Tempête du fantasque, orage de l’occulte, pluie de météorites ésotériques, le Offscreen Festival revenait en mars dernier fêter sa XIXe révolution galactique. Culturopoing y était et vous livre ses souvenirs passionnés et non exhaustifs du plus foudroyant des festivals du plat pays. Sur la planche de ce premier compte rendu : une ouverture déchaînée, un borsalino, des canines yoniques, un toutou pas farouche et Michael Jackson qui aime un peu trop les muffins. En piste !
C’est devant une foule en délire – et qui ne s’arrêtait plus d’applaudir – que Dirk van Extergem s’avançait le 11 mars dernier : son démentiel, son tentaculaire, son immanquable Offscreen Festival signait son retour aux affaires, pour la 19e fois. Entassés dans les travées chic et shlock du Cinéma Nova – endimanché, même un mercredi soir -, les cinéphiles bizarres de Belgique et de Navarre guettaient le top-départ d’une édition qui garantissait encore quelques frissons à se déboîter la mâchoire. Et tout ce beau monde n’a pas été déçu ! En flamand et en français, dans l’irrévérence et la convivialité, le menu de la vingtaine festivalière fut déroulé, agrémentant pêle-mêle un hommage au légendaire John Woo, deux programmes aux échos politiques tristement d’actualité – les désillusions démocratiques états-uniennes dans les années 70, la résistance par les images à la dictature franquiste – en plus bien sûr d’une sélection de créations contemporaines, d’avant-premières prestigieuses et d’autres surprises du chef. Le bonheur est extatique !
Place au film d’ouverture : Egghead Republic (2025). Après Aniara (2018), déjà présenté au Offscreen à sa sortie, le duo suédois Hugo Lilja et Pella Kågerman réapparaissait dans les colonnes bruxelloises avec un nouveau bébé bigarré : sorte de documenteur dystopique et psychédélique, inspiré du journalisme gonzo – celui propulsé par le magazine Vice au début des années 2000. Inspiré aussi du roman éponyme, publié en 1957 sous la plume germanique d’Arno Schmidt. L’auteur assénait alors une fable noire, surréaliste, expérimentale, anticipant les effets d’une éventuelle troisième guerre mondiale, les effets de la radioactivité sur la mutation du vivant et les effets d’une tour-d’ivoirisation quasi reptilienne des élites – comment dit-on « rien n’a changé » en allemand ? Le film promettait de remettre au goût du jour cet héritage projectif, dans une grande marmite d’espaces temporels et d’angoisses pas si anachroniques. « Un film fascinant » finissent par confesser les équipes du festival – histoire de remettre un peu d’huile brûlante sur les frites. Puis les lumières se sont éteintes, les applaudissements ont fini par s’interrompre, et les yeux par briller !

Car c’est un un sacré film que ce Egghead Republic : décapant, dérapant, qui escalade depuis l’autopsie caustique d’une société en crise – sa misogynie, ses illusions perdues, sa course effrénée vers le sensationnalisme – jusqu’à un paroxysme fiévreux, halluciné, ahuri. Adaptation assez littérale du roman original, on retiendra surtout sa montée en tension qui doit beaucoup à la performance envoutante de son casting : à l’actrice Ella Rae Rappaport, parfaite dans son interprétation d’une journaliste wannabe traversant le miroir du réel ; à l’acteur Tyler Labine, idéal dans son rôle du prédateur sinueusement toxique. L’astuce du film est aussi d’embarquer sa caméra, pour coller au plus près de l’intrigue, de ses personnages, de son basculement vers l’au-delà, faisant de cette petite heure-et-demie un train fantôme qui défile façon grand-huit. Cerise sur le gâteau, cette coloration délicieusement « années 2000 » : les références MTV-esques, Bloc Party en full stéréo ou encore ces magnifiques borsalinos – de quoi se rendre nostalgique. La suite, vite !
