Tempête du fantasque, orage de l’occulte, pluie de météorites ésotériques, le Offscreen Festival revenait en mars dernier fêter sa XIXe révolution galactique. Culturopoing y était et vous livre ses souvenirs passionnés et non exhaustifs du plus foudroyant des festivals du plat pays. Sur la planche de ce troisième et dernier compte rendu : un remake de Point Break, un sommet de philosophie zen, un orgasme émouvant et un Mont Rushmore du cinéma étrange. En piste !

Les nocturnes du festival Offscreen sont une marque de fabrique, une signature iconique, le genre de soirée qu’on ne veut louper sous aucun prétexte. L’année dernière, Robert Fischer avait – par exemple – embrasé une foule en délire pendant près de 6h, mêlant des punchlines bien senties à sa passion pour la folk horror (1). La barre avait-elle été mise trop haut ? Etait-il possible de faire encore plus explosif, encore plus fort, encore plus beau ? Oui oui oui, et cette année, le boucan rocambolesque débordait jusque sur la chaussée. Rue Aremberg, devant le Cinéma Nova, s’était improvisée une performance décadente et baroque, assortissant masques de Kennedy, Trump, Reagan et consorts, à des mitraillettes en plastoque, à des costumes subversivement débraillés, ou encore à un guetto blaster crachant l’hymne des Etats-Unis. La troisième des rétrospectives du Offscreen cuvée 2026, consacrée aux thrillers outre-atlantique des années 70s, paranoïaques et politiques, prévoyait dans les jours qui suivaient quelques indispensables classiques : Blue Collar (1978), Nashville (1975), Network (1976) … Cette soirée du vendredi 20 mars faisait office de paroxysme, de feux d’artifices : avec au programme Punishment Park (1971) mais pas que !

Alors que la fête costumée se prolongeait sur scène, les équipes de programmation ont tant bien que mal tenté de ramener de l’ordre dans la salle, le temps en tout cas de redessiner le contexte des années 70 aux USA : une période contrastée, entre les désillusions constitutionnelles et les affres du show business, entre les rêves de grandeur et les fissures désabusées, entre les scandales et les éclats de rire. Des contrastes qui ont agencé les contours de l’avant-programme, promenant les rétines depuis le sanguinolent court-métrage The Big Shave (1967) de Martin Scorcese – primé à sa sortie en Belgique -, jusqu’à une compilation hilarante de la première saison de Saturday Night Live en 1976, en passant évidemment par un intermède publicitaire – les réclames Coca-Cola avaient quand même sacrément la classe. Peaktime de cette première partie de soirée, la diffusion d’un extrait du méconnu Hi Mom (1970) de Brian de Palma : pour rendre hommage à l’esprit libertaire du Nouvel Hollywood, pour montrer que c’est bien dans ce film que De Niro a fait ses premières classes, pour tirer définitivement la soirée du coté de la satire grotesquement aiguisée. Car la séquence « Be Black, Baby », entre le happening civique et la performance théatrale, est une dénonciation brutale du libéralisme blanc, de son wannabe progressisme, de son racisme sous-jacent. Une bombe, tout simplement !

Et puis, soleil d’une nuit étoilée, the one and only Punishment Park. Une projection aux allures d’hommage : Peter Watkins nous quittait le 30 octobre 2025. Tout a déjà été dit sur ce film : sur son actualité toujours brûlante aujourd’hui ; sur sa vision esthétique ; sur sa photographie ; sur son travail avec des acteurs non-professionnels ; sur ses dialogues improvisés ; sur sa sonnette d’alarme ; sur les écoles de cinéma qui le mettent chaque année au programme. Punishment Park n’est rien d’autre qu’une oeuvre d’art, furieuse et envoutante : à peu près tout le monde dans la salle en était persuadé avant même le lancement des images. Moins nombreux étaient peut-être ceux qui comme moi, le découvraient pour la première fois sur grand écran, en compagnie d’un public, a fortiori dans un cadre aussi sauvagement badass que le Cinéma Nova : un rêve de cinéphile s’est réalisé, tard dans la nuit du 20 mars 2026. Le revoir était aussi l’occasion d’y trouver autre chose, passé outre le vertige, l’ivresse, la rage, du premier contact. La façon par exemple dont Watkins joue avec les codes du reportage télévisé, intégrant la caméra comme catalyseur de son sujet, donnant l’illusion de spontanéité pour articuler une pièce de théâtre corrosive, justicière. La façon aussi dont il distille plus d’ambiguïté qu’il n’y parait, de part et d’autre du banc des accusés, rejetant la faute d’abord et surtout vers le système répressif. La façon enfin dont le film trouve écho de notre coté de l’Atlantique, dans le fabuleux Un pays qui se tient sage (2020) de David Dufresne notamment. Bref : voyez Punishment Park, revoyez-le, re-revoyez-le au cinéma et emmenez tous les gens que vous aimez avec vous – c’est un ordre allez zou !

