“The Scarlet Letter” m.e.s. Angélica Liddell

Autant en emporte le féminisme, Angélica Liddell dénature The Scarlet Letter

En nous noyant dans des références visuelles et littéraires progressistes, Angélica Liddell hurle sa haine du puritanisme en s’attaquant au mouvement féministe né de l’affaire Weinstein. Un résultat grotesque et réactionnaire enrobé dans un spectacle formellement assez alléchant mais dont le fond est ambigu et malhonnête.

Dans The Scarlet Letter, Angélica Liddell propose une adaptation (très) libre du roman éponyme de l’écrivain Nathaniel Hawthorne considéré comme l’un des premiers romans américains, publié en 1850. Ce roman, véritable pamphlet contre le puritanisme américain du XVIIème siècle, raconte l’histoire d’une femme adultère, Hester, qui se voit contrainte d’arborer la lettre A inscrite sur sa poitrine en signe de châtiment. Hester a couché avec un pasteur, Arthur, qu’elle protégera jusqu’à la déraison.

La pièce s’ouvre avec Adam et Eve, nus, se recueillant sur la tombe de l’écrivain Nathaniel Hawthorne. Jamais avare de références bibliques dans ses spectacles, la metteure en scène nous met d’emblée sur la voie du péché originel.

Musique baroque. La grande évangélisatrice, corsetée dans une grande robe noire de bal ou de reine entre sur scène. Angélica Liddell s’adresse directement à nous. Elle déroule le menu de la soirée : “Celle qui vous parle tue, vole, pervertit. Sans juge, l’art n’existerait pas. Sans moralisme, l’art n’existerait pas. Sans hypocrisie, l’art n’existerait pas. Bref, sans vous, l’art n’existerait pas. Je vous remercie donc de me mépriser”. Elle ne va pas être déçue.

Une flamboyante définition de la superficialité

Nous pouvons reconnaître une certaine complexité à ce spectacle qui reprend les marques de fabrique et les obsessions de la metteure en scène depuis plus de 15 ans : la provocation, la résistance aux pensées majoritaires et la défense acharnée de la création et de la liberté d’expression. Nous attendions avec impatience ce spectacle promis au dynamitage de la pudibonderie. Encore eût-il fallu qu’elle ne se dynamitasse pas elle-même.

© Simon Gosselin

Il est rare d’assister à un spectacle dont le fond et la forme sont si distincts. En restant fidèle à ses mises en scène précédentes, Angélica Liddell donne à The Scarlet Letter une forme assez captivante et une ambiance subversive et électrisante. Le fond, lui, est nettement plus raté voire totalement rétrograde. En maltraitant les textes derrière lesquels elle se réfugie, Liddell bâcle sa copie de philo et donne une flamboyante définition de la superficialité.

Nous n’avons pas pu faire abstraction du texte et des paroles, nous allons donc détacher la forme que prend la pièce et le fond de sa pensée.

Une plasticienne de génie qui sait créer des images puissantes

Commençons par la forme. Celle-ci est très proche de ses plus belles pièces qui avaient emporté, parfois jusqu’aux larmes, notre adhésion. Angélica Liddell est une plasticienne de génie qui sait créer des images puissantes en détournant des symboles (souvent religieux) jusqu’à l’outrance. La scène, par son éclairage léché, tantôt clair-obscur latéral à la Caravage, tantôt chaud et modelé à la Raphaël, est nimbée de l’univers des grands maîtres italiens. Elle ne se prive d’ailleurs pas de nous le rappeler en brandissant des impressions textiles gigantesques de certaines toiles des peintres sus-cités. Les cyprès, le velours rouge, les corps sculptés dans le marbre de huit Adonis dans leur plus simple appareil. En plus de ses envies de Renaissance, nous allons assister à une communion eucharistique au cours de laquelle elle reçoit pour hosties, les sexes de ses jeunes performeurs. Directement à la bouche. Les scènes de transe qu’elle exécute sont toujours aussi réussies et nous emportent dans un tourbillon hystérique et cathartique. Les tableaux baroques qu’elle convoque sont d’autant plus justes et vivifiants qu’elle y prend un contre pied comique, borderline.

