmes, qui sont entrain de préparé des grands centres commerciaux comme Europacity, les personnes qui font le territoire, les urbanistes, les architectes les promoteurs . Il y a des écoles des étudiants se forment à ça . Il faudrait pouvoir leur dire : faites un pas de côté !

J’aimerais leurs montrer des extraits de mon film et leur dire :  « Regardez ce que ces jeunes ont réussi à faire ! Vous verrez que les gens changent et ça, chacun peut le faire . Nous, on est une petite équipe, on a besoin de plus de personnes et que chacun se prenne en charge dans son territoire . Donc : Welcome .

On fait des réunions toutes les semaines  : le lundi à 13h, le jeudi à 13h et le samedi à 10h, en vision. L’équipe du film se montre disponible donc rejoignez-nous dans vos villes respectives pour que vous puissiez prendre connaissance de ces outils là et puis vous les approprier .

 Que peut-on vous souhaiter pour le futur ?

Qu’est ce qu’on peut me souhaiter pour le futur ?

Bah justement qu’il y ait un maximum de personnes qui se saisissent de ce film et qui se saisissent des outils dont je parle pour que cela puisse changer les territoires .Quand je vais faire une avant-première, les questions ne sont pas juste classiques.

Ce qui m’intéresse c’est de voir les gens qui, dès qu’ils sortent de la salle, savent ce qu’ils veulent faire pour leur environnement. Je serais super content que ça puisse impacter, je ne sais pas, Lille, Marseille, Toulouse, Brest Lorient…, petites, moyennes, grandes villes et, notamment, les banlieues parce que je trouve qu’il y a un vrai travail à mener là dessus partout Et aussi dans les institutions, les entreprises… Je suis ouvert et disponible pour me déplacer. Faisons chacun un petit pas vers ces débats, ces élans, ces propositions d’un monde d’après. J’aimerais qu’il se concrétise, ce monde d’après, que cela ne soit pas que des mots vains .

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A propos de Aïssa Deghilage

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