Roxane Mesquida était présente à Lyon pour la 11e édition d’On Vous Ment !. Elle accompagnait la première française d’Isaiah’s phone de Frédéric Da qu’elle a produit via la société indépendante Eighty Minus Two, dont elle est cofondatrice. Nous avons profité de sa venue pour évoquer avec elle ce versant moins connu de son travail, mais aussi pour revenir sur une carrière d’actrice atypique, tenue à distance de la facilité, et qui raconte en creux une certaine histoire du cinéma français.

Nous l’avions découverte en pleine adolescence dans Sheitan de Kim Chapiron, premier film punk et rentre-dedans, qui au milieu des années 2000, venait bousculer les bonnes manières de la production hexagonale. Dans cet objet jouissif et transgressif, Roxane Mesquida incarnait Ève. Une figure faussement pure et innocente, à la fois objet de désir et élément de trouble contribuant à faire imploser le groupe. Elle imposait une présence magnétique, un jeu instinctif et une dualité alors peu commune dans le paysage francophone, au sein d’une distribution hétéroclite. À tort ou à raison, son visage et son aura sont restés comme la promesse d’une alternative, sans jamais se laisser totalement définir. On ne tarde pas à la revoir dans Une Vieille Maîtresse de Catherine Breillat, Rubber de Quentin Dupieux ou Kaboom de Gregg Araki, devenant, d’une certaine manière, une porte d’entrée vers plusieurs de nos figures fétiches du cinéma contemporain.

De ses débuts remarqués dans le cruel et tranchant, À ma sœur ! de Catherine Breillat au récent et beau Méduse de Sophie Levy, dans lequel elle campe (coïncidence intéressante) de nouveau une grande soeur qui n’est ni une protectrice idéale ni une antagoniste pure, elle construit une filmographie singulière et imprévisible, portée par un goût du risque assumé et une forme de liberté constante. On la retrouvera dès cet été chez Gregg Araki pour son retour au cinéma avec I Want Your Sex. En attendant, rencontre avec une actrice et productrice passionnante.

Méduse © Ph. Lebruman

La première fois que tu étais créditée comme productrice, c’était sur Night Moves de Kelly Reichardt, en tant que productrice associée. Est-ce que cette expérience a ensuite mené à la création de Eighty Minus Two ou ce sont deux choses décorrélées ?

Je suis une grande cinéphile. J’adore être comédienne, mais je tourne depuis l’âge de 13 ans, ça fait presque trente ans maintenant. À un moment donné, j’ai eu envie d’explorer d’autres choses et notamment la production. J’avais des amies productrices qui allaient travailler le film de Kelly Reichardt, et elles savaient que j’étais fan de son cinéma. Elles m’ont proposé de devenir productrice associée avec elles pour cette première expérience qui a été mon entrée dans la production. Après, c’était une grosse machine avec beaucoup de producteurs, et j’ai trouvé que ce n’était pas très intéressant artistiquement. Ce qui me manquait, c’était justement le côté plus créatif : le fait de donner son avis n’avait pas le même poids que sur un petit film.

Du coup, avec Fred (ndlr : Frédéric Da) et un autre ami, on a décidé de créer Eighty Minus Two. Au départ, on s’était lancé plusieurs défis : faire des courts métrages de cinq minutes, sans budget, et voir si on était capables d’intéresser les gens avec ça.

J’en ai réalisé un, Baby (2016), et Fred en a réalisé davantage. Ensuite, ses courts-métrages ont commencé à tourner en festivals. Puis il a fait Teenage Emotions, qui a été sélectionné à Slamdance Film Festival avant d’être acheté par MUBI et après ça, il y a eu Isaiah’s Phone, etc…

Le court-métrage que tu as réalisé, c’était en 2016. Est-ce que, dans cette continuité, tu envisages de réaliser un long métrage ?

C’est un peu mon rêve. Mais ce qu’il y a de difficile, c’est que je travaille énormément aussi en tant qu’actrice. J’ai six films qui sortent entre cette année et l’année prochaine.