Comme d’habitude, Angélica Liddell blasphème autant qu’elle peut. Elle hurle, elle gesticule, elle se traîne sur le sol. Elle singe les premières sorcières et le sadomasochisme. Elle est omniprésente et occupe la scène même quand elle ne bouge pas. C’est plaisant, parfois très émouvant et les deux longs monologues, interprétés magistralement, gravent dans notre chair les mots qu’elle a écrits. Liddell sait fondamentalement se faire entendre.

© Simon Gosselin

Dans la durée, sa mise en scène se répète et tourne en rond. Les provocations finissent par sonner creux et le mauvais kitsch est officiellement atteint lorsque nous avons l’irritante impression de visionner un clip de Madonna des années 2000 ou de feuilleter les pages d’un magazine de mode faussement subversif. Le jeu de ses performeurs est très mécanique et les musiques ne parviennent pas à donner une cohérence à un spectacle qui ne repose sur aucune narration. Car à trop vouloir s’affranchir des règles, Angélica Liddell perd le fil de la propre histoire qu’elle adapte et qu’elle utilise en réalité comme prétexte … ou comme alibi.

En outre, l’iconographie religieuse et les musiques liturgiques sont trop présentes dans ce spectacle qui révèle incontestablement l’obsession presque névrotique d’Angélica Liddell pour le christianisme. Elle est obnubilé par Dieu et la religion à tel point que toutes ses démonstrations sont désormais analysées par ce prisme.

Une utilisation ambiguë et conservatrice de La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne

Côté fond, c’est un massacre organisé. Par la dramaturge catalane, bien sûr, puisqu’elle revendique la liberté de dire tout et n’importe quoi pourvu que ses idées puissent prendre le contrepied de ce qu’elle juge être “la bien-pensance”. Et c’est là que le bas blesse car son cheval de bataille, cette fois, est le mouvement initié il y a plus d’un an maintenant après la révélation des crimes possiblement commis par Harvey Weinstein. Ce mouvement féministe de grande ampleur est, pour Angélica Liddell, la cause d’un néo-puritanisme qu’il faut détruire. Elle regrette “la chasse à l’homme”, “les tribunaux de salon de coiffure” qui ont suivi l’affaire.

“Je n’aime pas ce monde où les femmes ont cessé d’aimer les hommes.

Je n’aime pas ce monde où les femmes haïssent les hommes.

Je ne l’aime pas.

Je n’aime pas être une femme parmi les femmes.

Je n’aime pas ça”

The Scarlet Letter d’Angelica Liddell

Arrêtons-nous d’abord sur l’étonnant contresens historique et littéraire qu’elle réalise en utilisant le roman de Hawthorne pour valider la thèse réactionnaire qui voudrait que les victimes supposées d’agressions sexuelles deviendraient des accusatrices publiques haïssantes et moralisatrices comme l’étaient les puritains du XVIIème siècle. Angélica Liddell oublie que ce sont les puritains américains qui ont, en partie, par leur hypocrisie et les systèmes de domination qu’ils ont construit, accouché de ceux qui aujourd’hui ne portent que si peu de crédit au consentement sexuel. Les fameux “hommes qui aiment les femmes” qu’elle défend de tout son corps et de toutes ses cordes vocales pendant ce spectacle. Malgré ce qu’elle peut affirmer, Angélica Liddell, bien qu’elle tente de nous faire croire l’inverse, confond le délit et l’immoralité. Le mouvement féministe initié en 2018 s’est, sans conteste, levé contre des délits et non contre l’immoralité. Il ne fait aucun doute que la libération sexuelle de la femme passe aussi par celle de la parole.

