"La Réunification des Deux Corées", m.e.s. Joël Pommerat (en tournée)

La Réunification des Deux Corées est un couloir qui relie deux êtres. Un long couloir nu, comme désincarné. Ce couloir, c’est une frontière aussi, un no man’s land infranchissable au sein duquel s’ouvre tout un champ des possibles et où tout se construit pour mieux se déconstruire sous l’œil intransigeant de spectateurs touchés en plein cœur…

La nouvelle mise en scène de Joël Pommerat, La Réunification des Deux Corées, se propose d’investiguer de manière précise autant que sensible les multiples facettes du sentiment amoureux et cela sous la forme d’une succession de saynètes aux tonalités diverses et variées qui reprennent à leur compte cette inspirante émotion. Tantôt drôles ou émouvantes, tragiques ou bien comiques, chacune des situations indépendantes évoquées tente de saisir au plus juste, ce lien ténu et fragile qui unit deux personnes : la relation amoureuse.

(c) Elisabeth Carecchio
On identifie aisément les symboles emblématiques de cette dernière ainsi que ses diverses manifestations : le couple, l’adultère, l’amour de jeunesse…  qui sont autant de clés du théâtre qu’il soit classique ou moderne. D’autres situations plus sensibles voire ambiguës vont également être développées tout au long du spectacle : l’amour chez les handicapés, la relation d’un prêtre et d’une prostituée, l’acte condamnable d’un éducateur pédophile… autant de réponses en kaléidoscope à la question : qu’est-ce que le couple.
On pense bien sûr à Scènes de La Vie Conjugale d’Ingmar Bergman auquel Pommerat emprunte d’ailleurs un des passages, mais également à La Ronde de l’Autrichien Arthur Schnitzler1 ou bien plus récemment au Ring de Léonore Confino.
« MARIANNE : Et qu’en dit votre mari ?
Mme JACOBI (une cliente) : Il m’a demandé de réfléchir. Il m’a demandé cent fois ce qui n’allait pas entre nous puisque je voulais divorcer. Je lui ai répondu que c’était parce qu’il n’était pas possible de continuer une liaison quand il n’y avait pas d’amour. Alors, il m’a demandé en quoi devait consister cet amour. Et je lui ai répondu cent fois que je n’en savais rien puisqu’il n’était pas possible de décrire une chose qui n’existe pas », Scènes de la Vie Conjuguale, Ingmar Bergman.

(c) Elisabeth Carecchio
On retrouve dans cette pièce tous les fondamentaux de Pommerat (la quasi-absence de décor, l’importance de la bande-son et de la lumière, l’utilisation de micros, la prépondérance de la pénombre et la surprise suscitée par cette dernière lors de l’apparition des personnages…) auxquels s’ajoute ici l’utilisation de l’espace en bifrontal. En effet, si Pommerat est un habitué des dispositifs complexes pensés pour faire vivre au public des expériences inédites (cf la disposition circulaire de Ma Chambre Froide ou bien encore de Cercles / Fictions), il se lance ici pour la première fois dans le bifrontal et fait le choix d’un espace très étroit qui prend la forme d’une sorte de couloir de part et d’autre duquel les spectateurs prennent place. Avant même que la pièce à proprement parler ne débute, le public est ainsi déjà confronté à cette idée de dualité qui sera illustrée tout au long, ce qui lui est donné à voir étant, à la façon de l’image reflétée d’un miroir, un double de lui-même.
Et qu’y a-t-il à voir très justement ?
Une vision somme toute pessimiste de l’amour, un amour qui s’émousse, un amour qui emporte tout sur son passage quand parfois pas assez…
« L’amour en fait  ça  ne suffit  pas. Oui c’est ça, je sais, c’est terrible, mais l’amour, ça ne suffit pas », La Réunification des Deux Corées, Joël Pommerat.
L’amour, on lui en demanderait plus, il n’en donnerait pas assez. On ne lui demanderait rien, il donnerait trop.
« Je voulais m’excuser. Il y a dix ans quand j’ai quitté la maison j’ai oublié de te dire quelque chose quelque chose d’important…. que j’ai toujours regretté de pas t’avoir dit: « Au revoir » », La Réunification des Deux Corées, Joël Pommerat.
Au-delà de tout romantisme et comme bien souvent chez Pommerat, l’amour est ici cruel et douloureux : ce n’est pas un sentiment joyeux. Il est dévastateur, brûle de l’intérieur autant qu’il embrase à l’extérieur. Il est sans concession et ne transige en rien.
Nostalgique, un crooner androgyne autant que ridicule viendra nous en rappeler le mielleux à maintes reprises en chantant des rengaines sucrées dont les paroles resteront  incompréhensibles du fait d’une langue complètement inventée (éventée ?).