L’Europe du cinéma chelou a eu cette année les yeux braqués sur la péninsule ibérique : après le magnifique boxset orchestré par Alberto Sedano et sorti en grandes pompes chez Severin (1) ; après le Lausanne Underground Film Festival qui lui consacrait une première retrospective ; le Offscreen se joignait à la danse lui aussi. À très grands coups de castagnettes ! Pas moins de 31 – !!! – films espagnols étaient projetés pendant toute la durée du festival, tous produits entre 1969 et 1984, et organisés autour du décès du général Franco en 1975 : depuis la censure dictatoriale – abolie en 1977 – jusqu’à l’explosion bariolée de la bienséance au ciné – la fameuse classification « S ». Pour le plus grand délice des néophytes, les équipes du plat pays ne se sont pas privées, pour introduire ce cycle odysséen, de programmer quelques classiques – La Residencia (1969) notamment – aux cotés d’autres titres plus obscurs – Blood Ceremony (1973) ou l’inénarrable Dimorfo (1980). Cap pour l’heure sur l’un des grands moments de cette première semaine : la projection, samedi 14 mars, de The Blood Spattered Bride (1972) en 35mm – la grande classe !
Deuxième réalisation de Vicente Aranda présentée sur les écrans belges – The Exquisite Cadaver (1969) était montré deux jours plus tôt -, elle est introduite par Antonio Lázaro-Reboll comme elle fut promue à sa sortie : sur fond de scandale, de parjure, d’outrage. Normal pour ce film « ouvertement anti-patriarcal », qui pourrait se relire aujourd’hui comme une fable « proto-féministe » et qui relate graphiquement la vengeance d’une femme envers son mari abusif – on imagine mal les franquistes se régaler devant un tel synopsis. Le maitre-conférencier explique également l’influence de l’École de Barcelone sur le travail d’Aranda : son esthétique moderniste, son cadrage conceptuel progressiste, marquant une rupture avec le cinéma de genre espagnol traditionnel et s’inspirant plutôt de la Nouvelle Vague de Godard ou Rohmer. Enfin, ultime plaisir, la version du film présentée est annoncée respectueuse de la vision originelle de son géniteur – de quoi combler la salle archi comble de la Cinematek.

Alors, trigger warning : le film est lent – de cette lenteur suavement 70s. Sa trame est d’ailleurs assez classique : un mariage déconfit, des fantômes dans le placard, une ambiance maléfique. Rien de très original. Mais voilà, c’est dans leur interligne que les images trouvent une grâce charnelle, une poésie politique. Dans la façon dont chaque plan est chargé de symboles – yoniques et phalliques -, donnant à voir par-delà les soubresauts de l’intrigue. Comme si l’histoire à proprement dite n’était qu’un chevalet, qu’un contenant à son iconographie sensuelle et révoltée. Là encore, le duo d’acteur et d’actrice rendent une partition griffée : l’iconique Simon Andreu interprétant un aristocrate libidineux, bestial et crépusculaire ; la sublime Maribel Martin – déjà éclaboussante dans la Residence – en nymphette habitée, magnétique et lapidaire. Les figures visuelles stroboscopiques, les effets sonores distordus, la bande-originale aiguisée – signée par Antonio Pérez Olea -, sont d’autres ingrédients de cette oeuvre que l’on quitte transi, et qui ne manque pas de rappeler l’extraordinaire Velvet Vampire (1971) sorti un an plus tôt aux Etats-Unis – les vampires étaient décidément très sexy dans les années 70.
Dans la foulée, de retour au Cinéma Nova, s’écrivait un autre moment de gloire de ce début de festival, avec la projection de The Creature réalisé en 1977 par Eloy de la Iglesia – star s’il en est de la vingtaine bruxelloise. Quatre de ses films seront projetés au total : Cannibal Man (1972), The Priest (1978), The Glass Ceiling (1972). À cela, pas de hasard : « sa carrière raconte le mieux ce que nous essayons de montrer dans cette retrospective espagnole » explique en avant-séance la brillante programmatrice Alexandrine Lirola. Chargeant ses films de son identité ouvertement homosexuelle, le cinéaste témoigne en effet de l’évolution de l’emprise totalitaire sur la production d’images : si le répertoire de genre fut une manière de contourner la censure, la mort du général permit une liberté nouvelle dans la façon de traiter ses sujets de prédilection. The Creature sort dans ce moment de « transition » : les partis contestataires sont légalisés ; d’autres regards, d’autres perspectives sont donnés à voir dans les salles obscures ; les vannes des possibles sont grande ouvertes. Puis, ultime épice saupoudrée sur cette avant-séance, un débat impromptu s’est improvisé sur scène entre les équipes de prog, pour savoir si le film que nous allions voir prêchait la zoophile – encore une aventure bien barrée en perspective.