C’est difficile de me dire que je vais vraiment réussir à me concentrer sur mon propre projet. Et puis on a des enfants, donc on a une vie assez intense… C’est compliqué mais, à un moment donné, je vais réussir à sauter le pas.

Est-ce que le fait de produire et de réaliser a changé quelque chose dans ta manière d’arriver sur un plateau en tant qu’actrice ?

Comme j’aime le cinéma et que je regarde beaucoup de films, j’ai toujours été fan de réalisateurs. C’est pour ça que j’ai fait dans ma carrière beaucoup de films, qu’on les aime ou qu’on ne les aime pas, qui sont un peu en marge. J’essaie vraiment de travailler avec des gens qui sont honnêtes dans leur travail et qui font des choses par amour du cinéma. C’est ce qui m’a toujours plu. Sur un plateau, mon rêve, c’est un peu d’être à la place du réalisateur. Donc il y a toujours un petit truc un peu frustrant, parce que même si on donne beaucoup en tant qu’acteur, ce n’est pas vraiment notre film. Et on ne sait pas non plus ce qu’ils vont choisir : ce n’est pas nous qui décidons des prises gardées ni de la manière dont le film va se construire. (Rires.). Je ne sais pas si ça répond bien à la question.

Tu as travaillé plusieurs fois avec les mêmes cinéastes : Catherine Breillat, Quentin Dupieux, Gregg Araki ou encore Marcia Romano. Comment ces relations évoluent-elles avec le temps, parfois sur plusieurs années ou plusieurs films ?

Ce sont des gens que j’aime et qui sont devenus mes amis. C’est toujours un immense plaisir de travailler avec eux. Ils le savent d’ailleurs : je leur dis oui presque sans même lire le projet. Travailler avec eux me nourrit énormément, donc forcément, j’ai toujours envie d’y retourner.

À ma sœur ! © Le Chat qui fume

Petite digression : au moment où tu as travaillé avec Catherine Breillat, son cinéma était encore très attaqué ou incompris. Et puis récemment, avec L’Été dernier puis les rééditions de plusieurs de ses films par Le Chat qui Fume, on a l’impression qu’il y a eu une réhabilitation. Toi qui as été associée à son cinéma à une autre époque, comment regardes-tu cette évolution ?

C’est la folie ! Il faut remettre le contexte, Catherine Breillat, je l’ai rencontrée très jeune, j’avais 17 ans. J’ai eu 18 ans juste avant le tournage d’À ma sœur !, heureusement d’ailleurs, parce que sinon le film n’aurait pas pu sortir aux États-Unis. Quand il est sorti là-bas, j’ai dû envoyer une copie de mon passeport pour prouver que j’étais majeure pendant le tournage.  

Le film a été présenté en compétition à Berlin, on est montés sur scène et on s’est fait huer. C’était vraiment violent. La comédienne que je suis aujourd’hui, c’est grâce à Catherine Breillat. Je l’aime énormément, on s’entend merveilleusement bien et elle m’a tout appris. Elle m’a aussi ouvert les yeux sur un autre cinéma et je suis devenue cinéphile grâce à elle. 

C’était hyper dur parce qu’on m’avait enfermée dans l’image de « l’actrice de Catherine Breillat » et à l’époque, ce n’était pas du tout valorisé comme ça peut l’être quand on tourne avec certains réalisateurs plus consensuels ou « cools » aux yeux du milieu. En plus, juste après j’ai fait un autre film avec elle, Sex Is Comedy. Catherine me disait toujours : « Il faut que tu apprennes l’anglais, je suis sûre qu’aux États-Unis ils t’aimeront ». Elle avait raison, à un moment donné, c’est devenu évident : Gregg Araki m’a demandé de venir jouer dans son film parce qu’il adorait le cinéma de Catherine Breillat. En France, je n’avais pas ça et j’étais fan de Gregg Araki. Je me suis dit : bon, je prends mes valises et j’y vais. J’ai bien fait, parce qu’ensuite j’ai fait plein de choses intéressantes et que je n’ai pas arrêté de travailler.  

