Carlos Saura – "La Caza (La Chasse)" (1966)

version restaurée, en salles le 9 Octobre 2013

Reprise en salles d’un des premiers chefs-d’œuvre du réalisateur espagnol Carlos Saura. Daté de 1966 et auréolé par un Ours d’Argent pour sa mise en scène au festival de Berlin en 65, "La Caza" reste encore aujourd’hui une œuvre acerbe d’une inventivité cinématographique fulgurante. Cette "innocente" partie de chasse aux lapins, qui scelle les retrouvailles d’une poignée d’amis, va faire ressurgir les rancœurs et surtout un passé, que chacun s’est évertué à refouler. Métaphore audacieuse, jouant habilement sur le non-dit, "La Caza" reste indépendamment de son sous-texte politique, une vigoureuse expérience de cinéma qui mêle rigueur narrative et expérimentations visuelles.

José, la cinquantaine, invite Paco, un ami qu’il a perdu de vue, à venir chasser dans sa propriété comme au bon vieil temps. Chacun est flanqué d’un compagnon encombrant. C’est pour Paco, son jeune beau-frère, Enrique, et pour José, Luis, un ami commun, qui a sombré dans l’alcoolisme après que sa femme l’ait quitté. Passé la trivialité et la bonhomie forcée des premiers échanges, on sent que la partie de chasse n’est qu’un prétexte pour une partie plus souterraine : Paco s’inquiète des motivations de José, tandis que celui-ci tente de raviver une amitié, avec une aigreur et un manque de conviction qu’il peine à dissimuler. Des deux rivaux, on ne sait réellement qui est le gibier de l’autre, et les deux intermédiaires, Luis et Enrique, sommés d’assister à la pantomime, en payeront les frais. Le soleil implacable et la promiscuité forcée de ce huis clos à ciel ouvert auront bien vite raison de tous…


 

 

Cette trame de l’amitié hypocrite pourrait paraître très remâchée si elle ne se doublait pas de multiples niveaux de lecture et d’interdépendances entre les quatre personnages. Le film, tout à fait contemporain, évoque l’après franquisme et la rentrée dans les rangs d’anciens phalangistes, naguère habitués à chasser une toute autre espèce de gibier. Paco, à qui tout a réussi, ne pourra s’empêcher de lâcher que la chasse la plus suprême est celle qui confronte l’homme… avec son égal. Le jeune Enrique qui épouse la place du spectateur, en reste ébahi et commence à mettre en doute l’affabilité de son beau-frère. L’habileté de Saura sera de jouer en permanence sur ce secret, le faisant ressurgir par bribes, et souvent à l’insu des vieux amis, débordés par un passé commun qu’ils doivent taire. A la différence du garde chasse, qui braconne pour survivre, eux ne chassent que par plaisir d’affirmer leur puissance. Paco, dans son arrogance, ne pourra s’empêcher de réfréner le dégoût que lui inspire cette pratique alimentaire qui rabaisse l’homme à l’animalité. Pour lui, la chasse véritable, consacre, plus qu’une quelconque chaîne alimentaire, l’évolution des espèces. L’humanité peut donc être envisagée comme un grand bestiaire avec ses cloportes et ses aiglons. En fin de journée, José finira par avouer son manque d’argent à Paco. Celui-ci l’humiliera en retour, par son refus et sa condescendance de grand bourgeois. Tandis que l’amitié feinte se désagrège, l’absence très pesante des femmes, ajoute à la frustration et aux fortes tensions du huis clos viril. Cette complexité des relations, où l’amitié implique toujours des liens de domination et de soumission, est doublée par un récit initiatique à l’issue incertaine. Le jeune Enrique, qui a déjà l’arrogance des armes, saura-t-il préserver son innocence ou a-t-il déjà basculé dans la loi "carnassière" de son milieu?
 


 

Au-delà de l’échiquier symbolique déjà passionnant que le film dresse, "La Chasse" se démarque par une grande inventivité visuelle qui dépasse, de loin, la description strictement objective des faits. Durant les premières scènes de chasse, le recours à l’accéléré doublé par les prestes à-coups du montage, rompt avec le naturalisme des images documentaires. C’est une frénésie pathologique qui est à l’œuvre ici. Elle confère à la chasse un air de massacre consommé. Dans les prémices, ce sont les voix intérieures des personnages qui s’immiscent dans la narration pour s’inquiéter des motivations de chacun. Durant la séquence de la sieste, les sons qui s’échappent de la radio semblent sous-titrer le subconscient des personnages endormis, tandis que la caméra balaie en très gros plans des parcelles de leurs corps suintants ou agités. Cette stylisation, tantôt symbolique, tantôt onirique, nous fait voir l’humain à la loupe dans un agrandissement monstrueux qui confine parfois à l’entomologie et à l’abstraction. Quand la bête se réveille, c’est un éclat de violence expressionniste qui macule le film. Ces régimes hétérogènes de narration et de représentation sont habilement liés par Saura. Ils donnent au film un relief fantastique, même si celui-ci reste toujours compressé dans les serres de la réalité. A ce titre tout le film, sans compter sa grande métaphore allusive, joue de cette ambivalence très réussie, entre une fiction réaliste et un "surréalisme" très personnel.


 

"La chasse" est, on l’aura compris, d’un épais feuilletage et ne se réduit pas, ni au texte subversif qui le liait à son époque, ni à la brutalité d’une fable à la violence très frontale. Déjà parsemé de trouées imaginaires et subjectives, le film ouvre un sillon fertile que son auteur n’aura de cesse d’approfondir dans les œuvres à venir tout en maintenant ses préoccupations politiques (Anna et le Loups, Cría Cuervos…). Dans le même temps, la radicalité de son geste lui confère une actualité et une puissance inaltérable. Saura, très critique, le dira lui-même dans un entretien : "Je viens de revoir La Caza… et je le trouve très naïf, très élémentaire, mais il a une violence et une cruauté énormes qui continuent à me troubler (1)".

 

1 "A nuestra rine" n°51, 1966

A propos de William LURSON

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