Dans le meilleur des cas, Angélica Liddell se trompe de bourreaux et donc de combats, dans le pire, elle légitimise les discours masculinistes en jouant maladroitement avec les codes éculés et manichéens du patriarcat qui voudrait que les femmes soient des objets de convoitises dociles et le réceptacle du désir des hommes. Arrêtez d’emmerder ces pauvres mâles, ils veulent simplement profiter de la vie !

En jouisseuse assumée, elle se place alors au dessus de la mêlée en tentant d’éradiquer la concurrence. Elle qui assume ses désirs et “veut vivre dans un monde où il n’y a que des hommes”, elle qui n’aime pas “être une femme parmi les femmes”, ne veut pas entendre la complainte de ses contemporaines, des asservies. Dans un manque d’altruisme et de sororité sidérant, Angélica Liddell, drapée dans ses privilèges d’artiste internationale confortable et reconnue, nous balance tranquillement à la figure qu’elle ne veut pas que l’ancien monde disparaisse et que les hommes doivent être et rester comme ils sont depuis la nuit des temps.

© Simon Gosselin

Bien sûr, nous ne pouvons pas juger le désir de soumission d’Angelica Liddell aux hommes mais à force d’asséner des vérités générales sur la liberté sexuelle comme certains le font avec les péchés et de penser que le monde entier a les mêmes fantasmes qu’elle, Angélica Liddell va finir par ressembler — dans leurs entêtements et leur radicalité — à ceux qui veulent interdire toutes les formes de désirs (qu’elle s’évertue vainement de dénoncer).

Au cours de la pièce, Angélica Liddell se lance dans un monologue sur le corps des femmes de plus de quarante ans (d’autres ont attendu 10 ans de plus) et le dégoût que ce corps provoquerait. Elle évoque ces corps flétrissant que les femmes arrosent de parfum pour camoufler “l’odeur de pisse”. Elle attribue à ces corps des “vagins fanés” et des formes disgracieuses. Elle rend mesquin et aigri l’esprit de ces corps. Bien sûr, bien installés sur les sièges tout neuf du Théâtre de la Colline, nous attendions la confirmation du second degré de cette tirade d’une violence inimaginable crachée par une femme de 52 ans. Elle ne viendra pas.

Angélica Liddell n’aime indubitablement pas les femmes. Elle ne s’aime peut-être pas. Mais pourquoi nous imposer ses conversations de café du commerce (ou sa psychanalyse) comme le ferait un amuseur public en manque de publicité ? Elle nous autorise à nous questionner sur l’intensité des codes patriarcaux qu’elle a assimilés, elle, la fille de militaire franquiste. Quels déterminismes sont à l’origine de cette charge démesurée contre les femmes de plus de 40 ans ?

“La vérité semble bien être que, lorsqu’il lance ses feuillets au vent, un auteur s’adresse, non à la grande majorité qui jettera ses livres au rebut ou ne les ouvrira jamais, mais à la petite minorité qui le comprend mieux que ses camarades d’école et ses compagnons de vie.

Certains écrivains vont même très loin dans cette voie : ils se livrent à des révélations tellement confidentielles qu’on ne saurait décemment les adresser qu’à un esprit et à un cœur entre tous faits pour les comprendre”

Prologue de La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne (La Nouvelle Édition)

A force de s’enfermer dans ses paniques et ses obsessions, Angélica Liddell s’emmêle les idées et mélange dangereusement les concepts

Evidemment, même si elle crie haut et fort qu’on ne peut plus rien dire ou montrer, elle a le droit de penser cela et d’en faire un spectacle. Elle le fera d’ailleurs devant de nombreux spectateurs à travers l’Europe. Elle le fera comme le font les polémistes depuis des années sur les plateaux de télévision qui viennent nous dire qu’ils n’ont rien le droit de dire et finissent par le dire jusqu’à la lie.