Samedi 21 mars après-midi, retour aux affaires du cinéma contemporain avec l’une des sensations annoncées des Offscreenings – présentés comme les « films cultes de demain ». Après un passage remarqué au Fantastic Fest, Dawning (2025) était de passage en Belgique. Un film « indescriptible », « à la croisée de tellement de genres, qu’il a parfaitement sa place dans notre festival » nous introduit la programmatrice Alexandrine Lirola, avant de passer le micro au réalisateur norvégien Patrik Syversen venu défendre son nouveau bébé dans le plat pays. L’occasion pour lui de déclarer sa flamme au Offscreen, au Cinéma Nova, à toutes ces bizarreries cinématographiques qui l’ont obsédé, qui l’ont encouragé à prendre la caméra – dont Pieces (1982) programmé quelques jours plus tard. On retrouve effectivement de cette effervescence barrée dans son drame familial escaladant, le temps d’un 0 à 100, vers la fable sadique et le jeu de massacre. Rappelant Sonate d’Automne (1978), Oslo, 31 août (2011) ou la brutalité sordide de Thriller (1973), Dawning est bel et bien scandinave, en plus d’être autre chose : cosmique, satellitaire, astral, s’appuyant autant sur des dialogues percutants que sur une photographie sublissime – qui jongle entre le noir-et-blanc étouffant et les couleurs chaleureusement volatiles.

« J’ai commencé à écrire le script sans savoir qu’il allait devenir l’ébauche d’un film d’horreur », explique Syversen après la séance, « mon point de départ a été l’empathie envers mes personnages et j’ai voulu que l’on sente que les images fassent tout ce qui étaient en leur pouvoir pour empêcher le drame d’arriver ». D’humeur philosophique – et sacrément éloquent -, le réalisateur raconte ensuite ce qu’il perçoit comme l’écueil du langage dans nos sociétés occidentales : des mots qui expliquent, qui décrivent, qui font sens, mais qui isolent dans le même temps, bâtissant des murailles sémantiques plutôt que de faire communier les sensibilités, les douleurs, les solitudes. A propos du mélange des genres à l’oeuvre dans Dawning, il y voit un pied de nez aux vanités monolithiques ; la réconciliation des énergies contradictoires inhérentes à chacun et chacune, sorte de ying et de yang qui communiquent – ou devraient communiquer – en harmonie. Alexandrine Lirola l’interroge pour finir sur l’étrange scène du diner familial où le conjoint d’une des trois soeurs patine dans des explications métaphysiques. « Ce personnage incarne la naïveté curieuse du monde, l’importance de laisser l’ego de côté, de préférer le chemin vers la paix intérieure aux cimes de la rationalité » – il est parfois de ces Q&A qui sont aussi lumineux que les films.

Soufflé par ces envolées lyriques, encore groggy par le chef d’oeuvre de Peter Watkins, le Offscreen ne laisse décidément pas le temps de fléchir. À peine la nuit tombée s’enchainait une autre déflagration de la vingtaine festivalière : la projection de Hard Boiled (1992), présentée – s’il vous plait – par l’immense Julien Sévéon. Le spécialiste du cinéma asiatique et particulièrement de la sulfureuse Catégorie III hongkongaise avait déjà consacré une conférence à John Woo plus tôt dans la semaine. Il venait cette fois « retomber amoureux ». C’est ému – le sourire jusqu’aux oreilles de celui qui vient prêcher une merveille -, qu’il s’est souvenu, micro à la main, du choc de la découverte en salle à l’époque de ce qu’il considère comme « l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma », comme le « Cuirassé Potemkine de la fin du siècle », comme un « orgasme » en 16/9. Il distille ensuite quelques infos sur la genèse de cette épopée. Le fait, par exemple, que le tournage fut long, organique, le réalisateur se laissant guider par les rencontres, les nouvelles idées : la scène d’ouverture dans le salon de thé – pourtant iconique – n’était pas prévue à l’origine, elle s’est improvisée car l’opportunité de « détruire » un salon de thé s’est présentée.

