Tempête du fantasque, orage de l’occulte, pluie de météorites ésotériques, le Offscreen Festival revenait en mars dernier fêter sa XIXe révolution galactique. Culturopoing y était et vous livre ses souvenirs passionnés et non exhaustifs du plus foudroyant des festivals du plat pays. Au menu de ce deuxième compte rendu : des enfants armés jusqu’aux dents, des gangsters qui pleurent tout le temps, une douche très très sexy et une insolation au royaume des soupirs. Suivez le guide !

C’est sous un ciel belgiquement gris – et quelques passages grêleux à se trouer le parapluie – que s’ouvrait la deuxième semaine du festival Offscreen. La première avait déjà régalé de quelques tapas tapageurs, mises en bouche de la retrospective héroïque dédiée au cinéma ibérique. Place ce lundi 16 mars, à l’un des plats de résistance – littéralement : Who Can Save a Child, inoxydable chef d’oeuvre réalisé par Narcisco Ibãnez Serrador en 1976. Après La Résidence (1969), ce fut la deuxième – et ultime – occurence du réalisateur dans les salles obscures : une anomalie peut-être pour celui qui, malgré ce double plébiscite cinématographique, préféra les ressorts du petit écran avec notamment ses insomniaques Historias Para No Dormir (1966-1982). En 1976, un an après la mort de Franco, un an avant l’abolition de la censure, Les Révoltés de l’An 2000 – improbable VF du titre – donne à voir un espace de transition politique : les limites du montrable s’effritent, les images s’engouffrent dans la brèche. Gage de cette évolution : les autorités ne demandèrent la découpe que d’une seule scène – celle du générique d’ouverture montrant des enfants victimes de la guerre. À se demander si les censeurs avaient vu le reste du film …

Parce que oui, Who Can Save a Child est de ces métrages qui glacent le sang façon bikini sur la banquise. Imaginez une histoire de zombies – une ville désertée, les communications coupées, quelques survivants en panique, une ambiance post-apocalyptique – mais troquez les créatures baveuses et amorphes par des enfants. Mutiques, grégaires, inquisiteurs, invariablement menaçants. Sorte de fable didactique explicitée dès les premières minutes du film – « the world is going mad and it’s always the children that pay the price » – Serrador dessine une vendetta, donne aux victimes qu’il désigne l’opportunité d’exécuter une justice lapidaire : All Adults Are Bastards – nouvelle idée tatouage. Mais plus encore que son propos philosophico-social, c’est la mise en forme plastique, sonore, cinématographique, qui éblouissent : tout coïncide vers le suspense, l’angoisse ; le frisson qui semble pouvoir déferler à tout moment ; le sentiment que personne n’est à l’abri ; le « quoi » abdiquant sur l’autel du « comment ». Et puis épilogue tragiquement caustique : le héros moustachu qui finit par envoyer des gros coups de pelle en plein dans la face d’enfants de 8 ans – la revanche des seniors, on adore !

Sans transition, cap deux jours plus tard vers des rivages hong-kongais. Les équipes du Offscreen consacraient au légendaire John Woo une rétrospective en forme de déclaration enflammée : en plus de programmer sept de ses films – les éternels classiques de la période 1986-1997 -, elles conviaient l’excellent Julien Sévéon pour une conférence encyclo-évangélique sur le sujet. Place pour l’heure, mercredi 18 mars à la projection de A Better Tomorrow II (1987). Un film au goût aigre-doux nous raconte-t-on en avant-séance. Le premier volet – montré la veille – portait aux nues l’envol de la carrière auteuriste du cinéaste tout autant que sa collaboration fructueuse avec son ami – et producteur – Tsui Hark. Le nouvel opus reprend les mêmes, recommence, et … vire au cauchemar. John Woo n’a plus le contrôle artistique de ses images, doit composer avec la pression du succès, se voit imposer notamment une façon – abracadabrantesque – de faire réapparaitre le personnage iconique de Chow Yun-Fat, pourtant décédé dans le Syndicat du Crime (1986) originel. Une genèse chaotique à laquelle s’ajoute un tournage éreintant, une post-production asphyxiante : les 2h30 prévues seront rabotées d’une heure, et le réalisateur découvre le montage final lors de la première en salle – le groupe vit bien. L’histoire d’un divorce donc : Tsui Hark ne fera pas appel à John Woo pour ébaucher A Better Tomorrow III (1989).

Le Syndicat du Crime 2 est de ces films que l’on sent disputé, torturé, comme s’il ne savait pas choisir à qui attribuer sa paternité. Comme si, aussi, le vacarme de ses coulisses venait polluer son expérience sensible. Bien sûr, les puristes se régalent, y trouvent tous les ingrédients qui font la griffe du réal – et qui leur rappellent d’autres moments de gloire : le casting étincelant, le montage nerveux, le déchainement roboratif de violence. Pour les autres, les néophytes ou les sceptiques, la marche de ce métrage est peut-être haute, tant l’intrigue s’englue dans des revirements complexes et alambiqués ; tant elle passe en force comme un bulldozer au point parfois de tordre, crédule, sa crédibilité. Les aphorismes grandiloquents tombent souvent à l’eau, et les personnages pataugent dans une hypersensibilité exacerbée – « mais ils vont arrêter de chialer à la fin ? » que j’ai entendu ruminer pendant la séance. Ce film est donc à voir, revoir, rerevoir comme une cicatrice, une aspérité, un chemin vers, plutôt qu’une finalité dans l’héritage fastueux de John Woo. Et la scène dans le restaurant chinois : mamamia quelle extase – quelle foutue classe il a ce Chow Yun-Fat !