Toutefois, le danger d’un tel projet se situe dans une malhonnêteté intellectuelle certaine qui consiste, pour créer l’adhésion — qu’elle obtient majoritairement — à jouer avec des codes visuels très progressistes et un recours à des grands penseurs comme Foucault, Sade, Pasolini ou Artaud en laissant imaginer au public que ces sommités pourraient valider un tel discours. Les morts ont l’avantage de ne pas prendre parti. Une chose est sûre : hurler à tue-tête que l’on est “follement amoureuse de Foucault” ne donne à celui qui le profère ni son talent ni sa pensée.

Les raccourcis intellectuels de Liddell sur la censure et ses amalgames sur le féminisme mettent en péril ses véritables objectifs : la résistance à toutes les formes d’oppression. Ainsi lorsqu’elle évoque les films de “Pasolini sans Pasolini”, les livres de “Sade sans Sade” et qu’elle déroule une longue liste qui fleure bon le fameux “C’ÉTAIT MIEUX AVANT !”, elle commet, à dessein, un contresens historique puisqu’elle n’apporte pas la preuve que ces œuvres seraient censurées aujourd’hui. Bien au contraire, elles sont devenues des références qui circulent beaucoup moins sous le manteau qu’à leurs époques respectives. Angélica Liddell doit passer beaucoup trop de temps sur les réseaux sociaux pour penser qu’aujourd’hui, on ne peut plus rien dire (en Europe notamment). Cette artiste qui, dans de très nombreuses scènes publiques d’Europe et du monde, a montré la quasi-totalité des parties externes et internes que son corps contient, qui a déversé ses plus noirs fantasmes, qui a, dans la plus absolue extraversion hurlé ses obsessions, ses névroses et sa rage, qui a exposé aux spectateurs ses pulsions et ses plus étranges délires, ne peut pas s’en remettre à la liberté d’expression du XVIIIe siècle pour nous affirmer que l’on ne peut plus rien dire, que les femmes ne peuvent pas évoquer leurs désirs sexuels (ou leur souhait de soumission aux hommes) et que les hommes grivois sont réduits au mutisme à cause d’un néo-puritanisme causé par d’affreux féministes.

© Simon Gosselin

A force de s’enfermer dans ses paniques et ses obsessions, Angélica Liddell s’emmêle les idées et mélange dangereusement les concepts. Elle a perdu la générosité de ses premiers spectacles et n’exerce plus aucune résilience en direction de son public. Au final, ce travail bâclé ne nous dit pas quelle est cette menace dont Angélica Liddell se fait le nom.

“Je vous remercie donc de me mépriser”

Ce spectacle serait navrant si nous n’avions goûté aux plaisirs profonds qu’Angélica Liddell nourrit pour la provocation et l’outrance. Même si elle ne lit aucune critique, nous pouvons la suspecter de préférer les huées et les arguments assassins aux nombreux mais mous applaudissements des spectateurs de la Colline. Car n’oublions pas l’une des premières phrases de son spectacle “Je vous remercie donc de me mépriser”.

The Scarlet Letter est donc, malgré tout, une démonstration de force de la puissance artistique et de la totale liberté de pensée, d’expression et de création qui doit l’accompagner.

Nous aurions seulement préféré que ce jusqu’au-boutisme et cette énergie soient consacrés à un spectacle plus généreux et au service d’un propos moins futile et stigmatisant. Celui qu’elle défendait jadis par exemple. Parce qu’en réalité, la plus terrible nouvelle de ce spectacle — bien au delà de sa médiocrité — est la perte, pour les féministes, au moment où percent timidement les révélations d’agressions sexuelles dans le monde du spectacle vivant, de l’une de leurs plus talentueuses alliées.

Au Théâtre de la Colline à Paris jusqu’au 26 janvier 2019

Au Teatro Nacional Dona Maria II de Lisbonne du 1er au 2 février 2019

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