"Ubu Roi", m.e.s. Declan Donnellan, Théâtre des Gémeaux

Ubu Roi : attention, roi méchant !
 
Comment apporter de l’originalité à une pièce ultra-jouée telle qu’Ubu Roi ? Le metteur en scène irlandais Declan Donnellan nous propose une tentative de réponse efficace et drôlatique.
Tout commence dans un humour très « crotte-de-nez-poil-de-fesses » : une famille bourgeoise tout ce qu’il y a de plus respectable, s’apprête à recevoir des invités pour un repas convivial. Pendant que la mère se prépare et que le père s’attelle au fourneau, le fils, Arthur, adolescent mutique et tête à claques, déambule dans l’appartement caméra au poing. Il filme son père, la pièce de viande avec l’ail dedans que ce dernier finit d’arranger, traque avec insistance en gros-plans tous ces endroits qui font tache dans cet espace BCBG aseptisé : la trace de rouge à lèvres sur un verre, la marque peu ragoûtante sur la lunette des toilettes, les souillures sur le tapis… Ce faisant, Declan Donnellan donne le ton : cet Ubu Roi-là sera primal, potache, scatophile et ira chercher dans ce qu’il y a de plus animal et inavouable en nous. Sans détour, il s’agira d’aller mettre à jour les instincts les plus enfouis : cupidité, arrogance, soif de pouvoir, domination… autant de clés nécessaires pour ouvrir les différentes portes du texte indémodable d’Alfred Jarry.
« De par ma chandelle verte, merdre, madame, certes oui, je suis content. On le serait à moins : capitaine de dragons, officier de confiance du roi Venceslas, décoré de l’ordre de l’Aigle Rouge de Pologne et ancien roi d’Aragon, que voulez-vous de mieux ? », Alfred Jarry, Ubu Roi. 

(c) Johan Persson
Le Père Ubu a soif de pouvoir. Une soif inextinguible tant et si bien qu’il finit par assassiner le roi de Pologne, Venceslas et s’empare de la couronne. Une fois arrivé à la tête du pays et mû par une folie criminelle, il décide, en véritable dictateur, de faire tuer tous les membres de l’Etat et cela sans exception : les nobles, les magistrats et les financiers : tous y passent.
« Avec ce système, j’aurai vite fait fortune, alors je tuerai tout le monde et je m’en irai », Alfred Jarry, Ubu Roi.
L’Etat ainsi totalement désorganisé, Ubu tentera par tous les moyens d’endiguer les nombreux problèmes qu’il aura lui-même engendrés et devra affronter par là même la terrible vengeance de Bougrelas, le fils du Roi assassiné, le tout sous l’œil pervers et cupide de son épouse Ma.
Empruntant tout à la fois au surréalisme, au dadaïsme et au théâtre classique de Shakespeare, Alfred Jarry propose avec Ubu Roi une fable sur le pouvoir résolument moderne, à la frontière du drame et de la comédie.
«  [Tragédie ou comédie] Comme beaucoup de grandes pièces, Ubu roi contient un peu des deux ! Et on risque par moments d’imposer trop de limites en se reposant sur les genres ; Shakespeare, notamment, mélangeait souvent les deux. Je pense que Ma et Père Ubu nous effraient, dans l’ensemble, mais nous rions pour nous sentir en sécurité », Declan Donnellan à propos de Ubu Roi (Propos recueillis par Catherine Robert (La Terrasse, octobre 2012)). 


(c) Johan Persson
Toute l’intelligence de la mise en scène de Donnellan réside dans ce procédé qui fait basculer la réalité vers le monde absurde de Jarry. Alors que le repas de notre « famille modèle » se met en place dans une banalité des plus ridicules et des plus éprouvantes (le procédé n’est pas sans rappeler la scène de la pendaison de crémaillère du spectacle « Une Raclette » par la compagnie Les Chiens de Navarre), l’univers bascule tout à coup vers celui d’Ubu Roi, chacun des personnages s’accaparant par l’interprétation, l’un des personnages de la pièce. Ainsi, la mère de famille devient Ma, le père bien évidemment l’affreux et vil Ubu, le fils Arthur se projetant quant à lui dans le Prince Bougrelas. À noter que ce dernier est le seul qui semble avoir conscience de la coexistence de ces deux mondes sur un même plan qui serait celui de l’appartement : comme s’il possédait une sorte d’omniscience sur laquelle reposerait la pièce, le jeune homme passe de l’un à l’autre avec la même facilité, témoin impuissant de la folie que les deux univers suggèrent. Si impuissant que cela ? Les dernières minutes jetteront un doute…. glacial, quant à cette présupposée impuissance….
Dans le monde d’Ubu, les accessoires et les costumes n’existant pas, les personnages sont forcer d’utiliser ce qu’ils ont sous la main et qui provient de la réalité. Ainsi, une brosse pour toilettes devient un sceptre, une applique de lampe se fait couronne, un tapis s’improvise cape… si bien que le spectateur finit par avoir l’impression d’assister à un spectacle qui aurait été mis en scène par des collégiens lors d’un spectacle de fin d’année ou bien une tout autre kermesse. Et dans un sens, c’est le cas : les comédiens prennent un plaisir fou, presque enfantin, cabotinent sans vergogne pour le plus grand plaisir de tous et cela avec les seuls moyens dont ils disposent. Ainsi, avec une certaine malice, chacun de personnages interagit avec le décor. Ce dernier, tout d’abord d’un blanc immaculé, finit en véritable champ de bataille, encombré de détritus en tout genre. Et si l’on a besoin d’une montagne, que l’on se rassure : un divan fera l’affaire. Nous sommes dans la chambre de Peter Pan : les enfants courent après leurs ombres avec des sabres de bois et rien n’y est grave tant tout est propice au jeu.

(c) Johan Persson
Gonflé à bloc, ce spectacle emporte tout dans un grand maelstrom jouissif et régressif : il fait preuve d’une drôlerie incontestable ainsi que d’une finesse subtile que les blagues potaches ne devraient occulter. Et pour ne rien gâcher, il est excellemment interprété : Christophe Grégoire et Camille Cayol sont époustouflants en Ubu mari et femme. Il faut dire que Donnellan retrouve avec un plaisir non feint et communicatif, la même troupe de comédiens avec laquelle il avait déjà travaillé il y a quelque temps sur Andromaque, le résultat étant une cohésion et une complicité de jeu indéniables. Tout est prétexte à rire, à s’amuser et le spectateur se fait complice de cette truculence que les mots suggèrent et que la mise en scène exacerbe.

Hormis peut-être l’utilisation de la vidéo que rien ne justifie vraiment et qui n’apporte pas grand-chose au final, cet Ubu Roi-là restera dans les annales comme un grand cru du théâtre, intelligent autant qu’instinctif : par ma chandelle verte : un vrai plaisir, merdre ! 

A découvrir jusqu’au  mars au Théâtre des Gémeaux à Sceaux. 

Scénographie : Nick Ormerod
Avec : Christophe Grégoire, Camille Cayol, Sylvain Levitte, Xavier Boiffier, Cécile Leterme, Vincent de Bouart
Spectacle en français
Production : Cheek by Jowl
Coproducteurs : Cheek by Jowl avec Barbican à Londres, Les Gémeaux/Sceaux/Scène Nationale et Comédie de Béthune, Centre Dramatique National Nord/Pas-de-Calais.

A propos de Alban Orsini

Laisser un commentaire