(c) Elisabeth Carecchio
« Mon mari et moi… nous avons une confiance l’un dans l’autre qui est infinie  ….  si  nous  nous  sommes  mariés  c’est  parce  que  nous  nous sommes reconnus exactement comme si nous avions trouvé chez l’autre un morceau de nous-même qui nous manquait …. il est indispensable à ma vie, tout comme moi je le suis à la sienne… c’est l’homme de ma vie… c’est l’homme qui va remplir ma vie jusqu’à ma mort… je vais vous avouer un secret nous venons de décider  de  faire  un  enfant,  notre  décision  est  prise…  et  nous déménagerons certainement prochainement », La Réunification des Deux Corées, Joël Pommerat.
Loin d’être optimiste, le travail de Pommerat n’en est pas moins dénué d’humour, en témoignent les nombreux sourires et fous rires que provoquent cette pièce et l’absurde de certaines des saynètes qui la composent. La scène du mariage ou bien encore celle avec le médecin qu’une femme amoureuse ne peut se résoudre à laisser partir, sont tout bonnement hilarantes.
En dehors de l’utilisation de micros HF qui détruit quelque peu la notion de spatialité pourtant au cœur du spectacle, La Réunification des Deux Corées est une véritable réussite autant au niveau de la mise en scène, du travail de scénographie et de la lumière (bravo à Eric Soyer), de l’habillage sonore (François et  Grégoire Leymarie) que du travail des comédiens.
Ces derniers sont formidables sans exception et nous livrent toute une palette de sentiments qui touche au plus haut point sans artificialité aucune.

(c) Elisabeth Carecchio
« Quand on s’est rencontrés c’était parfait c’était drôle. On était comme deux moitiés qui s’étaient perdues et qui se retrouvaient. C’était merveilleux. C’était comme si la Corée du Nord et la Corée du Sud ouvraient leurs frontières  et  se  réunissaient  et  que  les  gens  qui avaient été empêchés de se voir pendant des années se retrouvaient. C’était la fête on sentait qu’on était reliés et que ça remontait à très loin », La Réunification des Deux Corées, Joël Pommerat.
La Réunification des Deux Corées est une expérience autant sensorielle qu’émotionnelle à ne pas manquer.A découvir jusqu’au 3 mars à l’Odéon, Théâtre de l’Europe (Ateliers Berthier) puis :
du 19 au 29 mars au Théâtre National de Bruxellesdu 14 au 15 mai à la Filature de Mulhouse.

Scénographie et lumière: Eric Soyer
Costumes : Isabelle Deffin
Son : François Leymarie et  Grégoire Leymarie
Musique originale : Antonin Leymarie
Vidéo : Renaud Rubiano
Production : Odéon – Théâtre de l’Europe
Compagnie Louis Brouillard
Théâtre National – Bruxelles
Folkteatern – Göteborg
Teatro Stabile di Napoli – Naples
Théâtre français du Centre national des
arts du Canada – Ottawa
Centre  National  de  Création  et  de
Diffusion Culturelle de Châteauvallon
La Filature Scène Nationale – Mulhouse
les Théâtre de la Ville de Luxembourg
en collaboration avec : Teatrul National Radu Stanca – Sibiu
Création
Avec :
Saadia Bentaïeb
Agnès Berthon
Yannick Choirat
Philippe Frécon
Ruth Olaizola
Marie Piémontese
Anne Rotger
David Sighicelli
Maxime Tshibangu
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(1)  Inspiration citée par Joël Pommerat.Entendu dans la salle : “Je vais conseiller cette pièce à tous mes amis célibataires, parce que franchement, ça donne tout sauf envie d’être en couple”.” Il ne les paye pas Pommerat ses comédiennes ou quoi ?! Qu’est-ce qu’elles sont maigres !”.

A propos de Alban Orsini

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