Feu Jean-Louis Murat chantait dans l’album Toboggan : « J’ai tué parce que je m’ennuyais, dois-je vous le chanter ? » Une raison comme une autre de passer à l’acte, ce qui reste, au fond, le plus difficile, quelle qu’en soit la justification. Du moins la première fois. Chacun peut s’arranger avec sa propre morale dans l’absolu. Tout le monde a eu envie, même furtivement, de tuer quelqu’un dans sa vie, mais s’interdit le droit de le faire, par éthique et humanité. Et aussi par peur des conséquences : finir en prison n’enchante personne. Jean, le personnage central du Voleur de crimes, a trouvé la parade pour braver l’interdit. La transgression par le mensonge peut être bien pratique pour les esprits un peu dérangés. Il va tout simplement s’approprier un meurtre qu’il n’a pas commis lorsqu’il assiste au suicide d’une jeune femme dans une voiture se jetant d’une falaise. Pourquoi endosser une telle responsabilité pour un homme banal qui semble mener une vie tranquille ? Il n’est pas, non plus, un sociopathe persuadé d’être un serial killer ritualisant des meurtres, comme le protagoniste de La Vie criminelle d’Archibald de la Cruz, artiste fantasmant des crimes sur de jeunes femmes dès qu’il entend un air sortant d’une boîte à musique. Non, Jean est juste un homme simple, un monsieur Tout-le-Monde qui a une femme, deux enfants, des amis, un appartement et une situation financière stable. Mais il s’ennuie, contrarié de ne pas être reconnu, anonyme parmi tant d’autres dans une société en pleine mutation. L’idée d’endosser la responsabilité du suicide vient de la une d’un journal qui annonce l’assassinat de Martin Luther King. Bingo ! En revendiquant un meurtre, il pourrait devenir une star à sa façon, un personnage médiatique redouté de tous. Il pourrait même annoncer qu’il récidivera. Le récit, volontiers chaotique, ne perd jamais le spectateur, toujours attentif aux réactions de Jean, drôle de zèbre imprévisible, dépressif chronique qui a trouvé un moyen iconoclaste de contrer la morosité de son existence.
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On peut établir un parallèle avec
La Vie à l’envers, précédent film sorti chez L’Œil du témoin, où Jacques Vallin (Charles Denner) cherche un sens à sa vie en se débarrassant de tout ce qui l’encombre : son métier, sa femme, ses amis, son appartement et tout ce qu’il considère comme superflu — sachant que l’essentiel, pour le commun des mortels, devient du superflu. En se détachant du système, un désir d’émancipation par l’effacement anime Jacques. Par un effet de miroir, Jean entreprend un parcours inverse, ne souhaitant pas disparaître ni être mis à l’écart. Au contraire, il veut briller sous les feux des projecteurs, mettre en scène de façon spectaculaire la moindre de ses actions, telle cette tentative d’évasion grotesque. De son arrestation à son procès, il jouit de son nouveau statut. Si Alain Jessua, en symbiose avec son sujet, opte pour une forme distanciée, d’une précision quasi géométrique et d’une lenteur parfaitement étudiée, Nadine Trintignant prend le contre-pied pour traduire l’esprit azimuté de son personnage, lui aussi victime d’une ultra-moderne solitude mais aspirant à se reconnecter au monde, quel qu’en soit le prix. Elle multiplie les effets visuels, entre plans cut, limites publicitaires, et travellings latéraux énergiques, manifestant une urgence, une rage, caractéristiques de son époque. Elle nous embarque dans le tourbillon mental de son triste sire qui s’enfonce dans une folie douce. Entre l’avant-garde et la beauté graphique des films de genre de l’époque,
Le Voleur de crimes impressionne par sa mise en scène en surrégime, inventive et explosive, rythmée par une bande-son rock psychédélique fascinante, entre la pop psyché de Jacques Arel et les incantations de David Axelrod, arrangées par les riffs de guitare du groupe Electric Prunes.
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Pour ceux qui rattachent le nom de Nadine Trintignant à ses travaux récents à la télévision, ou même à ses films des années 1980 comme
L’Été prochain, la surprise est de taille. Avant de devenir une figure bourgeoise du star-system, soutien de Nicolas Sarkozy en 2012 et signataire d’une tribune défendant Gérard Depardieu, elle fut une militante féministe, une héritière de Mai 68 tant d’un point de vue idéologique qu’artistique, très marquée par le cinéma de Jean-Luc Godard, dont elle fut la monteuse sur
Le Petit Soldat. Cela se ressent dans le découpage audacieux mais aussi dans l’écriture des dialogues, à la fois absurdes et référentiels, avec un sens de la punchline et du slogan dans la même veine que l’auteur de
Pierrot le fou. Une petite mise au point entre passé et présent qui ne discrédite en aucun cas la vision d’un film sur lequel souffle en vent de liberté communicatif, une envie d’en découdre avec les conventions. Jamais ennuyeux, en dépit de sa narration sinueuse et sans réel souci de construction classique,
Le Voleur de crimes ne cesse de surprendre et de déstabiliser par ses ruptures de ton, passant sans complexe de la comédie inquiétante au drame introspectif, en passant par le thriller. Dans le rôle principal, Jean-Louis Trintignant est au diapason de la mise en scène et du récit, toujours dans un entre-deux indécis, tour à tour pathétique par son obstination à vouloir être un autre, et terrifiant lorsqu’il arbore ce sourire presque sadique dont il a le secret.
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Une œuvre à redécouvrir, qui donne envie de jeter un œil aux autres films de la réalisatrice tournés à cette période, en l’occurrence
Mon amour, mon amour et
Ça n’arrive qu’aux autres. Le combo DVD/Blu-Ray édité par l’Oeil du témoin propose une série d’entretiens avec Aurore Renaut, l’écrivain Philippe Jaenada et Sébastien Le Pajolec ainsi qu’une présentation du film par Roland-Jean Charna.
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