Moins immédiatement séduisant que le style lyrique de John Woo, moins ouvertement inventif formellement que Tsui Hark, Ringo Lam, troisième grand nom de l’âge d’or du cinéma hongkongais, est sujet aux méprises et aux incompréhensions. À commencer par un point fondamental dans lequel nous venons nous-mêmes de tomber : ne l’aborder, ou ne l’appréhender, qu’à travers la comparaison, lui niant involontairement son identité propre. Ressorti sur les écrans français en début d’année, City on fire, sa première réalisation véritablement personnelle, est désormais disponible dans une édition limitée UHD et Blu-Ray concoctée par Metropolitan et HK Vidéo. Spécialiste du sujet, Sébastien Lecocq, auteur de l’essai Ringo Lam L’incendiaire (aux éditions Aardvark), signe un livret illustré précis, synthétique et érudit offrant une parfaite introduction à l’œuvre mais aussi au travail du metteur en scène. De ses origines sociales modestes à des débuts dans la comédie jusqu’à la réalisation de Mad Mission IV : rien ne sert de mourir dont le succès conditionne la mise en chantier du premier opus de la future saga on fire, rien n’échappe à la plume aguerrie de l’auteur, qui expose d’un même geste la complexité, les fondements, les thématiques et les contradictions de l’œuvre de Lam. Homme de l’ombre, ce dernier a notamment exploré les faces sombres de l’âme humaine, dans une approche âpre et brutale, à contre-courant de celles qu’étaient en train de démocratiser ses camarades.

City on fire © Metropolitan Films
À la suite d’un assassinat en plein quartier populaire d’Hong Kong, l’inspecteur Lau charge un de ses meilleurs flics d’infiltrer un gang de dangereux malfaiteurs. Ko Chow (Chow Yun-Fat) devient ainsi une « taupe », suspecté par les braqueurs et poursuivi par la police qui ignore tout de sa véritable identité. Après un hold-up particulièrement sanglant, il se lie d’amitié avec son chef de bande, l’implacable mais loyal Lee Fu… City on Fire s’inspire d’un fait divers qui a intrigué et passionné Ringo Lam, sa matière première est le réel davantage que d’investir un genre en vogue. Il réunit Chow Yun-Fat et Danny Lee deux ans avant The Killer, mais c’est à un autre film qu’il n’a cessé d’être ramené, Reservoir Dogs de Quentin Tarantino qui sortira cinq ans plus tard. Cette filiation tend à lui refuser dans la postérité le droit d’exister par lui-même. Point de polémique, l’influence du premier sur le second n’est pas un mystère, pour autant les deux longs-métrages existent indépendamment de ce rapprochement. Découvrir l’œuvre de Lam à l’aune seulement du coup d’essai de son homologue américain est une fausse piste. À un paradoxe involontaire près, cette lecture induit un trouble identitaire et une difficulté à faire rentrer le film (et par extension son auteur) dans une case prédéfinie. Une tension qui va caractériser à la fois la trajectoire de son protagoniste Ko Chow, la destinée d’Hong-Kong et la filmographie du cinéaste.

City on fire © Metropolitan Films
L’ouverture sur fond de musique jazzy voit la caméra descendre de l’obscurité vers les lumières d’un marché nocturne. Nous sommes les témoins d’un règlement de comptes au hachoir, dans lequel la brutalité et la sauvagerie prennent le pas sur la chorégraphie. On distingue d’entrée une absence délibérée de lyrisme, Ringo Lam s’illustre dans un style plus sec et réaliste que ses homologues Woo ou Hark. La police arrive trop tard et impuissante sur les lieux du crime, avant que ne soit intronisé dans la séquence suivante l’antihéros Ko Chow. Cigarette en bouche et réplique cinglante (« vire ta main ou je vais devoir te l’arracher »), l’officier infiltré s’illustre avec des méthodes et un langage de voyou. Le début de sa mission sous couverture précède largement l’intrigue qui se met en place, l’homme est en difficulté tant pour accomplir sereinement son objectif que mener une impossible vie privée, en atteste la première d’une longue série de scènes conflictuelles avec sa copine campée par Carrie Ng. Tout un symbole, sa nature de policier est révélée à la morgue, où l’on apprend que l’homme tué quelques minutes plus tôt faisait également partie des forces de l’ordre. Un parfum de morts imprègne ces vies contraintes à la clandestinité, privées d’honneur ou de reconnaissance officielle. Chow veut démissionner, il est au bout et se sent coupable du meurtre de son collègue. Une séquence de cauchemar qui se distingue visuellement par ses mouvements et ralentis esthétisés pousse dans l’inconscient la logique d’un héros hanté, prisonnier d’un monde où la violence est partout.