Ce qui me faisait juste bizarre c’était d’être autant mal aimée dans mon pays et de voir ce décalage entre la France et l’étranger quand je voyageais. J’ai fait le tour du monde avec les films de Catherine Breillat, en Asie, aux États-Unis…les gens adoraient, ils étaient fascinés. Même le créateur de Gossip Girl disait que son film préféré était À ma sœur !, je trouvais ça complètement fou.  

Et maintenant, soudainement, tout le monde adore Catherine Breillat. C’est devenu « cool ». Et moi je suis là : « Mais vous avez oublié qu’il y a vingt ans ? Ce n’était pas du tout comme ça ! ». C’est très étrange à voir, mais je suis tellement heureuse pour elle. Elle n’avait jamais eu de reconnaissance institutionnelle : aucune nomination aux César, même pas pour les costumes d’Une vieille maîtresse, alors qu’ils avaient tous été créés spécialement pour le film. Nous non plus, on n’était jamais nommées, ni moi, ni Anaïs Reboux pour À ma sœur !. Donc la voir enfin reconnue aujourd’hui avec une nomination en meilleure réalisatrice, ça m’a vraiment fait plaisir pour elle.

D’une certaine manière, il y a eu quelque chose de similaire avec Quentin Dupieux. Au moment où tu tournes avec lui, il n’a pas encore l’aura ou la reconnaissance qu’il a aujourd’hui. Rubber marque un peu un tournant, alors qu’avant ça Steak avait été assez méprisé. On sentait qu’un enthousiasme naissait, mais encore très de niche.  

Oui, complètement mais même Kaboom, finalement. Gregg Araki était connu, mais par un public très spécifique. Et d’un coup, Kaboom a cartonné en France. Le film a tellement bien marché qu’ils ont ajouté beaucoup de salles dès la deuxième semaine, ce qui est assez rare. Ils ont même relancé toute une campagne d’affichage.  Franchement, j’ai eu de la chance parce que quand je suis partie aux États-Unis, c’était vraiment : « Bon ben vas-y, on verra si t’y arrives… bonne chance. ». On m’en voulait un peu de partir. Et finalement, les deux premiers films que j’ai faits là-bas, c’était Kaboom et Rubber, que j’ai tournés quasiment en même temps. Les deux se sont retrouvés à Cannes, donc je me suis dit : « Ouf, je ne vais peut-être pas être complètement détestée. »  Après, j’ai un parcours un peu atypique, mais je ne changerais ça pour rien au monde.

Kaboom © Why Not Productions

Je regardais les dix premières années de ta carrière : tu tournes dans un certain cinéma d’auteur français, avec Benoît Jacquot, Catherine Breillat… Même Kim Chapiron, que je considère comme un auteur, même s’il n’était pas forcément ainsi qu’il était perçu à l’époque.

Surtout pour Sheitan ! 

J’avais 15 ans quand le film est sorti et je l’attendais comme le Messie.

Encore une fois, il y avait un vrai décalage entre la critique et le public. On a fait le tour de la France avec ce film, on allait de partout et les gens étaient hystériques, il y avait un vrai amour pour le film. En revanche, la critique, et surtout le cinéma français l’ont complètement snobé. Il a fallu attendre que Kim fasse Dog Pound, qui a été à Tribeca, pour que tout d’un coup, les gens décident de l’accepter. C’est un peu dur quand même. Je suis une super fan de Sheitan mais pour moi, c’était la même histoire : je venais de faire du Breillat, puis je faisais Sheitan. On ne savait pas du tout où me situer, je crois qu’on aime bien mettre les gens dans des cases.

Justement après ton début de carrière dans le cinéma d’auteur français puis ton passage par le cinéma indépendant américain, depuis une dizaine d’années, on te voit davantage dans des premiers ou deuxièmes films français assez marginaux. Est-ce que tu as l’impression qu’avec cette nouvelle génération de cinéastes français, tu es aujourd’hui mieux acceptée ou mieux comprise que lorsque tu as commencé ?

