La cinéphilie peut fonctionner par système de listes : listes de films à voir, de films vus, tops de mi-année, de fin d’année, anthologies, dictionnaires de diverses formes et parfois fameux (Lourcelles, Sadoul…), recensions de critiques, chroniques ou autres notules dans des publications qui (au moins sous leur forme écrite) font se succéder les numéros, classements de box-office… Pour une cinéphilie peut-être très, trop, obsessionnellement organisée. Car la liste, en effet, organise, permet de classer les composantes d’une passion comme des dossiers alignés sur des étagères régulièrement superposées, à la manière d’une structure à la Wes Anderson mettant des cubes dans des carrés et des cylindres dans des ronds. Elle peut être signe d’une rigueur excessive, une façon de garder une forme de contrôle sur des objets impalpables, insaisissables, que l’on voudrait néanmoins attraper d’une manière ou d’une autre. Nous parlons de cinéphilie mais la liste ne gouverne pas que le cinéma, elle peut se propager à tous les champs d’action multiples et variés constituant la globalité de la vie. Retour avant 15 heures, cinquième long métrage de l’essayiste et cinéaste Gaël Lépingle, fait de la liste le guide de l’oraison funèbre fimique qu’il consacre à son père.

Un père réincarné (S. Renko) (©La Traverse)
En vidant la maison du défunt, en fouillant les tiroirs et les fichiers d’ordinateur, Lépingle découvre les cahiers et autres fichiers de traitement de texte dans lesquels son père consignait ses journées à l’écrit depuis des décennies, ceci avec une foultitude de détails frôlant l’absurdité, pointant l’importance de l’infime, de l’inconséquence pas si inconséquente puisque écrite noir sur blanc de manière concrète ou numérique et ayant traversé le temps bien qu’enfermée dans des meubles vermoulus ou des fichiers informatiques. L’infime devient alors archive, permettant de caractériser cette figure paternelle d’une tonte de gazon à une autre, d’une visite chez Picard à un aller-retour au Leroy Merlin du coin, d’une réparation à un achat d’appareils ménagers, d’une dépense à l’euro près ou d’une mesure calibré au centimètre pour l’installation d’un store aux trajets minutés et aux tarifs pour faire réparer cette tondeuse à gazon ô combien obsédante. L’idée force conduisant Retour avant 15 heures brille par sa simplicité et son émouvante profondeur intime : Gaël Lépingle fait tenir le rôle de son père par un acteur professionnel lui ressemblant étonnamment (en l’occurrence Serge Renko, acteur récurrent d’Eric Rohmer ou de Denis Dercourt, et déjà vu chez Lépingle pour Des garçons de province [2022]) qui, face caméra et dans la maison même des parents du réalisateur, récite et interprète les innombrables listes retrouvées en se mettant en situation, en se positionnant dans le quotidien même de la réalité de la personne qu’il remplace. En permettant à la liste du moindre détail d’exister dans la bouche de l’acteur, Gaël Lépingle permet deux effets passionnants : la première, la plus profondément émotionnelle, se trouve dans la volonté de réincarnation des morts, d’une âme passant d’un corps premier (le père) à son occurrence dupliquée (l’acteur), le réalisateur se faisant ersatz ancré dans le réel du fameux Docteur Frankenstein pour conserver de façon illusoire celui qui a été pourtant définitivement perdu. De ce point de vue, la présence du défunt se retrouve selon trois biais : Serge Renko qui l’interprète, les écrits qui en sont la trace post mortem, et les archives filmiques de Lépingle lui-même demandant à ses parents quelques années auparavant de jouer des situations qu’il insèrerait dans ses films ou d’autres oeuvrettes personnelles n’étant pas spécialement vouées à sortir de ses tiroirs.

Tondeuse perecquienne (S. Renko) (©La Traverse)
L’incarnation des mots et des listes du père de Gaël Lépingle contient en elle une autre qualité considérable : celle de donner à l’anodin du quotidien une véritable valeur littéraire, mise en évidence par la théâtralisation de l’interprétation de la richesse cachée de l’infime détail. De ce fait, Retour avant 15 heures recèle une étrange et très belle dimension poétique quasi oulipienne, de celle que l’on pourrait retrouver dans les romans de Georges Perec ou de Jean Echenoz. De celle qui cacherait sous son voile un perpétuel étonnement inhérent à un regard macroscopique de l’existence. Et c’est cette étonnement qui mène à la profonde mélancolie régissant le documentaire (mais peut-on véritablement parler de documentaire face à ce petit long métrage hybride ?).

Mise en scène de la vie et de la mort (©La Traverse)
Retour avant 15 heures porte en effet en lui un double paradoxe qui en fait un objet fascinant et porteur d’un vrai chagrin endeuillé. La réincarnation du père suppose en effet une sorte de reboot du réel, l’idée de l’interpétation du mort par un acteur professionnel menant conjointement à la mise au jour de la réalité et à son délitement même. De ce fait, autre paradoxe, ladite réincarnation, cette volonté de faire revivre l’être cher et manquant ne peut exister que par le truchement de sa mort, implacable, irréversible (le corps ressuscité n’est pas le même corps). Faire revivre nécessite la perte ; le dispositif adopté par Gaël Lépingle ne fait alors que surligner une disparition (pour reprendre un terme perecquien) que l’on voudrait placer dans les limbes de l’oubli mais à laquelle on ne peut échapper. De ce point de vue, le film s’avère véritablement sépulcral, Lépingle filmant son père comme une sorte de vestige du temps et de son existence, faisant du corps actoral qui le remplace une pure vision quasi hologrammiquedu réel, et de ses mots à la fois vides de profond intérêt mais pleins de sens intime des écrits épitaphiques collés sur le mausolée filmique de la même manière que le père accrochait des post-it sur les carreaux de sa porte pour dire qu’il reviendrait « avant 15 heures » de tel ou tel magasin. Et Retour avant 15 heures de se faire le témoignage d’un homme attristé souhaitant convoquer ses souvenirs et raviver, surtout, la mémoire de son père pour le faire exister mais achevant à l’inverse par ce mouvement l’inhumation d’un être aimé ayant rejoint un outremonde contre lequel le cinéma, art du fantasme et de la hantise, ne peut rien.
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