City on fire © Metropolitan Films
Un braquage anti-spectaculaire et dénué de romantisme fait office d’incident déclencheur. Entre violence froide et casse minutieusement préparé, le spectacle naît du chaos qui suit l’alerte de la police. Exécution à bout portant, explosion en pleine rue, c’est alors le début d’une scène de guérilla urbaine, qui évoque Heat avant l’heure. Dans les suppléments, et notamment HK Revisited Episode 4, qui propose une table ronde en présence de Christophe Gans, ainsi que David Martinez, Léonard Haddad et Julien Carbon, le réalisateur du Pacte des Loups, rapproche le film de poliziotesco italien tendance Fernando Di Leo (Colère Noire). Au cours de cet échange sont aussi évoqués William Friedkin et le néo-réalisme italien, tout en soulignant que le refus du stylisme a coûté à Ringo Lam une partie de sa reconnaissance : « Ringo Lam filme des hommes, John Woo filme des dieux ». Dans ce film de dualités et de tensions, des forces contraires ne cessent de s’affronter dans un espace qui tend à se rétrécir progressivement au fur et à mesure. La lutte naturelle entre le bien et le mal est contrariée par le trouble identitaire de son héros partagé entre son appartenance au camp du bien et son évolution dans le camp du mal. Les frontières ne cessent de se brouiller, à l’instar d’un archipel en proie à l’incertitude quant à son futur. En parallèle, la police fait l’objet d’un conflit générationnel pour mener l’enquête, les hommes de terrain s’opposent aux jeunes loups diplômés opportunistes. Ces derniers symbolisent un monde d’après que méprise d’évidence le réalisateur. Son approche immersive, presque documentaire par instants, induit une volonté de laisser le témoignage visuel d’un temps qu’il sait condamné et bientôt à jamais perdu.

City on fire © Metropolitan Films
City on fire fonctionne moins à la nostalgie qu’au fatalisme résigné à l’intérieur d’un univers où les vivants sont fréquemment entourés de cadavres. Les scènes de ménage, en décalage avec la noirceur ambiante comme avec le kitsch souvent associé à ce type de parenthèses romantiques dans le cinéma hongkongais de l’époque, ne constituent certes pas la plus grande réussite du film. Elles permettent néanmoins de dissiper momentanément sa tonalité morbide. Derrière la noirceur générale, une attache émotionnelle est palpable, y compris pour ce héros contraint de sacrifier sa vie personnelle pour sa vie professionnelle, qui par ailleurs le met en danger car sous couverture. Ce sentimentalisme sec inclut également une amitié naissante qui apparaît davantage comme une erreur tragique née de circonstances exceptionnelles, qu’une relation à l’aura potentiellement mythologique. En comparaison à John Woo, chez qui les héros sont prêts à mourir pour préserver un idéal, chez Lam, ils sont écrasés par une réalité qui ne laisse aucune place aux rêves. On ne distingue que des cauchemars aux airs de visions altérées du réel.

City on fire © Metropolitan Films
Dans le dernier mouvement du récit, les braqueurs sont coupés du monde dans un lieu tenu secret avant de dérouler leur plan. S’extraire de cet univers, soit par l’exil (le plan de Chow pour retrouver sa bien-aimée), soit par la mort, semble être leur seule perspective. Ce braquage sanglant, bientôt suivi d’un siège final et d’un assaut par les forces de l’ordre aux airs de western urbain, reconfigure une dernière fois l’opposition entre le bien et le mal. L’affrontement est crépusculaire, les balles et le sang pleuvent, tandis qu’une trahison se révèle. Ultime déception dans un monde qui n’en vaut décidément pas la peine symbolisé en un hallucinant plan final dans lequel ne restent plus que des morts et des morts-vivants. Ringo Lam pousse jusqu’à son terme la crise identitaire qui traverse son héros, son cinéma et, en filigrane, Hong Kong elle-même. City on Fire dessine un microcosme clos sur lui-même, où les issues sociales, morales ou narratives se rétrécissent à mesure que les corps s’agitent. La violence n’y est plus un événement mais une atmosphère continue. Une logique que ses films ultérieurs de Prison on Fire à Full Contact ne cesseront de prolonger, jusqu’à en durcir et radicaliser la forme.
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