Dans cette avant dernière mise en avant de coups de cœur, les échelles spatiales nous font traverser les distances temporelles, et leurs mises en scène utilisent le corps comme lieu de crise et notre impact sur l’environnement, avec une réflexion sur notre capacité à agir dessus.

32è l’Étrange Festival – affiche
https://www.etrangefestival.com/2026/fr/program
Programme n°4 Déambulations : 04/09 • 19h30 & 09/09 • 18h45
- 3cm of complexity de Anna Vasof (Autriche, Grèce)
- Soul Kitchen 소울 키친 de KIM Hak-hyun 김학현 (Corée du Sud)
- Osmosis de Ganaël Dumreicher (Autriche, Luxembourg)
- Builder de Ryoji Yamada 山田遼志 (Japon)
- Klee de Gavin Baird (Canada)
- Finalmente de Diego G. Medina (Chili, Argentine)
- Timekeeper de Jason A. Harrington (États-Unis)
- The Amazing Adam de Areito Echevarria (Nouvelle-Zélande)

32è EF – 3cm of complexity de Anna Vasof
3cm of complexity de Anna Vasof : 3è sélection de l’artiste qui nous avait habitué à des formats très courts et conceptuels (Issues with My Other Half 2023 & The Other Way Around 2024), qui illustraient cette démarche expérimentale conçue lors de son doctorat en recherche artistique consacré à une technique cinématographique qu’elle développa elle-même : le « Non Stop Stop Motion », en partant d’une simple situation ou d’un objet banal, elle en révèle son potentiel absurde. Elle détourne le mouvement filmique en construisant donc artisanalement des mécanismes, dispositifs et objets produisant ensuite une action filmée incongrue, voire loufoque, dont l’objet n’est alors plus seulement l’accessoire, mais devient une véritable machine à produire du cinéma : plutôt que de considérer sa caméra comme un seul outil d’enregistrement, Vasof cherche à élaborer physiquement le mouvement et à faire du dispositif lui-même un élément du film, les objets semblent parfois prendre vie, se transformer ou agir de manière autonome en d’inattendues métaphores visuelles.
Ici, encore, elle réalise tout et nous invite à la suivre dans un format plus long d’une vingtaine de minutes déroulant toute une réflexion articulée autour de son corps, sa santé, son éco-anxiété, une société moderne déshumanisée dans laquelle elle est et se sent larguée, rejoignant comme elle le dit : « le microcosme de mon corps avec le macrocosme autour de moi».
Suite au tournage d’un documentaire dans un hospice du Tyrol en 2023, elle documente son quotidien en intégrant ses performances visuelles et corporelles, la dimension humoristique y est toujours aussi puissante, mais on va au-delà de l’expérimental cette fois avec une profondeur introspective la suivant dans ses pérégrinations plus ou moins frustrantes.
Elle révèle ainsi que l’absurdité ne se niche plus dans ses trouvailles performatives et esthétiques, mais bien dans la réalité se heurtant au ridicule que génère son incompréhension, mettant en lumière les épuisements de son monde et du monde, d’abord en partant de ses 3 cm d’hernie en butte aux diagnostics médicaux déconcertants, puis lors de ses vacances en Grèce, son pays natal, sa confrontation avec les incendies à répétition en symptômes du changement climatique, rendant leurs verdicts implacables et sans appel : tout est vulnérabilisé et rendu malade.
Le ton n’est pourtant pas qu’alarmiste, il est aussi caustique, en l’occurrence envers le néolibéralisme de nos pratiques allant d’ahurissants praticiens raccords sur rien dans leurs expertises médicales à la tentation de Vasof de passer par ChatGPT afin de se passer d’eux. Elle s’amuse de ses aberrations à utiliser une I.A. afin de trouver un peu d’intelligence collective à sa problématique individuelle, attendant à juste titre de la personnalisation et considération sur mesure, comme les objets qu’elle fabrique. Sa confusion témoigne de ce paradoxe abyssal que ce n’est pas son individualité qui est prise en compte pour le soin, mais celle d’incohérents médecins face à l’anonymat des réponses du chatbot aux prompts de Vasof.
