L’évolution de l’héroïne chez Dario Argento : quatre noms pour un seul visage (3)

Réalisé en 1984, Phenomena marque un tournant dans la filmographie de Dario Argento en donnant naissance à un type d’héroïne candide et pure confrontée à l’horreur du monde et qui va s’étoffer dans Opera, Trauma et Le Syndrome de Stendhal. Jennifer, Betty, Aura, et Anna constituent les avatars du même personnage qui, à des âges différents, à des phases différentes, dans des épreuves différentes, passe progressivement de la défense de son identité à sa perte. Cette évolution procède sans doute des revirements psychologiques d’un créateur tourmenté quand il fait osciller le sort de l’héroïne de la traversée victorieuse de l’enfer terrestre à sa plongée vertigineuse dans le gouffre de la folie.

3 – S’initier à sa différence…

Jennifer et ses doubles donnent l’impression de personnages déplacés exilés dans l’apesanteur d’un univers qui leur est étranger. Ainsi, durant Trauma, on suit une Aura dépassée, apeurée, abasourdie par les événements qui l’accablent. Elles souffrent toutes d’un traumatisme, ou d’un mal qui les rend différentes, « autres » : Jennifer est somnambule, Aura anorexique, Anna sensible aux œuvres d’art au point de s’évanouir et d’être atteinte d’amnésie et Betty fragile, frigide et définitivement infantile. Elles personnifient à la fois la perfection de l’enfant et l’incapacité à atteindre l’âge adulte.

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Des héroïnes tourmentées, perdues dans leur propre vie

Le mal dont souffrent les héroïnes pourrait se définir comme un excès de sensibilité qui les rend plus réceptives à la magie, l’alchimie du monde (artistique, naturelle, onirique) mais par cela même plus vulnérables. Dans la représentation héroïque féminine flotte en permanence le souvenir d’Alice, en tant que référence picturale continue : robe immaculée, déambulation dans une nature verdoyante, ou errance dans l’infini de l’inconnu, passage d’épreuve en épreuve de l’autre côté du miroir. Jennifer marchant en dormant dans la nuit et guidée par les lucioles, Aura avalant ses baies rouges ou fuyant sous la pluie bleutée semblent autant de réminiscences de l’héroïne de Lewis Caroll. Plus encore, dans Le Syndrome de Stendhal, Anna, dans sa robe bleu clair – le même que la jupe de Betty dans la dernière scène d’Opera – et avec sa perruque blonde, évoque bien moins une n-ième variation de Vertigo que la Alice de Disney, définitivement passée dans l’autre dimension.

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Souvenirs de Lewis Caroll et des contes de fée

Les héroïnes sont initiées à leur différence dans un cas par un professeur débonnaire (Phenomena), dans l’autre par un criminel (Opera, Le Syndrome de Stendhal) qui tel un psychanalyste, se donne pour mission de les révéler à elles-mêmes, de les libérer quitte à les soustraire définitivement au monde réel. Dans Phenomena la différence est un don, parce qu’apprivoisée, maîtrisée. Dans Le Syndrome de Stendhal, au contraire la fissure s’agrandit pour laisser place à la schizophrénie, à l’image de cette petite crevasse sur le mur qu’observe Anna.
L’ambivalence du syndrome tient au fait que le psychopathe, en est lui-même atteint : l’art est accessible à tous ; cette contemplation, comme tous les dons, peut donc être instrument du Bien, comme du Mal. Le thème de la confusion entre l’espace créatif de l’Art et la réalité était déjà abordé par
Ténèbres, le meurtrier calquant ses actions sur l’intrigue d’un roman. Argento confronte donc deux formes de folie : la douce folie des héroïnes, leur « ouverture » sur l’autre monde (le remède) et la folie violente du criminel métonymie de la violence du monde (l’exercice du mal).

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Passages de l’autre côté du miroir

Toujours sur la brèche, la folie les guette et risque de les entraîner de l’autre côté du miroir… Ce sera le cas d’Anna dans Le Syndrome de Stendhal et de l’héroïne d’Opera allongée dans l’herbe, fondue dans la nature et se sentant elle-même appartenir au grand Tout en parlant aux lézards. Un écart fait basculer de la pureté, de la vision « naïve », « infantile », poétisée du monde – affirmation de sa différence – à l’aliénation. C’est une conception qu’Argento partage avec la littérature et la philosophie romantiques, celle d’un Schopenauer considérant la folie comme une sorte d’excès de lucidité dans la vision du monde, ou d’un Nerval pour qui pureté et folie sont irrémédiablement liées. A ce titre, le discours final de Betty résonne comme une profession de foi : « Je ne voulais plus voir personne. Je voulais m’échapper entièrement… parce que je suis différente. Je ne ressemble pas même vaguement aux autres, à aucun d’eux. J’aime le vent. Les papillons ! Les fleurs ! Les feuilles ! Les insectes ! La pluie ! Les nuages ! ».
Fuyant un monde égaré, les héroïnes s’égarent dans l’imaginaire. A vouloir sublimer l’existence en la tirant vers l’utopie du rêve elles se métamorphosent en chimères.

Retrouvez les différentes parties de ce dossier (première version publiée sur le site Cinétudes)
Partie 1 : Toute puissance du regard : observation et représentation.
Partie 2 : Le monde comme un conte de fées : métamorphoser pour s’évader.
Partie 4 : L’expérience de la douleur : de l’élévation à la chute.

Lire aussi la chronique de Vincent Nicolet à l’occasion de la ressortie d’Opera en Blu-Ray/DVD

Crédits photos  – captures écran DVD et Blu-Ray :
Phenomena © Wild Side,
Opera © Anchor Bay
Trauma©Seven7,
Le Syndrome de Stendhal©Aventi
Operation peur©Neo Publishing

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A propos de Olivier ROSSIGNOT

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