Nous avions découvert Mark Jenkin en France et sur grand écran en 2024 grâce à la distribution par ED Distribution de son second long métrage, Enys Men, tourné deux années auparavant. Découverte aussi belle qu’étrange : cet étonnant film aussi éthéré que terrifiant misait sur une aliénation fondée sur le vide et la répétitivité de la vie d’une botaniste bénévole vivant loin du monde sur une île perdue au large des Cornouailles, faisant de la pertubation des repères un espace indécidable, situé au carrefour de la folie et du fantastique. Le délai d’attente pour découvrir le premier film de Jenkin, Bait, a été encore plus long : tourné en 2019, il a mis sept ans pour parvenir chez nous, distribué par les mêmes défricheurs cinéphiles. Et force est de constater qu’à sa lumière, Enys Men ressemble aujourd’hui moins à la révélation d’un cinéaste passionnant qu’à la confirmation d’un talent très particulier, Bait faisant de son réalisme à la mise en scène brute et économiquement minimale le portrait d’une humanité résolument rongée par une angoisse sourde, annonçant par sa rugosité et sa précision formelles un malheur qui ne pourra que nécessairement advenir.

Opposition de classe sociale (E. Rowe, S. Shepherd) (©ED Distribution)

Martin Ward (Edward Rowe) est un pêcheur cornouaillais sans bateau : son frère Steven (Giles King) a repris celui de leur défunt père pour en faire une navette à touristes. Martin est également un villageois sans toit : la maison familiale a été vendue à des citadins en villégiature qui ont fait de cette petite bicoque leur résidence secondaire, le plus souvent inhabitée. Travaillant sur la côte et errant dans son hameau, mettant de l’argent durement et maigrement gagné de côté afin de s’acheter son propre chalutier, aidé par son neveu Neil (Isaac Woodvine) en butte avec son propre père, Martin ne cherche qu’à survivre. L’attirance entre Neil et la fille des Londoniens aisés, Katie (Georgia Ellery), va cristalliser les tensions et précipiter une tragédie inéluctable mais impalpable, poignant dans tous les recoins de Bait. Cette inquiétude constante que véhicule le premier film de Mark Jenkin se niche dans les choix formels qu’il opère pour créer son esthétique réaliste, évoquant tout autant un certain cinéma de la modernité héritier du néoréalisme italien que le recours à un naturalisme britannique quelque peu crasseux dont le zolien Cette sale terre d’Andrew Kötting (This Filthy Earth, 2001) pourrait être un équivalent rural.

Mise en scène naturaliste (I. Woodvine) (©ED Distribution)

Le premier de ces choix forts réside peut-être dans les contraintes économiques de production, qui semblent cependant aider à la peinture de ce village à la normalité anxiogène : tourné en 16mm, dans un noir et blanc très granuleux, résolument sale, Bait se fait graphiquement fort peu aimable, ne cherchant jamais la virtuosité tape-à-l’oeil. Au contraire, Mark Jenkin insiste sur la rudesse de la vie dans cette ville de pêcheurs en voie de gentrification, mettant au rebut ceux qui ne pourraient pas, économiquement parlant, faire fonctionner la vie du lieu. De ce point de vue, la photographie du film (que Mark Jenkin signe lui-même) épouse la position sociale de Martin, sorte d’intrus au sein d’un monde en voie de changement radical du fait que lui travaille dur comme fer à faire perdurer les anciens systèmes quand tous les autres ne font qu’adopter sans conscience des évolutions peut-être mortifères. La caméra de Jenkin insiste beaucoup sur les gestes de son travail de pêcheur laborieux, sur ses mains, son visage, ses filets, sa vie sur les rochers et les bords de mer, en opposition avec une classe sociale supérieure et inadaptée à cette existence portuaire devenant peu à peu balnéaire. Le film se fait alors presque documentaire, cousinant par son récit voire sa structure avec le premier film d’Agnès Varda, La Pointe Courte (1955), auquel Bait ressemble donc parfois beaucoup. A une différence près, mais de taille : si la jeune Varda observait alors les pêcheurs sétois trimant beaucoup et gagnant peu galérer dans leur pauvreté, jamais elle ne transforma ce monde en un bloc de malaise, de pur rejet ; jamais elle ne fit de son enfant du pays exilé dans la capitale et revenant pour ses vacances avec sa compagne (les deux interprétés par Philippe Noiret et Silvia Monfort) une menace à l’équilibre, certes déjà précaire, de La Pointe Courte.

Regarder la tragédie (J. Jacobs, G. Ellery) (©ED Distribution)

Ce parfum de menace constante planant sur Bait résulte du second choix esthétique de Mark Jenkin : l’usage du gros plan. De ce point de vue, le montage du long métrage s’avère déterminant, plaçant au sein du récit de la vie difficile de Martin des séries d’objets ou d’éléments de décor filmés en insert, créant d’étranges corrélations à déchiffrer, générant de violents constrastes entre la vie de la famille Ward et celle des Leigh londoniens, révélant au grand jour l’opposition sociale insoluble entre les deux familles. Si les gros plans semblent parfois associés de façon arbitraire, montage guidé par une démarche expérimentale et surréaliste, évoquant quelque peu les montages cryptiques du cinéma godardien, ils contiennent en eux une véritable force d’ordre quasi-phénoménologique, chaque spectateur pouvant y imprimer ce qu’il voudrait y constater. Ce qui ne laisse pas de provoquer une forte angoisse, finalement assez délicieuse : dans ce monde qui perd son sens profond et ses anciens modèles, les points de repères disparaissent eux-mêmes, ceci jusque dans la mise en scène qui cherche pourtant à l’enregistrer. C’est dans ces plis de montage ressemblant à des abîmes que Bait trouve sa réelle singularité : éléments étrangement inquiétants, ces gros plans contiennent bel et bien la violence en germe qui se devra d’éclater aux yeux du monde, amorçant une charge tragique à même de dynamiter la teneur documentaire de cette œuvre hantée.

Beau premier film permettant de considérer sous un autre angle le film qui lui sera postérieur mais que nous avions découvert antérieurement (nouvelle occurrence de perte de repères), Bait confirme Mark Jenkin comme un cinéaste à part, faisant de ses Cornouailles un réservoir original de récits troubles et troublants, et un lieu dont la rudesse contient en elle une indubitable force tragique tapie dans l’ombre mais toujours apte à surgir. Nous serions curieux de découvrir le troisième long métrage du réalisateur, Rose of Nevada (2025), qui semble creuser encore un peu plus le sillon entamé par ce réalisateur étonnant.

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Michaël Delavaud

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.