Petite mise au point en préambule, à propos du titre Français dont a été affublé Non si Sevizia un Paperino de Lucio Fulci. Sorti en 1972 en Italie, le film n’arrive sur les écrans Français que six ans plus tard en 1978, entre-temps le mythique L’Exorciste de William Friedkin a connu en France un succès sans précédent – qui imagine un film d’horreur à plus de 6 millions et demi d’entrées aujourd’hui? – au point que le distributeur de l’époque dans une logique opportuniste, croit malin de renommer pour l’exploitation hexagonale Non si Sevizia un PaperinoOn ne torture pas Donald Duck si l’on traduit littéralement (1) – en La Longue Nuit de L’exorcisme. Pourtant, quiconque a vu le film aura constaté que l’action se déroule très majoritairement en journée et qu’il n’est jamais question ni même allusion à la notion d’exorcisme… La présence d’une « sorcière » ne peut suffire à justifier cette induction en erreur ridicule, à mille lieues du sujet du film.la-longue-nuit-de-l-exorcisme-3Au début des années 70, dans un petit village de montagne du sud de l’Italie, de jeunes garçons se font mystérieusement assassiner. La police ne parvient pas à identifier le meurtrier, les pistes sont nombreuses, mais aucune n’aboutit. La tension monte au sein de la communauté et les habitants commencent à désigner des coupables pendant que les crimes continuent… Considéré a posteriori par Lucio Fulci lui-même comme l’un de ses meilleurs films, Non si Sevizia un Paperino est un giallo quelque peu atypique si l’on se réfère aux standards popularisés par ses compatriotes, Mario Bava et Dario Argento. En effet, pas de tueur ganté avec un couteau – il fait partie d’un sous-genre à l’instar de Mio caro assassino de Tonino Valeri ou La maison aux fenêtres qui rient de Pupi Avati – délocalisé dans une Italie rurale – le film a été tourné dans le sud du pays, dans la région des Pouilles – et les victimes ne sont pas des jeunes filles mais des enfants, dont on ne voit d’ailleurs jamais les meurtres à l’écran… Cela ne l’empêche pas de respecter les règles du genre  : enquête policière, horreur sanglante et un soupçon d’érotisme.

Le film s’ouvre sur de longues routes au milieu des montagnes, lesquelles resteront le seul lien apparent entre ce petit village de campagne et le reste du pays, le seul marqueur d’une industrialisation qui se serait arrêtée en chemin. Ces plans inauguraux posent un paysage, un décor, un climat – grand soleil et chaleur estivale étouffante – tout en doublant le film d’une dimension politique qui va s’intensifier par la suite. Les routes interminables illustrent la difficulté, l’impossibilité pour une partie de la population se s’extraire de là, de son milieu d’origine. Fulci ne montre que des chemins inverses, à savoir des gens venus des villes de passage pour une durée plus ou moins longue dans le village : des prostituées itinérantes, Patrizia, la fille (Barbara Bouchet) d’un riche homme d’affaire envoyée ici comme une punition pour soigner un passé de droguée ou encore un journaliste en quête de sensationnalisme. Le contre-exemple « positif » pourrait être le père de Patrizia dont il est dit qu’il vient d’ici mais a fait fortune à Milan, sauf qu’il n’apparait jamais et que son cas se résume à une allusion dans le dialogue. Un constat au pessimisme glaçant, faisant germer l’idée d’un mal venu de l’extérieur, d’un nord de l’Italie décadent venu pervertir une campagne pacifique et paisible… Pas de manichéisme, en aucune façon, le tableau est noir pour tout le monde et n’épargne pas, loin s’en faut, les locaux. On observe une population repliée sur elle-même, intolérante et superstitieuse.la-longue-nuit-de-l-exorcisme-4Pas de trace de lien social, la population semble confinée dans les commérages, la défiance de l’étranger, de celui qui est différent, se réfugiant alors dans la religion ou la magie noire pour nourrir l’illusion de lendemains meilleurs ou simplement moins pires. Difficile de déterminer des repères positifs dans ce récit tant tous les personnages sont empreints d’une part d’ombre plus ou moins importante. Non si Sevizia un Paperino ne s’attache d’ailleurs réellement à aucun en particulier – on peut parler de thriller choral – et varie les points de vue au gré de son intrigue, induisant ainsi volontairement des fausses pistes. Cette peinture impitoyable contribue à nourrir le suspens jusque dans ses dernières minutes – on a constamment l’impression que le coupable peut être n’importe qui – mais surtout elle l’ancre dans un réalisme – appuyée par l’usage occasionnel de caméra portée proche du reportage et la superbe photo de Sergio d’Offizzi (le futur chef opérateur de Cannibal Holocaust) – lui donnant un écho encore tristement pertinent aujourd’hui.

