Judith Langendorff- « Annette de Leos Carax. Du noir de l’abîme à l’enchantement »

 

«La nuit, c’est la possibilité de repartir de zéro. Je ne filme pas beaucoup la réalité. De nuit, en studio, on éclaire ce qu’on veut. Le cinéma vient de la nuit, un trou de lumière dans le noir. Le noir, c’est la possibilité d’une invention. Tout ce qu’on n’éclaire pas n’existe pas.»

Cette déclaration de Leos Carax, placée en exergue de l’ouvrage, en fournit également le principal fil conducteur : Judith Langendorff choisit d’aborder Annette par le prisme du noir, à la fois comme matière visuelle et comme motif narratif. Rappelant que le film se déroule presque entièrement de nuit, elle met en évidence les défis qu’implique un tel parti pris, notamment à l’ère numérique, tout en explorant les affinités thématiques et formelles avec Poe (cité au générique) et le romantisme noir.

C’est lorsqu’il s’attache à la fabrication concrète des images que l’essai se révèle le plus convaincant. Nourries par les échanges avec Caroline Champetier, les analyses consacrées à la photographie et aux dispositifs de tournage apportent des éclairages stimulants. Plusieurs séquences ambitieuses (le spectacle d’Henry à Las Vegas, la scène du chef d’orchestre, la tempête ou encore le concert du Super Bowl) font l’objet d’études détaillées qui rendent bien compte du mélange de virtuosité technique, de préparation minutieuse et de bricolage inventif à l’œuvre dans le génial Annette.

L’ensemble laisse toutefois une impression contrastée. Certaines libertés syntaxiques et typographiques, une organisation un peu flottante, peuvent rendre la lecture moins fluide. Le propos oscille entre étude universitaire, critique et récit, sans toujours parvenir à bien articuler ces différentes approches. Les références littéraires, philosophiques ou psychanalytiques esquissent de nombreuses pistes sans toujours les explorer. Si certains rapprochements avec d’autres œuvres ne convainquent pas complètement, d’autres sont très éclairants, surtout lorsqu’ils sont explicitement revendiqués par Carax ou ses collaborateurs (Nosferatu, Le Crabe-Tambour, La Nuit du chasseur ou encore La Foule, dont certains sons et motifs visuels sont directement intégrés au film). Les correspondances établies avec les autres réalisations du cinéaste mettent bien en lumière la remarquable cohérence d’une œuvre protéiforme, faite de motifs récurrents (l’eau, la forêt, etc.). De belles illustrations viennent soutenir l’analyse.

En toute dernière partie, les entretiens prolongent l’émerveillement suscité par le film. Ces conversations avec Caroline Champetier, Katia Boutin, Pierre-Marie Dru ainsi qu’avec Ron et Russell Mael (les Sparks, à l’origine du projet) permettent de pénétrer au cœur du processus de création. C’est sans conteste la section la plus captivante de l’ouvrage.

On suit avec bonheur les tâtonnements autour de la marionnette d’Annette et de son expression sonore. Le chemin est long, qui aboutit à la création conçue par Estelle Charlier et Romuald Collinet ainsi qu’à une présence vocale ni tout à fait humaine ni tout à fait synthétique, élaborée par Fred Avril à partir d’une réverbération intégrant le son du bois!

Les membres de l’équipe reviennent aussi sur le pari extrêmement audacieux d’un tournage réalisé intégralement en son direct, y compris pour les scènes chantées et celles qui impliquent un orchestre. Détails et anecdotes abondent, révélant la minutie et l’extravagance de la tâche. Ils rendent sensible la somme de décisions invisibles qui participent à la fabrication d’un grand film.

Au-delà des aspects techniques, le livre a surtout le mérite de faire apparaître Annette comme une aventure profondément collective. Tous les métiers trouvent leur place dans la démonstration : photographie, montage, musique, costumes, coiffure, décors, mixage ou interprétation. Dans les entretiens, chacun insiste sur la collaboration permanente qui a rendu possible une œuvre aussi folle. Pierre-Marie Dru résume parfaitement cet état d’esprit lorsqu’il affirme : «Il faut avouer que c’est une magie de Leos Carax de faire sentir à tout le monde, en préparation, pendant le tournage, en post-production, la chance qu’on a de faire ces métiers-là». Et de décrire le film comme un véritable «Projet Discovery», où «chaque journée est une expérimentation».

En donnant la parole à ceux qui ont participé à l’aventure, Judith Langendorff restitue l’ampleur d’un projet qui relève à la fois du spectacle total et de l’artisanat le plus concret. Elle montre comment peut naître, à travers le travail conjoint de dizaines de personnes, l’«artificialité revendiquée et enchanteresse» de cette merveille cinématographique qu’est Annette. 

Judith Langendorff- « Annette de Leos Carax. Du noir de l’abîme à l’enchantement », suivi d’entretiens avec Caroline Champetier, Katia Boutin, Pierre-Marie Dru et Sparks. Presses Universitaires du Septentrion, avril 2026, 164 pages.

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