Dans les premières minutes de Fils de personne, nouveau long métrage de ce cinéaste parfois très fin qu’est Safy Nebbou, un plan semble illustrer la relation problématique des deux personnages principaux, situation que le récit tentera par petites touches successives de résoudre. Ce que montre ledit plan s’avère d’une simplicité confondante, mais c’est parfois dans la simplicité que réside le propos de certaines œuvres. Un homme et un enfant dans le couloir d’un hôtel, rejoignant la chambre qu’il vont partager. L’adulte marche devant, laissant le gosse derrière lui, ne pouvant le voir ni le regarder ; l’enfant, lui, traîne avec ses affaires, sans envie de rejoindre cet homme dont on ne sait encore rien, ne pouvant accéder à son visage ni à son regard. La caméra les suit, elle-même inapte à capturer autre chose que leur dos et la distance les séparant. La distance : voilà quel est le maître-mot du film de Nebbou, du moins dans un premier temps.

Distance (R. Duris, M. Sanpasiri) (©Sony Pictures)

Distance relationnel, donc : Mapring (Master Sanpasiri), l’enfant de quatre ans de la séquence décrite plus haut, vient d’être adopté par un couple aimant. S’il tisse des liens avec sa nouvelle mère (Crisitana Capotondi), il refuse la présence de Thomas (Romain Duris), l’homme de l’hôtel, ce nouveau père qui, malgré tous les efforts du monde, ne parvient pas à l’apprivoiser. Lorsque l’élément féminin de ce trio meurt dans de tragiques circonstances, la seule amarre qui les reliait rompt brutalement, les isolant l’un de l’autre, chacun reclus dans son chagrin. Distance géographique ensuite : le petit garçon est thaïlandais ; Thomas, souffrant du rejet perpétuel que le gamin lui fait subir, décide de faire le voyage dans le pays d’origine de l’enfant afin de le reconduire auprès de sa famille d’origine, certainement plus à même de prendre pleinement soin de lui. De la France à la Thaïlande, d’autres distances se créent alors, la plus importante d’entre elles étant linguistiques ; si Mapring et Thomas ne se comprennent pas par les mots, le père adoptif dépend lui-même entièrement d’un interprète très paternel tant avec lui qu’envers l’enfant (il est interprété par l’excellent Vithaya Pansringarm, entr’aperçu dans un autre registre de film dans Only God Forgives de Nicolas Winding Refn [2013]), et lui permettant de poursuivre sa recherche des parents biologiques du garçonnet.

Tous ces éléments menant à une incommunicabilité généralisée véhiculent par leur association même une mélancolie diffuse, contenue dans la douceur profonde dont fait globalement preuve Fils de personne. Nous l’avons dit plus tôt mais nous le répétons tant cela importe quant à la structure narrative du long métrage de Nebbou : le film, guidé par chacune des évolutions du récit avance par touches infimes, donnant l’impression aussi réconfortante que parfois frustrante d’une œuvre lovée dans un cocon de délicatesse presque hermétique au monde extérieur à ce trio de personnages désoeuvrés. Mises bout à bout, les scènes et leur douceur respective ont leur pouvoir émotionnel certain, la plus représentative se trouvant environ aux deux tiers du film, montrant le père et le fils en voie d’apprivoisement, l’un lavant l’autre dans une bassine, la caméra enregistrant chacun des gestes de l’adulte envers un enfant qui, enfin, se laisse approcher, ceci sans qu’un seul mot ne soit prononcé.

Rare instant de menace (M. Sanpasiri, R. Duris) (©Sony Pictures)

Le revers de la médaille de cette latence constante se trouve dans le fait que Fils de personne ne sorte presque jamais de ses rails ni de ses gonds, comme anesthésié par la douleur, ne parvenant jamais à prendre les chemins de traverse narratifs ou formels que l’idée même du voyage au bout du monde et la notion de danger supposée par la perte de repères de chacun des deux personnages principaux pourraient laisser supposer, se dirigeant tout droit vers une résolution finalement attendue. Lorsqu’il laisse ponctuellement la porte ouverte à la colère du père ou du fils, ou quand la menace générée par l’inconnu ou la barrière de la langue (parfois conjoints) surgit sans crier gare, Safy Nebbou parvient à créer les meilleures scènes, parfois tendues, de son film (les retrouvailles compliquées avec la supposée famille biologique de Mapring, qui n’en veut qu’à l’argent de l’intrus européen).

Fils de personne a donc les défauts de ses qualités : récit de deuil et de parentalité délicat et émouvant, le film ne parvient cependant jamais à enthousiasmer totalement du fait de cette même délicatesse devenant au fil du long métrage un système dans lequel il s’enferme jusqu’à ne plus pouvoir en sortir véritablement. On aurait vraiment voulu apprécier pleinement ce film de Safy Nebbou, cinéaste que l’on aime souvent beaucoup, mais qui livre ici une œuvre tout aussi douce et limpide que, finalement, assez peu passionnante.

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A propos de Michaël Delavaud

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