Oui, parce que ces gens-là adorent Breillat ! Peut-être qu’il a fallu que j’attende qu’une nouvelle génération arrive. Je viens d’ailleurs de faire le premier film d’un réalisateur qui sort de la Fémis, et lui aussi est un grand fan de Catherine Breillat. C’est assez drôle, en fait. Il a fallu attendre.

Il y a un film qui peut sembler étrange au milieu de ta filmographie, c’est Nos Futurs de Rémi Besançon, qui serait une incursion dans un cinéma beaucoup plus populaire, ou en tout cas immédiatement populaire. 

Je suis d’accord avec toi. En plus, je l’ai tourné en même temps que Malgré la nuit de Philippe Grandrieux qui est vraiment un film très chelou. Enfin, il y a des moments où on dirait un film expérimental. Concernant, Nos Futurs… J’aime bien les challenges, c’était une super belle expérience, j’aime beaucoup Rémi Besançon et je serais ravie de retravailler avec lui. Mais même Gossip Girl, me retrouver dans cette série, c’était un petit peu foufou. Ou encore une série que j’ai tournée pour Canal+, qui s’appelle XIII. Je l’ai faite parce que le showrunner, c’était Roger Avary et c’est pour ça que j’avais envie de jouer dedans. Il y a toujours un peu une excuse.

Et parmi tous les films que tu as faits et tous les cinéastes avec qui tu as travaillé, dans quel type de cinéma te sens-tu la plus libre, la plus épanouie en tant qu’actrice ?

C’est difficile… Je ne sais pas, honnêtement. C’est vrai que travailler avec Gregg Araki, par exemple, c’est très excitant parce qu’il écrit des personnages tellement colorés, très forts. Et puis, c’est drôle, mais j’aime bien jouer en anglais parce que bizarrement je suis moins timide dans cette langue. Je pense que ce serait beaucoup plus difficile pour moi de jouer en français les personnages que je joue pour Gregg Araki : ils ont quelque chose de tellement libre, de tellement cool.

On a parlé de Breillat, mais quand les gens te croisent ou viennent te parler de ton travail, quels sont les films ou les rôles qui reviennent le plus souvent ?

Ça dépend vraiment de l’âge. Généralement je dis aux gens : « Dis-moi l’âge que tu as et je vais te dire dans quoi tu m’as vue ». (Rires) Les films de Breillat évidemment, mais on me cite beaucoup Sheitan en ce moment, alors que ça n’a pas été le cas pendant des années. C’est marrant parce que le film est sorti il y a exactement 20 ans cette année.

À l’inverse, est-ce qu’il y a des films ou des rôles qui ont été très importants pour toi, très structurants, mais que tu trouves un peu sous-estimés dans la manière dont on en parle aujourd’hui ?

Non, je ne crois pas. C’est difficile de se rendre compte en plus quand on est dans un film, déjà je ne peux même pas les voir en tant que spectatrice.

Tu ne revois pas les films dans lesquels tu joues ?

Rarement. J’ai revu À ma sœur ! l’année dernière, parce qu’avec Catherine Breillat et Anaïs Reboux, qui joue l’autre sœur, on a été invitées dans un festival en Allemagne pour une rétrospective. Et je ne l’avais pas vu depuis vingt-cinq ans. Et pour la première fois, j’ai pu voir vraiment le film…C’est il y a tellement longtemps que du coup je me suis vue complètement détachée de l’expérience, et puis de moi-même aussi. À l’écran, c’est moi, mais il y a si longtemps… J’avais plus de tendresse, et je ne me jugeais plus.

À ma sœur ! © Le Chat qui fume

Entretien réalisé le 8 avril 2026 à Lyon. Un grand merci à Nicolas Landais, l’équipe du festival On vous ment ainsi qu’à Roxane Mesquida. 

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