En abordant ainsi avec la simplicité visuelle de ses procédés performatifs et auto-réflexifs, Vasof fait l’éloge par là de la complexité des écosystèmes à respecter dans une perspective holistique d’un environnement mondalisé et globalisé.

32è EF – Klee de Gavin Baird
Klee de Gavin Baird : Ce ne sont que des va-et-vient constants, de l’immensité cosmique au Saskatchewan, de pénétrations de toutes sortes par un vit aux dimensions interstellaires ! En effet, ce nouveau coup de cœur montre lui aussi un paradoxe, celui convoquant la figure de l’extra-terrestre lointain en métamorphe adoptant l’apparence d’un homme nēhiyawak, dont la mission est l’infiltration d’une colonie européenne, afin de séduire et y éliminer ses habitant·e·s.
Baird, artiste canadien, originaire de Saskatchewan et basé à Saskatoon, lie son travail à ce territoire dont les histoires sont situées dans ces Prairies, où vivent les ethnies autochtones Métis, Cris… Polyvalent dans le cinéma indépendant, il participe à plusieurs étapes de fabrication de ses films ayant abouti à Klee, fruit de son investissement personnel, du soutien du Jeff Barnaby Memorial Grant d’imagineNATIVE et de son engagement dans la visibilisation de sujets propres au Saskatchewan.
De ces vastes Prairies, on aurait attendu un format Scope, sur-utilisé dans les westerns et épopées valorisant les grands espaces de l’Australie au Kazakhstan, en passant par la Patagonie ou l’Arctique. Le cinéaste choisit justement le format 4:3 afin de nous faire ressentir l’effet d’enserrement formel autour des colons, proies de ce tueur en série, et la claustration exercée par leurs obsessions pulsionnelles pour cet attirant autochtone. Ces désirs libidineux devenant une cage, seul le membre turgescent et télescopique délivre ses victimes pantelantes par la petite Mort ou dépasse les bords du cadre en donnant alors toute l’horizontalité attendue à ces horizons prairiaux.
L’autre ambivalence visuelle est de filmer en 16mm magnifiant par son grain la nature bucolique, mais surtout les fantasmagoriques apparitions de l’extra-terrestre. On croirait qu’au XXIè siècle la science-fiction aurait recours exclusivement pour ses effets visuels et spéciaux aux CGI, au-delà de la contrainte budgétaire, il était volontaire de proposer un contre-emploi à ce genre par une esthétique lo-fi, ne gâchant pas la jouissance esthétique.
Les effets pratiques et maquillages sont de plus employés afin de donner une ampleur astronomique au chibre alien, conférant ainsi un caractère de body–horror à cette histoire surnaturelle, pouvant faire penser à l’incontournable Cronenberg dans cet effet de mise en scène. Ce fléau tumescent incarne lui-même par sa synecdoque la calamité colonisatrice des corps et espaces, en inversant et détournant l’expansion impérialiste des Européen·ne·s qui ont outragé et violé leur ‘Nouveau Monde’. Utiliser la SF à une fin de réappropriation des récits et représentations des identités par les autochtones eux-mêmes est l’aspect politique de ce film, en commettant un « colonial ou ethnic revenge », Baird tend un miroir au génocide perpétré sur ses ancêtres il y a plusieurs siècles.
La sexualité en outil narratif et transgressif, car les colons désirent et s’y abandonnent malgré leur bigoterie, fait de Klee un film éminemment subversif face à la résurgence actuelle de mouvements suprémacistes blancs, surtout nombreux chez le voisin états-unien. Les déambulations charnelles sont un déplacement de nos regards sur l’héritage d’une histoire violente et toujours non apaisée.
