Avec la rentrée vient L’Étrange Festival, qui, dans les douze jours de sa 32e édition, pousse à nouveau les murs de la définition du cinéma de genre dans sa programmation internationale. Retour au Forum des Images, donc, où nous commençons notre épopée 2026 de la chair et la psyché sous le prisme de l’enfermement, avec Tormento, Bad Haircut et Tristes tropiques.

Tormento © L’Étrange Festival

Dans Tormento (Compétition), Brenda est un agent de sécurité affectée à la surveillance nocturne d’une morgue. Sauf qu’elle a préalablement renversé un piéton, sans lui porter secours. La solitude dans ce lieu froid se mêlera aux démons de sa culpabilité, que quelques événements surnaturels mettront en lumière. Ce carton récent au box-office mexicain porte le huis-clos à un haut degré d’efficacité grâce à l’utilisation des espaces, de leurs recoins, de leurs zones d’ombre. Le long-métrage est guidé par une notion d’exploration ludique, comme le récent Backrooms, si bien que la peur naît davantage du vide que de la présence hypothétique d’entités fantomatiques. Le silence joue le rôle de second protagoniste, et le réalisateur Olallo Rubio intègre l’extraordinaire Natalia Solián à presque tous les plans, longs, larges, invitant à observer les expressions du visage et l’obscurité environnante, pour mieux capter l’évolution réaliste de son mal-être. Le « tourment » du titre nous prend par le biais de l’émotion directe, brute et absolue d’un visage transformé par ce qu’il perçoit et exprime.

La proximité avec le visage nous permet de mieux faire connaissance avec elle, notamment dans ce qui la fait réagir instantanément et ce sur quoi elle maîtrise davantage son sang-froid (et donc dans ses potentiels traumatismes du passé). Les échanges avec ses proches n’ont lieu que par téléphone interposé, alors que sa fatigue somnolente la laisse dans un état transitoire permanent : le réel reste questionnable à la moindre de ses actions ou perceptions. Une autre dimension de l’enfermement se manifeste donc par la spirale du sommeil. Un endormissement appelle un rêve et une vision, puis un retour à la case départ – son bureau. Chaque exploration, qu’elle soit véridique ou juste imaginée, se lit tel le passage à une autre zone de l’enfer, d’autant que la religion s’installe peu à peu en socle d’interprétation du film. Brenda revient aux mêmes pièces par différents moyens, avec des éléments supplémentaires à chaque visite. C’est dans son approche sensible et itérative que Tormento tire son épingle du jeu, et signifie beaucoup en montrant et expliquant peu, dans un sound design qui se confond à la bande originale.

Tristes tropiques © L’Étrange Festival

Également en Compétition, le Coréen Tristes tropiques s‘attache à sa manière à son personnage principal, élément extérieur d’une guerre des clans. Si enfermement il y a, il s’agit de celui d’une pensée, transmise et perpétuée. Vendus ou abandonnés très jeunes par leurs parents, voire enlevés, les enfants du clan « Tristes tropiques » ont été élevés au combat dans la jungle par leur chef et dieu répondant au nom de « Maître ». Plusieurs années plus tard, Jojo rend visite à son demi-frère Larmes pour lui annoncer la mort de leur père adoptif. Elle entreprend d’assassiner tous les suspects potentiels des mafias rivales, tandis que des soupçons commencent à peser sur les auteurs de cette mort par laquelle tout a commencé. La mise en scène épouse le point de vue du bagage mental transporté par les membres de « Tristes tropiques » une fois devenus adultes. Le film joue très joliment au funambule entre contenu théorique et castagne jubilatoire, c’est-à-dire à une action qui se revendique intello, pour le meilleur. Ne vous attendez pas à une adaptation du livre éponyme de Claude Lévi-Strauss (1955) !

Tristes tropiques sort du lot par sa forme, dans l’intervention d’une voix off : celle de Larmes, personnage malentendant dont les pensées restent la plupart du temps impénétrables, par lesquelles transitent les évocations de son passé dans la jungle. En union avec le mouvement de la caméra au présent, ces souvenirs permettent de mieux appréhender la logique formatée de ces mini-soldats et la psychologie de ses demi-frères et sœur. Et comme Larmes analyse de façon très poussée tout ce qui l’entoure, l’esthétique du film compartimente aussi le moindre dialogue en fonction des angles de vue dans la pièce ou des éléments qui pourraient en altérer la compréhension. Des plans « entre quatre murs », en quelque sorte, qui se fluidifient ensuite dans des prises de vue circulaires lorsque la bagarre prend le pas. Park Hoon-jung transforme les scènes d’action en une maïeutique du processus de la pensée, et la rhétorique en une technique d’enquêteur. Et malgré un finale plutôt prévisible, il nous tient à sa merci sur la durée grâce à cet habile alliage.

Bad Haircut © L’Étrange Festival

Bad Haircut (sélection Mondovision) ne possède pas la même subtilité, mais n’en est pas moins réjouissant, car le teen movie rencontre la séquestration, avec un humour ravageur à punchlines. Billy, ado en manque de confiance, notamment à cause de ses cheveux, se fait recommander un extravagant cador de la coiffure (Mick) par ses amis. Or, l’expert du peigne a une arrière-boutique qui lui sert à enfermer les jeunes gens et à effacer leurs traces. Sur une trame très simple, le réalisateur et scénariste Kyle Misak propose une autre lecture du mal-être adolescent et du rêve américain, à travers deux générations désenchantées. Au-delà de l’enfermement littéral de Billy, son émouvante poursuite d’un bonheur illusoire, dicté par la pseudo-coolitude de ses camarades de lycée, lui sert de moteur et de prison. Le freak Mick, de son côté, cultive l’espoir de vivre pour de vrai la scène d’un film romantique qu’il regarde en boucle. Chaque personne kidnappée le rapproche (en vain) de son désir ultime. Billy et Mick sont chacun, à leur manière, un Sisyphe de temps modernes.

Et pourtant, derrière la gravité se niche un fun très contagieux de personnages et de situations cartoonesques. Impossible de dire que nous ne nous amusons pas devant la performance virevoltante de Frankie Ray, en coiffeur plus que névrosé, et de la mécanique bien huilée du récit. L’exercice de la comédie horrifique n’est pas donné à tout le monde, et c’est dans son précieux dosage avec la mélancolie que le film fait des étincelles. Une énergie décomplexée très eighties s’en dégage par ailleurs : un peu idéaliste dans les rapports qu’entretiennent les personnages entre eux (la bande de potes prêts à tout, Billy et la prisonnière précédente de Mick), gentiment trash lorsque c’est nécessaire, toujours au service d’un plaisir pop-corn de spectateur. L’impressionnante ouverture, en soirée lycéenne, pose les bases du rythme effréné de Bad Haircut. En quelques minutes, il n’y a pas un mot de trop, et la caméra parle d’elle-même, sans paraphrase de dialogues. Il ne reste plus qu’à se laisser prendre en charge sur ce luxueux rollercoaster du samedi soir.

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Thibault Vicq

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.