« Il n’y a pas de mauvais films d’Eloy de la Iglesia » ai-je entendu chuchoté en sortant de la salle. Peut-être. Mais diable, en tout cas, que celui-ci est formidable. Dressant le portrait d’un couple dysfonctionnel, qui trompe le chagrin d’une fausse-couche en adoptant un chien errant, il est de ces films qui hantent autant qu’ils séduisent, qui torturent l’esprit dans un délire brûlant et sordide. Généreux et subversif, baroque et cathartique, La criatura emmène son public dans une glissade suggestive, d’autant plus malaisante qu’elle adjoint trois petits points à son interrogation : c’est à l’oeil qui regarde de démêler les significations métaphoriques du récit. Eloy de la Iglesia fait ici ce qu’il fait mieux que personne : calfeutrer ses personnages, les étourdir, les étouffer dans un désir inavouable et indicible. Avant le Prêtre incarné par Simon Andreu (1978), après Vicente Parra dans Cannibal Man (1972), c’est cette fois Ana Belén qui crève l’écran dans un rôle de femme au foyer désespérée – presque cassavetesienne. Mais la palme, bien sûr, est à décerner à ce sublime canidé, ce « very good boy » pour Alexandrine Lirola, qui envahit la rétine et qui ne se laisse caresser que dans le sens du poil – en plus de faire des massages de pieds sensass.
Dimanche 15 mars, la première semaine de festival s’achevait avec une sensible baisse de la moyenne d’âge et – surtout ! – par la distribution de cornets de glace. Traditionnelle séance « Matinee » visant à faire « revivre les jours glorieux du cinéma de quartier pour les plus jeunes comme pour les plus grands », elle embarquait cette année vers New York, ou Oz, ou un peu des deux. Car The Wiz (1978) est cet improbable remix du Magicien d’Oz (1939) à la sauce Motown, avec – excusez du peu – Diana Ross, Michael Jackson, Richard Prior en têtes d’affiche et Quincy Jones aux platines. Un projet qui a de quoi faire saliver sur le papier mais qui fut pourtant malmené, malgré des ambitions démentielles et un budget gigantesque – deux fois celui de Star Wars sorti quelques mois plus tôt. La faute notamment à la chanteuse Diana Ross qui a fait des pieds et des mains pour tenir le rôle de l’adolescente Dorothy au mépris de ses 32 bougies soufflées ; la faute aussi à un Sydney Lumet qui récupère la réalisation en catastrophe à un moment de sa vie qui ne respire pas tout à fait l’optimisme ; la faute enfin à un tournage rocambolesque, à des décors hors-normes, à l’hostilité de la ville de New-York. Bref, les équipes du Offscreen nous prépare à un film curieux, alambiqué, culte, que l’on déteste adorer – ou que l’on adore détester.

Oui, The Wiz n’est pas tout à fait ce que l’on pourrait imaginer. L’insouciance envoutante, l’harmonie idyllique de l’oeuvre originelle laisse place à une atmosphère sombre, ténue, mélancolique. Magique certes, mais crépusculaire. Les décors semblent davantage anticiper Escape from New York (1981) que rappeler la guimauve visuelle de Victor Fleming et même le casting olympien peine à convaincre – est-ce un emballage de muffin que Michael Jackson a sur les narines ? Au point que les images dérivent, malgré elles peut-être, depuis la fable enfantine jusqu’au pamphlet politique : comme si les rêves du Texas en 1939 n’avaient plus les mêmes possibles que ceux d’Harlem en 1978. Tenu par un casting exclusivement noir-américain, revendiquant un ancrage social, The Wiz parait finalement se prendre les pieds dans le tapis de la réalité, sorte de rond désenchanté sur le perron d’un carré. Les dollars dépensés, les stars au sommet de leur gloire, les talents qui s’amassent de part et d’autre de la caméra n’y peuvent rien : le film de Sydney Lumet n’est pas devenu ce qu’il croyait être. Il est autre chose. Alors rendez-vous manqué ou fatalité ontologique, chacun se fera son avis. Il suffit en tout cas d’écouter Nas sampler la chanson de Nipsey Russell pour se convaincre de l’importance capitale qu’a eu cette épopée cinématographique sur toute une génération. Et rien que pour ça : de la grosse balle !
Stay tuned : la suite au prochaine numéro.
(1) La très belle critique de ce magnifique boxset est à retrouver dans les colonnes de Culturopoing sous la plume d’Olivier Rossignot : https://www.culturopoing.com/cinema/sorties-dvdblu-ray/exorcismo-defying-a-dictator-raising-hell-in-post-franco-spain-severin-films/20260223
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