Dans un montage à la fois limpide et abrupt, Fulci tire profit de sa multitude de protagonistes pour parsemer son récit de ruptures de ton détonantes qui pervertissent l’ensemble et lui donne un aspect sciemment subversif. Avant que ne surviennent les premiers meurtres, il introduit les enfants (futures victimes) dans un cadre en apparence chaleureux couplé à un thème musical empreint de légèreté – formidable bande originale signée Riz Ortolani, elle aussi fluctuante dans ses différentes pistes – pour une situation à teneur comique, donnant la brève illusion qu’il pourrait s’agir d’une comédie de vacances. L’ironie ne s’arrête pas à ce décalage : ces enfants paraissent beaucoup plus matures dans leurs agissements que la majorité des adultes pourtant censés les éduquer, où comment mêler d’un même élan une légère forme d’optimisme à un pessimisme total lorsqu’on pense au sort qui leur sera réservé ultérieurement. Le réalisateur n’hésite pas à pousser au vice un instant qui devrait être des plus banals au détour d’un simple champ/contre-champ. lorsqu’il confronte un jeune garçon d’une douzaine d’années venu servir un jus de fruit à la sculpturale Patrizia, laquelle totalement dénudée sur sa chaise longue se révèle ostensiblement aguicheuse : le résultat est aussi malaisant qu’excitant. Un pied de nez sacrément osé aux vertus de la censure vantées par Don Alberto, le jeune prêtre du village et plus largement à l’idée de censure même. La séquence valu à Lucio Fulci et l’actrice Barbara Bouchet une comparution en justice pour corruption de mineur! Enfin difficile de passer sous silence, l’un des passages les plus hallucinants et traumatisants du long-métrage. Du début à la fin on voit des villageois plus avides de vengeance que d’apaisement, cherchant un coupable à tout prix en se souciant peu des autorités habilitées à mener l’enquête. Lorsqu’une suspecte « facile » est relâchée par les autorités, ceux ci n’hésitent pas longtemps avant de se livrer à un passage à tabac sordide sur fond de douce chanson d’Ornella Vanoni, accentuant ainsi le décalage et rendant la séquence encore plus terrible, plus cruelle. Il est probable que ce passage ait inspiré un certain Quentin Tarantino, pour l’un des moments particulièrement marquants de son Reservoir Dogs, à la différence notable qu’il n’y a absolument aucun humour à ce moment là dans le film de Lucio Lulci.Grand thriller rural, Non si Sevizia un Paperino peut se voir comme une sorte de cousin Italien des Chiens de Paille de Sam Peckinpah. Il constitue une découverte précieuse qui s’impose d’autant plus que l’édition concoctée par Le Chat qui Fume est juste – une fois n’est pas coutume – superbe. La restauration qu’on avait pu découvrir en avant-première sur grand écran, en avril dernier du coté des Hallucinations Collectives à Lyon est tout bonnement splendide, conservant au maximum les couleurs et teintes d’origine pour les faire ressortir avec netteté en haute-définition. L’édition qui la soutient, composée d’un blu-ray et de deux dvd n’est pas en reste, avec plus de quatre heures de suppléments pour plonger en profondeur dans les souvenirs du film des différents intervenants mais aussi de leurs carrières respectives. Parmi cette multitude de bonus on recommande particulièrement, l’interview en deux parties – a priori assez rare – de Lucio Fulci, enregistrée 1988 sur cassette audio, en réponse à une lettre du journaliste Italien Gaetano Mistretta. Un document assez touchant où le cinéaste revient sur l’ensemble de sa carrière avec une lucidité insoupçonnée. Selon lui son meilleur film serait peut-être Liens d’Amours et de Sang, réalisé en 1969, dont il dit d’ailleurs avoir réemprunté certaines thématiques pour Non si Sevizia un Paperino. On recommande aussi vivement le long entretien avec le chef opérateur Sergio d’Offizi, qui revient sur sa collaboration et sa relation avec Fulci commencée sur Obsédé Malgré lui, avant d’évoquer en détails – au bénéfice de souvenirs fouillés – l’élaboration de la photographie sur Non si Sevizia un Paperino… Enfin parmi les quatre analyses du film proposées, celle de Lionel Grenier du site luciofulci.fr a notre préférence, à la fois passionnée, précise et très intelligible, elle ouvre plusieurs pistes qui ne demandent qu’à être creusées lors de futurs revisionnages.

 

Note :

(1) La traduction de paperino varie en fonction de l’utilisation ou non de la majuscule.
Paperino : Donald Duck / paperino : oiselet.

 

A propos de Vincent Nicolet

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