Le fait aussi que John Woo était décidé à quitter Hong Kong après la réalisation de ce film. Si la rétrocession à la Chine n’arrivera qu’en 1997, elle est déjà dans tous les esprits. En 1989, Deng Xiaoping avait ordonné le massacre de la place Tiananmen et l’annexion à ce régime militaire laisse présager le pire. D’autant que d’autres événements louches se multiplient dans l’ancienne colonie britannique – l’enlèvement d’actrices, l’investissement massif des Triades – et donc « qui peut partir, part » explique Julien Sévéon. Hard Boiled sera la réponse du réalisateur à cette angoisse qu’il aborde en filigrane, par métaphore, à travers notamment la fastueuse prise d’otage finale dans l’hôpital où plus que la vie des personnages de Chow Yun Fat et Tony Leung, ça serait la survie du peuple hongkongais qui serait en jeu. John Woo prévoit donc de s’envoler vers Hollywood mais avec fracas, déterminé à laisser derrière lui une trace indélébile, mêlant la crème de la production actuelle aux hommages aux films de kung fu qui l’ont bercé – les chorégraphies éclatantes, le montage épidermique, l’intensité des corps-à-corps. Un must-absolu, un sommet inégalé, Hard Boiled est un tatouage sur la rétine : quel incommensurable kiffe de le revoir dans des conditions aussi sublimes – merci Julien Sévéon, merci le Offscreen. <3

Les festivités allaient se prolonger d’une ultime semaine mais dimanche 22 mars, mes valises étaient déjà faites et je m’apprêtais à quitter Bruxelles. C’est donc en chantant le cygne que je me suis dirigé vers le Cinéma Nova : pour un dernier frisson, un dernier sursaut, une ultime friandise. Et je fus servi – oh que oui : Arrebato (1979) est sans conteste possible l’un des triomphes, l’un des moments suspendus, l’une des navettes spatiales de ma dizaine de jours de festival. « Je l’ai déjà vu trois fois, et je ne suis toujours pas bien sûre de quoi ça parle », ironise la programmatrice Anne Billson avant de s’épancher sur le côté matriciel de la réalisation de Iván Zulueta : « avant la Movida, il y a eu Arrebato ». Almodovar – qui en parle comme son film d’horreur préféré – fera en effet appel à tout le casting plus tard dans sa filmographie : le troublant Will More dans Dans les Ténèbres (1983), la canonique Cecilia Roth dans Tout Sur Ma Mère (1999) ou le longiligne Eusebio Poncela dans La Loi du Désir (1987) – entres autres … Pour l’heure, tout ce beau monde était réuni dans cette fresque fragile et cathartique, solaire et passionnée, à la croisée de la déclaration d’amour à l’héroïne et au cinéma.

Il y a un peu près tout pour que ce film soit glauque, moribond, dispensable. Une énième variation sur la drogue qui fait patiner ses personnages. Son propos est sinueux ; sa photographie est terne ; son rythme, long et lent. Mais voilà, Arrebato est différent. Il a beau être tout ça à la fois, à mesure que les images défilent, il se transforme, se métamorphose, comme une transe, une messe, une hypnose. Arrebato est une ligne de crête venteuse, une corde tendue au-dessus d’un précipice : le genre de quête qui comporte des risques et qui fera forcément des sceptiques. Il a pourtant ce petit truc en plus, cette sorte de lumière spéciale, ce je-ne-sais-quoi et ce presque-rien dirait Jankélévitch. Au point qu’il est difficile à décrire, à résumer, à partager : comment préparer à cette étrange expérience ? comment expliquer que le Père Noël existe ? Car – disons le franchement – Arrebato est un graal de cinéphile. C’est pour vivre des émotions pareilles que l’on arpente les rayons des vidéoclubs ; que l’on erre sur Letterbox ; que l’on s’empiffre de festivals ; que l’on voyage à Paris, à Bruxelles ou Lausanne. Car Arrebato n’est pas parfait certes, il est encore davantage : il réconcilie juste avec le plaisir simple, ému, ingénu de voir des films. Toujours plus de films. Et rien que pour ça, il mérite sa place au panthéon du cinéma !

Merci à Dirk Van Extergem, à Alexandrine Lirola, à Anne Billson, à Sander Rosseels, à toute l’équipe du Offscreen, du Cinéma Nova, de la Cinematek, du Cinéma l’Aventure et du RITCS pour leur accueil sensationnel et leur programmation sans pareil.

Une seule question subsiste : avez-vous déjà pris vos billets pour l’année prochaine ?

 

(1) Le récit de cette hérissante soirée par votre serviteur est à retrouver ici : https://www.horscircuits.com/site.php?type=P&id=258

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Nicolas ANDRIEUX

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.