32è EF – Timekeeper de Jason A. Harrington
Timekeeper de Jason Alexander Harrington : La temporalité est au cœur de la conception et du récit, de par la technique stop motion utilisée et du protagoniste en Gardien du temps. L’animation requiert patience et persévérance, en composant chaque mouvement image par image : une seconde animée prend plusieurs heures à être fabriquée, cela peut aller jusqu’en journées, si la complexité du plan orchestre plusieurs objets à animer (le générique de fin en montre un making of). Le temps nécessaire donc à la fabrication d’une séquence est rendu perceptible à même l’image, la mise en scène porte ce concept visuel et y confère son esthétique.
L’histoire investit ce Gardien du temps de son ultime mission, avant de lui-même disparaître, il doit faire en sorte que l’univers perdure en réparant un canevas, sorte de trame de ce macrocosme, car chacun de ces fils tissés ensemble devient une image dans la continuité du temps. C’est ainsi un contre la montre, mais qui prend le parti de ne pas être dans une tension dramaturgique avec un compte à rebours frénétique. Au contraire, l’une des grandes beautés du film tient à l’évocation poétique des souvenirs que l’on voit apparaître sur des écrans, conservés grâce à cet enchevêtrement minutieux.
De par son échelle individuelle, la finitude entre son corps androïde en décomposition et celle du tissage électronique fait converger les échelles de l’archéologie mémorielle de l’Humanité et celle d’une partie intégrant le tout cosmique. Ce serviteur, responsable et conscient, au service d’une civilisation n’a d’autre choix que de s’y atteler avec son assistant qui le remplacera pour en constater le résultat mélancolique, et à la fois, optimiste, s’il s’agit d’une fin pour lui, c’est un renouveau que la Nature enchaîne dans un cycle ainsi préservé (roue, cylindre, courroie, manivelle, globe terrestre, pousse, éclosion…).
L’autre beauté plastique en est sa direction artistique : le décor de la station ressemblant à un observatoire astronomique et les accessoires sont très minutieux. Les textures souvent érodées, les couleurs bleutées et cuivrées, les matières métalliques restituent une ambiance steampunk, on y aperçoit les rouages et leurs assemblages artisanaux. C’est l’un des attraits de la stop motion, ce rapport direct aux matériaux, la fabrication immédiate et tactile. La formation et la pratique en dessin, peinture et sculpture du cinéaste permettent de conserver ce lien étroit entre imaginaire et son médium. Le cinéma lui ayant permis de mettre en mouvement sa sensibilité pour les volumes et matières en une unité de temps et lieu.
Cette matérialité devient porteuse de sens en mettant en scène les thèmes abordés et corollaires de sa licence en Écologie humaine, obtenue au College of the Atlantic, et qui est travaillée dans son précédent film Tideline avec des éléments récoltés sur le littoral du Maine et transformés, évoquant ainsi la fragilité de notre environnement.
Rien n’est permanent, la dégradation et la transformation sont des processus naturels, que le réalisateur décline avec le petit assistant que le Gardien du temps a construit avant sa disparition, ce nouvel androïde composé d’éléments de récupération assure à son tour le bon fonctionnement cyclique duquel il est généré, l’émotion alors affleure par cette transmission de conscience et responsabilité dans ce corps miniature, renforçant toute la délicatesse de cet infiniment petit face à l’infiniment grand.
Coups de cœur mettant en lumière certains films du programme, mais n’occultant pas la qualité du reste du programme qu’on vous invite à découvrir dès mardi soir ! (billetterie)
Chaque programme est présenté deux fois, et le public peut voter à l’issue de chacune de ces projections, afin de remettre le Prix du Public 2026, divulgué lors de la soirée de clôture le samedi 12 septembre à 20h en salle 500, et nouveauté : reprise du Palmarès juste après samedi 12 septembre à 21h en salle 100 !
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