Retour en Espagne et direction le merveilleusement bien nommé Cinéma L’Aventure – sa patine vintage, son ambiance feutrée, sa galerie troglodyte – pour un double bill à se patatas-bravasser la rétine. Le sirupeux Werewolf Versus the Vampire Woman (1971), le fabuleux – et plagié par Almodovar – I Hate My Body (1974) ou encore le sulfureux Satan’s Blood (1978) étaient notamment programmés en début de semaine. Place cette fois à deux sommets de bizarreries made in péninsule ibérique : à commencer par The Killer of Dolls (1975). « L’Espagne a produit beaucoup de films déjantés, mais celui-ci est peut-être le plus fou » nous tease la brillante programmatrice Anne Billson. Fou pour ses approximations géographiques : l’intrigue est censée se passer à Montpellier mais se déroule clairement au Parc Güell de Barcelone. Fou pour son étude psychologique surréaliste. Fou enfin, et surtout, pour l’interprétation démentiellement kitsch de l’acteur David Rocha – qui ferait passer Nicolas Cage pour le placide Humphrey Bogart. Franco n’est pas encore mort, mais le réalisateur Miguel Madrid se permet quand même cette folie, avec en prime la première scène de nudité outre-Pyrénées – et elle vaut le détour !

Parce que oui, David Rocha prend des douches vraiment improbables – il faut le voir pour le croire. Mais pas de panique : à peu près tout ce que fait Paul – le personnage qu’il interprète – est superbement excentrique. L’acteur qui tournera ensuite aux cotés de Paul Naschy ou devant la caméra de Bunuel, est si expressif que les sous-titres ont buggé une bonne partie de la séance et on a tout compris pour autant. Attention cependant à ne pas réduire The Killer of Dolls à sa seule démesure car les images pétillent, fourmillent d’idées de mise en scène, généreuses et malines. Elles rappellent Femina Ridens (1969), son symbolisme pop et crépusculaire. Elles rappellent Psychose (1960) – version LSDique – dans son dérapage schizophrénique. Elles ont aussi de quoi rendre nostalgique, même celles et ceux qui n’ont pas connu les années 70 : ses cols roulés, ses pantalons patte d’eph, son explosion de couleurs pastel, sa soundtrack psychédélique – hypnotisante variation de la Lettre à Élise. Dans la pagaille baroque, il y a enfin quelques scènes ébouriffantes de poésie : celle par exemple du badinage nuptial entre Paul et la comtesse, où les jeux de regard, les gros plans alternants entre les visages et les oeuvres d’art, racontent mieux que de mots leur silence timide. Le cinéma barré tient là l’un de ses chefs d’oeuvre !

Dans la foulée, à peine le temps de batifoler entre festivaliers, que démarrait l’autre délicieuse immondice de la soirée : Macumba Sexual (1983). « Une retrospective espagnole sans Jess Franco serait comme une messe sans curé » nous dit-on en avant-propos. Après la mort du Caudillo, après l’abolition de la censure, le réalisateur espagnol rentre au pays au début des années 80 et signe quelques métrages qui ont définitivement une place à part dans sa filmographie : libres, créatifs, fiévreux, intimistes, atmosphériques, marginaux, qui ne s’embarrassent ni de tournages compliqués, ni de narrations besogneuses. Jess fait ce qu’il sait faire : faire rougir, faire rêver, avec trois bouts de ficelle, et surtout plein d’idées. Il réduit la voilure, travaille en autonomie, tourne avec une équipe qu’il connait par coeur : Lina Romay évidemment, Antonio Mayans, et puis la sculpturale Ajita Wilson – que Franco décrivait comme une « actrice Christopher Lee ». Le décor lui aussi devient un personnage à part entière du film, désertique et paradisiaque, comme une rampe de lancement vers l’au-delà, condition sine qua non d’un tour de magie spectral.

Alors bon, inutile de préciser le synopsis : Macumba Sexual se traverse, se ressent, s’expérimente beaucoup plus qu’il ne se storytellise. Le processus diégétique est d’ailleurs le même que celui extra-diégétique : une hypnose, une transe, un étourdissement qui finit par habiter par-delà les quatre coins de l’écran de cinéma ; auxquels on repense en prenant le bus, en se brossant les dents. Le genre de film imparfait mais jusqu’au-boutiste, qui assume radicalement ses partis pris, son errance caméra à la main. Les travellings, les zooms incessants, les motifs récurrents : tout fait système, cohérence, lumière, évidence – diable que c’est reposant de suivre le cheminement d’une seule pensée. Ajita Wilson est magnétique – très Grace Jones style ; Lina Romay est plus belle que jamais – malgré sa perruque bariolée ; et même JF lui-même nous fait le plaisir d’interpréter le réceptionniste le plus malaisant de l’histoire de l’hôtellerie – le comic relief qui fait l’effet d’une crème solaire sous un ciel caniculaire. Un magnifique commentaire en ligne indique que « comme tous les meilleurs films de Jess Franco, [Macumba Sexual] existe dans ce monde que l’on visite au bord du sommeil. » Alors certes, mon voisin a pioncé allègrement, mais moi j’ai pris mon pied !

Rendez-vous pour la suite dans le troisième et dernier compte-rendu !

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A propos de Nicolas ANDRIEUX

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