Ce n’est pas sans une certaine impatience fébrile que nous attendions cet ouvrage se présentant comme la première « monographie consacrée à René Viénet cinéaste ». Il est d’ailleurs piquant de relever d’emblée le paradoxe : Viénet est parvenu à faire œuvre de cinéaste sans avoir jamais (ou presque) tourné une seule image. Entre films détournés et documentaires constitués d’images d’archives, l’œuvre cinématographique dont il est question ici témoigne avant tout de l’activité situationniste de son auteur et de son combat contre les totalitarismes bureaucratiques en général et le maoïsme en particulier.
Avec ma bite et mon couteau est divisé en deux parties. Dans la première, René Viénet signe un récit autobiographique aussi enlevé que passionnant. Fils de docker, il revient rapidement sur sa jeunesse au Havre et ses années d’apprentissage qui le confortent dans sa haine des hiérarchies, des phénomènes de mode à l’université (« (…) les sciences humaines et leurs dérives dans l’université française découlent de ce genre de sources de complaisance aux modes politiques. C’est l’explication, permettez-moi cet impétueux raccourci, de l’amour démentiel de Foucault pour les sanguinaires mollahs iraniens et les tueries de Danton en septembre 1792. Foucault était payé pour dire des conneries – il les a proférées de plus en plus magistralement. ») Autour de 18 ans, il s’installe à Paris et rencontre Guy Debord. Il participe alors aux activités de l’Internationale Situationniste dont il restera l’un des membres les plus influents, assumant par exemple la paternité de l’ouvrage collectif Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations en 1968. Mouvement à la fois artistique, politique et révolutionnaire, l’IS a notamment développé toute une théorie sur le détournement. Plutôt que de s’échiner à rester dans le cadre d’un art que Dada avait de toute manière achevé après la Première Guerre mondiale, il s’agit de dépasser l’art en détournant des œuvres déjà existantes afin d’en changer la teneur et le sens. La Société du spectacle, l’œuvre la plus célèbre de Guy Debord, repose déjà sur de nombreux emprunts (Marx, Feuerbach…) que l’auteur a « détournés » et réécrits. Mais au-delà de la littérature, ce sont tous les arts qu’il s’agit d’investir : la peinture (pratique théorisée par Asger Jorn ou Pinot Gallizio), la bande dessinée ou encore la chanson avec l’album Pour en finir avec le travail où l’on trouve un titre anarchiste signé Guy Debord et faussement attribué à Raymond Callemin (dit « Raymond-la-science ») de la bande à Bonnot, une chanson écrite par Vaneigem (La vie s’écoule, la vie s’enfuit) et trois titres populaires détournés par Jacques Le Glou, notamment le célèbre Il est cinq heures, Paris s’éveille qui prend alors une tournure beaucoup plus révolutionnaire : « Toutes les centrales sont investies/ Les bureaucrates exterminés / Les flics sont sans merci pendus/ A la tripaille des curés ». Le cinéma ne fait pas exception à la règle et Viénet, grand cinéphile depuis sa jeunesse, va donner ses lettres de noblesse à cette pratique. Grâce à sa formation de sinologue et à ses voyages fréquents en Chine et à Hong-Kong, Viénet découvre le cinéma de la région et tente d’importer quelques films en France. Outre cette activité de distributeur, il découvre avec bonheur celle de sous-titreur et le premier film qu’il fit projeter en France, Du sang chez les taoïstes, comporte déjà quelques sous-titres facétieux. L’idée lui vient alors de détourner totalement un film en inventant tous les sous-titres et en donnant ainsi une autre signification aux images. Ça sera le tord-boyautant La dialectique peut-elle casser des briques ? : « On y reconnaît sous une forme burlesque, romanesque et très physique les combats et les valeurs défendues dans l’Histoire de l’Internationale situationniste : contre la bureaucratie, contre l’autoritarisme, contre les dogmatismes politiques et religieux, contre tous les pouvoirs. Et mes interrogations sur le cinéma. Une telle rapidité explique le caractère parfois circonstanciel de plaisanteries et d’allusions liées à cette époque, la présence de noms et d’allusions à des connards aujourd’hui oubliés… J’ai écrit ce qui me passait par la tête, donc beaucoup de réflexions et coutumes de l’I.S., comme la salutation usuelle avant signature « sans temps mort, sans entraves » pour les amis.
Ce fut pour moi une sorte d’épiphanie, de jouissance totale que de pouvoir, après tant d’années de jeûne cinématographique, me mettre au travail. Je n’étais pas riche, j’avais même très peu d’argent : avec ma bite et mon couteau, j’ai donc trouvé comment faire un film sans avoir à mobiliser des moyens techniques qui restaient hors de ma portée, ceux du tournage. »
Anecdote amusante : le détournement de Viénet sera à son tour repris par l’équipe du Café de la gare qui en proposera une version doublée en français. Après ce premier coup d’essai, le cinéaste détourne un film érotique de Norifumi Suzuki et y ajoute quelques inserts pornos qu’il a lui-même tournés. Ce sera Les Filles de KaMaRé (aussi connu sous le titre Une petite culotte pour l’été). D’autres films détournés étaient prévus mais la censure devait interdire complètement l’importation de L’aubergine est farcie en raison de la violence insoutenable de l’œuvre originelle (pourtant pas davantage choquante que la plupart des productions similaires de l’époque).
Viénet se tourne alors vers le documentaire et poursuit le travail de démystification du maoïsme qu’il a entrepris en tant qu’éditeur en créant la « bibliothèque asiatique ». C’est lui, par exemple, qui fera publier le mythique essai de Simon Leys Les Habits neufs du président Mao chez Champ Libre. Dénonçant avec une verve jamais tarie l’idolâtrie d’une frange de l’intelligentsia française pour Mao et son aveuglement face aux crimes du régime, il signe deux documentaires (Mao par lui-même et Chinois, encore un effort pour être révolutionnaires !) qui s’inscrivent dans la lutte contre les totalitarismes qu’il n’a cessé de mener.
Viénet apparaît dans ce récit comme un personnage sorti d’un roman de Dumas : à la fois aventurier, fougueux, intrépide, toujours contre les cornichonneries de son temps mais sans jamais revêtir la triste défroque du militant. Ce qui séduit dans Avec ma bite et mon couteau, c’est sa verve et son humour qui n’excluent ni la conviction (quelques mémorables et saignantes lettres d’insulte en sont la preuve) ni l’érudition.
Après ce vibrant témoignage, place aux documents. Et l’éditeur n’a pas été avare, regroupant à la fois des textes (relativement) connus (les essais de Viénet sur le cinéma, autrefois parus dans L’Internationale situationniste) mais également des entretiens, des critiques des films (le soutien inconditionnel de Delfeil de Ton, un extrait du Masque et la plume autour de Chinois, encore un effort… où l’on constate que Georges Charensol fut un grand défenseur du film…)… On notera également la très intéressante analyse de Ghislaine Gutierrez Villetard qui s’est penchée sur les deux versions de La dialectique peut-elle casser des briques ? (la sous-titrée et la doublée) afin d’en souligner les différences et en analyser les enjeux (notamment subversifs).
Très complet, l’ouvrage s’avère désormais incontournable pour appréhender l’un des mouvements radicaux les plus décisifs de la deuxième moitié du XXe siècle (l’international situationniste) à travers l’un de ses piliers les plus facétieux.
Un régal.
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Avec ma bite et mon couteau : René Viénet cinéaste (2026) de René Viénet
Marest Éditeur, 2026
979-10-96535-88-0
383 pages – 19 €
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