Gunhild Westhagen Magnor – « Les Optimistes »

« On ne peut pas laisser nos ambitions nous emporter »

(une des joueuses, à l’idée de…jouer un vrai match)

 

Bikini-strings et p’tites pépées Vs. Lycra et p’tites mémés : toi qui entre ici, oublie tout ce que tu pensais savoir du volleyball.

A ma gauche, « Les optimistes », soit l’équipe norvégien un peu particulière de volley qui donne son nom au documentaire de Gunhild Westhagen Magnor, entièrement composée de fringantes mamies de 66 à 98 ans. Et à ma droite…eh bien, les optimistes aussi, vu qu’elles n’ont jamais joué un seul vrai match de leur existence, se contentant de se séparer en deux clans se renvoyant vaguement la balle. Tout s’emballe alors qu’elles découvrent que « Les canonniers », une équipe d’hommes, suédois qui plus est, serait prêts à les défier. Mais il reste tant de choses à faire : trouver une tenue, un logo, financer le voyage et, oh, imprimer les vraies règles du jeu sur internet.

LO_1_©Dimitri Koutsomytis

Archétype du feel good documentary, tendance je-mets-une-citation-sur-le-bonheur-au-générique, « Les Optimistes » est l’exemple parfait du travail bien fait : trop humble pour prêter le flanc au cynisme, trop béat pour dire autre chose que son pitch d’origine (« la vieillesse n’est pas un naufrage mais aussi de la joie »).

Le nez dans le filet de son sujet et se placant résolument hors de toute horizon filmique, il se laisse regarder avec plaisir et tendresse, oscillant entre un parcours convenu et démonstratif, quasi fictionnel et plutôt efficace (toute la préparation du match, point d’orgue du film), et quelques rares erreurs de goût, avec une mention spéciale à la partition musicale qui, quand elle ne vire pas au romantique tendre et guitare acoustique assène une fanfare mexicaine sur la joie, dans un improbable mariage entre le froid scandinave et une fête de la pinata en centre commercial.

Quand bien même ce dernier choix se justifiera diégétiquement dans le match final, il est l’un des syndromes de l’argumentaire de « vente » d’un tel projet : la joie, malgré tout, partout, quitte vous forcer le trait pour que vous vous y sentiez bien. De la séquence fitness en musique aux bons mots bien choisis, des sourires ultrabright aux moments de tendresse des couples, le bon grain s’y trie naturellement de l’ivraie sur le tamis de la positive attitude (cf. Lorie, RIP) : regardez comme elles sont belles, ces mémés, regardez comme c’est mignon. On a dit feel good, que feel good soit.

LO_5_©Pickup_Jour2Fête

L’enterrer aussi vite serait toutefois mettre sous le tapis quelque chose qui survient, presque à rebours, tout au long du film, et que la réalisatrice semblait pourtant prendre à bras-le-corps dès sa première séquence.

Après un sirupeux générique, la caméra est brutalement dans la chambre de l’une des joueuses, la plus touchante d’entre elles, Goro, 98 ans. C’est le petit matin et on prend le temps de la voir enfiler ses bas : étrange rituel intime pour un film soi disant solaire. Elle se lève, soulève le pied gauche, tentant de tenir l’équilibre sans succès et avoue qu’elle fait ce genre d’exercice chaque matin, « pour me forcer à me tenir debout ».

Se tenir debout, c’est justement l’enjeu de la lutte intime que mène chacune des protagonistes depuis des générations de joueuses, comme dans cette séquence où l’une d’elle, prenant un article de journal à leur propos, commente celui-ci dans une lente litanie de morts par cancer et démence. Cela survient, parfois, bien sûr, comme lorsque, au détour d’une simple séance de pédicure, Goro révèle l’air de rien son cancer en prenant un bain de pied, ou quand cette autre évoque une dizaine de fois son déménagement que l’on sent par la répétition être un vrai deuil. C’est dans ces petits théâtres filmés en plans frontaux, percés de quotidien et malgré tout d’éclats de rires, que rôde la vieillesse : gestes trop lents, silence et trop souvent solitude. Les joueuses n’en deviennent alors que plus touchantes, belles et vibrantes, dans leur obsession de lutter contre le vide absolu qui les attend.

LO_7_©Pickup_Jour2Fête

Cette mélodie de la disparition et de la déchéance, qui est le cœur noir du film, on aurait voulu, sans s’y appesantir, qu’il continue à le faire pourtant sien en le faisant dialoguer avec la joie du jeu plutôt qu’en le repoussant autant que possible sur le banc de touche. Difficile équilibre, peut-être impossible enjeu, mais enjeu enfin : au-delà de la belle humilité de la tendresse, le film aurait alors pu basculer de l’anecdotique au bouleversant, de la sympathie du jeu à la lutte pour la vie. Et tant pis si ce match est perdu d’avance, tant qu’il l’est en souriant.

A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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