Découvert lors du festival de Locarno l’année dernière, Blue Heron de Sophy Romvari avait immédiatement conquis son monde. En souvenir, le silence pesant en fin de projection, les regards humides qui se croisent avec pudeur, et le cœur, compressé, qui s’emballe, la tête un peu ailleurs, et ce regard perçant de souffrance de Jeremy qui ne nous quitte plus. Pour son premier long-métrage, la réalisatrice canadienne s’attaque à la détresse adolescente, ce mal invisible qui ronge et consume dans le silence et les non-dits : la dépression du jeune Jeremy, qui choisit la provocation et la désobéissance, la violence et le mutisme comme appel à l’aide, un cri sourd pour alerter, incapable de verbaliser les maux qui le déchirent. Face à lui, des parents désemparés, un père observateur (lui qui filme et photographie ses scènes de famille, à distance de la souffrance), une mère perdue et traumatisée, deux frères et une sœur, Sasha, élément central du développement futur du film. Avec ce Blue Héron, la question fondamentale ne sera jamais le pourquoi mais bien le comment : comment aider, comment aurait-on pu aider Jeremy ? Et, à travers cette quête introspective, la recherche de l’apaisement à travers l’acceptation.

Copyright Janus Films

Sasha a 8 ans, et Romvari choisit la confrontation des images plus que les longs discours. Bien au contraire, elle alterne la « normalité » de scènes familiales presque anodines (les jeux en extérieur, la cuisine, les rires, les cris de jeu, etc.) avec la pesanteur du silence autour de Jeremy (et son arrivée menotté par la police, ou cette déchirante séquence sur le toit). Cette alternance de rythme et de sonorités marque profondément le tabou de ce secret familial qui ne doit pas s’exporter (l’on comprend qu’ils ont déménagé à de nombreuses reprises, le poids de la culpabilité, eux immigrés, face à leurs voisins qui s’interrogent). Et de ce profond malaise naît la douloureuse souffrance parentale de ne pas comprendre. Jeremy n’a pas de diagnostic médical : ne pas savoir, c’est aussi entretenir le mal, enraciner une incapacité à soigner, à traiter. Sans diagnostic, patient et proches s’installent dans un flou qui ronge. Et Sasha donc, bien trop jeune pour tenter d’élucider quoi que ce soit, devient le témoin passif du drame qui se dessine : son regard est empathique, fasciné par son grand frère, mais elle est, autant que ses parents, semble parfaitement démunie face à l’abandon progressif à la vie de Jeremy. Une vingtaine d’années plus tard, on la retrouve adulte, entourée de spécialistes socio-éducatifs pour tenter enfin de comprendre. Et cette interrogation fondamentale : un placement dans un centre spécialisé aurait-il pu changer son sort ? Mais avec quels moyens ? Dans cette nécessité presque vitale de réponses, Romvari choisit l’interpénétration du présent et du passé, jusqu’à ce face-à-face final qui emporte tout : la Sasha adulte revient sur les terres de celle qu’elle était enfant, dans cette maison pavillonnaire où tout s’est joué et déconstruit, où le destin tragique de Jeremy s’est décidé. Et là encore, Romvari choisit une nouvelle confrontation, celle entre Sasha et ses parents.

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Cette lettre qui prédira leur avenir, leur échec, leur entêtement et leur effondrement à vouloir sauver leur enfant de l’inéluctable, Sasha l’utilise pour verbaliser ce qu’elle n’a évidemment jamais réussi à leur avouer, même adulte, surtout adulte. La remise en cause parentale est un passage décisif dans l’évolution personnelle introspective, mais demeure toujours une étape brutale, exigeante, ardue, qu’il faut savoir appréhender, puis affronter pour avancer. Et de ce cri du cœur déchirant, sourd et imagé, celui d’une Sasha qui supplie ses parents de lâcher prise, ce qu’eux ne réussiront jamais à faire, elle, le réussira. Car l’on comprend, au fil de son enquête, que ce ne sont pas des réponses qu’elle trouvera, mais bien le chemin de l’apaisement qui la plonge dans la mémoire d’un frère disparu, vivant et éternel par ses souvenirs qui ressurgissent sur cette plage de rochers. Romvari confronte ainsi passé et présent pour ne pas s’éterniser dans l’interrogation, mais bien construire, pas à pas, le chemin vers l’acceptation, accepter de ne pas comprendre, de faire face à des réponses qui resteront pour toujours manquantes. Et se souvenir d’un amour brisé d’un fils brisé, d’un frère brisé, sans que jamais de sens ne puisse théoriser ce drame. Accepter donc la perte en étant incapable de la saisir, tel est l’enjeu foudroyant de grâce de ce Blue Heron.

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