Premières notes et premier contact avec le festival, dans ce qui semble être, à la lecture du programme, sa première mue : grandir à Séoul.

Soit les portraits d’une jeunesse oscillant entre l’errance et la nécessité de la réussite, au milieu du bouillonnement et du grondement de la mégalopole.

On passe rapidement sur Villa triste, court-métrage de Kim Hee-Jin, histoire banale d’une mère expropriée qui revient chercher le cadeau de sa petite fille dans l’ancien appartement afin de pouvoir fêter dignement son anniversaire dans un restaurant miteux. Dégoulinant de bons sentiments, réalisation propre mais sans fard, le film tient principalement pour sa première minute, où se faisant passer pour une potentielle locataire à l’agence, le personnage principal s’apprête à revisiter le bien où elle vécut. Quand le propriétaire la repère, c’est tout le background qui est révélé et dans le film et au spectateur. Malin mais insuffisant pour insuffler un souffle à une proposition trop vague.

10 minutes, de Lee Yong-Seung

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Atterrissage en douceur et en ennui poli face à ce classique film social sur la vie en entreprise, mâtiné d’humiliation et de besoin de réussite tout asiatiques.

Soit Ho-Chan, qui rêve de devenir producteur mais accepte dans l’attente un stage dans un service municipal. Quand il échoue une fois de plus à son examen, il envisage sérieusement le poste fonctionnaire qui s’ouvre à lui, renonçant à ses rêves pour un avenir qui lui permettrait d’aider les siens. Mais, bien entendu, les choses vont virer aigre lorsqu’une jolie K-girl, Pandore sexy et un peu bêtasse débarque pour foutre en l’air le ronronnement grisâtre du service à coups de cupcakes, d’infusion bio et de « hi hi hi » mutins.

Chronique amère et parfois drôle d’une jeunesse oscillant entre la poursuite du rêve et la sécurité d’une société imposant ses lois parfois violentes, sorte d’Amélie Nothomb au pays du Matin Calme, 10 minutes, toujours juste mais jamais surprenant, ressemble à s’y méprendre à n’importe quel film en entreprise, petites et grandes humiliations à la clef.

Et s’il faudrait d’ailleurs un jour faire une analyse approfondie pour tenter de tisser à quel point la vie de bureau doit obéir au même archétypes mondiaux, et quand bien même 10 minutes est loin d’être inintéressant dans la manière dont il les met en résonance (notamment sur ce choix étrange et classique : vaut-il mieux lâcher la proie pour l’ombre, ou se satisfaire d’un boulot médiocre mais compensé par l’amitié et la tendresse que l’on ressent pour ceux qui partagent nos journées gris ?), difficile d’être happé par le parcours assez convenu du héros, de l’espoir à la désillusion, d’autant que le film se refuse à sortir au maximum de sortir de son open-space-sujet.

Dommage, car c’est dans ces différentes séquences « out » ou « off » (la journée escalade, le restaurant, les quelques scènes familiales ou l’errance nocturne dans Séoul) que le film parvient à en dire énormément. Il suffit de repenser aux quelques moments sur la terrasse du building, où en fumant une cigarette, les employés n’ont pour seul horizon que d’autres buildings encore plus imposants qui ferment obstinément le cadre pour percevoir une vraie mise en scène de cette destruction de soi au profit du système.

Jolie métaphore tout de même, qui, sans trop en déflorer ici, voit son héros immobile, isolé par une vitre de verre de ses collègues au moment d’une simulation de tremblement de terre. Frémissements réels de la tectonique des sentiments à l’heure du choix, véritable moment de mise en scène d’une réalisation qu’on aurait sans doute espéré plus surprenante.

Wild Flowers, de Park Suk-Young

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Séquence coup de poing pour ouvrir la (bonne) surprise de cet après-midi, où dans un bas-côté post-apocalyptique, deux gamines vêtues tendance La Route sauvent une troisième en écrasant le crâne du violeur bestial. Elles ont 15, 16 ans tout au plus, sans famille ou en fuite, on n’en saura jamais rien, et dans cet étrange terrain vague de la mégalopole se tisse le début de leur parcours commun.

Car leur errance ne fait que commencer : attiré par la Sorcière, la maison en pain d’épices devient un lugubre hôtel de passe où elles seront séquestrées dans l’attente de clients avides de ces Wild Flowers. Jusqu’à ce que, profitant d’un instant d’inattention et de l’aide d’un jeune sourd-muet (si, si) détenu avec elles, elles prennent la fuite dans la ville fantôme.

Conte morbide oscillant entre le polar et le film intime, Wild Flowers est la chronique de ces quelques êtres perdus, innocences cherchant à se construire dans le marasme violent du quotidien.

Si le film fonctionne à plein par instants, c’est grâce à cette manière de filmer la ville comme un ventre gigantesque exhibant ses entrailles, territoire zombie, empli de saleté et de détritus.

Terrains vagues, déchetterie et ruelles humides, marchés nocturnes et maisons abandonnées avant d’être rasées. Ces lieux, ce sont les peaux mortes de la mutation, laissés pour compte de la modernité et des strates immobilières. Joli territoire fantôme, à même d’être habités par ces corps sans histoire ou au passé enfoui.

Loin de la lumière des buildings, dans cette saleté qui finit par souiller même les êtres (le vol, les viols, les trahisons et l’égoïsme, etc.), c’est un film sur la zone grise, en déséquilibre précaire, points aveugles de la civilisation que Park Suk-Young n’hésite malheureusement pas à exagérer à coup de caméra épaule obstinée en plan rapproché, ambiance claustro et difficulté à lire certaines scènes incluses, et de couleurs délavées tristes.

Il n’empêche : s’il erre parfois autant que ses héroïnes (et on sent bien que la deuxième heure patine un peu), il s’en dégage un véritable portrait en creux de l’espace urbain et d’une lost generation, où on recherche moins à grandir qu’à survivre, malgré tout, et construire, avec trois bâches, un foyer.

Bonus : Séoul-Cinéma, ville-mutante, par Charles Tesson

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Repus de misère et de chemisettes à manches courtes, on finit cette première journée au calme à travers un cours de cinéma de C. Tesson, ex-redacteur en chef des Cahiers, aujourd’hui directeur de la semaine de la critique.

Comment le cinéma coréen met-il en scène les mutations géographiques, historiques et sociales de la ville ?

Si le parcours, chronologique et enjoué, est émaillé d’extraits bien choisis de films, il tend (mais c’est la tendance naturelle d’à peu près toute conférence cinéma) à s’éloigner au bout de quelques minutes de son horizon initial pourtant foisonnant pour devenir une sympathique mais plus anecdotique série de coup de cœur classés chronologiquement et introduits plus scénaristique ment que formellement dans le débat. Moment flottant qui nous permettra au moins d’user d’un vieil adage et d’émettre cet indéniable point Godwin du cinéma coréen : « toute discussion sur la Corée qui se prolonge tend immanquablement vers Hong-Sang-soo. »

A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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