“La Fiesta”, m.e.s. Israel Galván

Quelques tables, des chaises fragiles et des estrades basses sont disposées sur la scène. Nous sommes en Andalousie, le soir, la juerga (fête andalouse organisée autour du flamenco) va commencer. Nous attendons. Rien ne se passe. Le décor est très simple. Il n’y a pas grand chose à regarder. Le chanteur Niño de Elche s’installe, crie, crie encore, crie toujours. La Fiesta se met en branle.

Puis un bruit métallique, fort et régulier retenti derrière nous. Israël Galván descend les escaliers – au milieu des spectateurs – sur les fesses, lentement, un sifflet à la bouche, une barrette tressée de fleurs dans les cheveux. Il met du temps à rejoindre le lieu de la fête. C’est long, très long. A chaque marche, il se fracasse le cul sur celle qui suit. Il siffle la fin de la partie à tue-tête. Nous ne sommes qu’au tout début du spectacle qui dure 1h30.

On comprend que Galván va régler des comptes avec son passé, avec ses souvenirs d’enfance, lorsqu’il assistait à ces fêtes parce que ses parents s’y produisaient.

Une fois les pieds au sol, il déploie tout son talent dans un long Zapateado vibrant et éblouissant.

© Christophe Raynaud De Lage

Commence une lente déconstruction des codes du flamenco, des fêtes traditionnelles, des défis stupides que l’on se lance sous l’emprise de l’alcool, de la façon d’utiliser son corps et de la masculinité. Israël Galván ne porte pas de robe cette fois. Il se fond plutôt dans le corps d’une danseuse de flamenco. Sa façon de danser et la discrète mais présente barrette fleurie qu’il arbore tout le spectacle suffisent à nous convaincre qu’il va flinguer – comme souvent – les machos. Le spectacle ne va cesser de les ridiculiser.  Dans cette soirée, les hommes ont le pantalon baissé, parce que c’est grotesque plus que sexy, parce que cela les empêche d’avancer, de réfléchir.

Les hommes sur scène copient des codes de virilité éculés : les lascars de quartier en survêtement Adidas, les voix graves, les gros bras, les démonstrations de force, les irrépressibles envies de baiser …

Sur scène, Israël Galván est entouré des deux chanteuses Uchi et Alia Sellami, des danseurs El Junco et Ramòn Martinez, de la musicienne Eloisa Cantòn et du chanteur Niño de Elche qui a ouvert le bal et qui chante de toute sa chair.

Au début, on s’amuse, on rigole, on interagit, on se fédère, on se frôle, on entre en transe, puis on s’épuise, on s’énerve, on s’ennuie, on vieillit, on tombe, on traine. La fête est finie mais elle continue. Inexorablement. Les êtres ne se croisent presque plus, ils errent seuls. Ils restent.

On comprend qu’Israël Galván est en train de régler ses comptes avec nos vies d’adultes émaillées de soirées qui ont douchées nos attentes ou se sont crashées. Il dépèce délicatement notre rapport à la fête, nos déceptions, les injonctions au divertissement, les obligations à l’amusement, aux traditions, aux répétitions. Il nous déculpabilise de nous enfuir lorsque les autres nous mettent mal à l’aise.

Une partie du public prend d’ailleurs cette invitation au pied de la lettre et quitte la salle (souvent bruyamment) … sûrement pour indiquer qu’ils ont bien compris le message. « Il ne faut jamais se forcer à rester » nous dit Israël Galván. Il ne faut pas non plus répéter bêtement les façons de s’amuser de nos aïeux ou de nos voisins.

© Christophe Raynaud De Lage

Galván danse, claque des dents pour exorciser le dégout de ces fiestas là. Il reste sur le navire qui prend l’eau et se disloque lentement. Les belles femmes sont saccagées, les airs connus sont ravagés, il y a des bruits de bouches, d’animaux, des êtres bancals, des corps fatigués et mous.

La Fiesta est une formidable catharsis, un spectacle époustouflant de modernité, intelligent et d’une technicité rare. Le chaos est installé avec précision et douceur. L’immensité et le vent de la Cour d’Honneur amplifient cette longue déconstruction et la sensation de vacuité que s’évertue de dessiner Galván depuis les premières minutes. Il saisit avec force les solitudes des lieux de fêtes et la joie obligatoire. Et il casse, encore une fois, avec jubilation et subtilité les codes du flamenco, de l’amusement et de la masculinité.

Cette pièce nous accompagnera sans aucun doute lors de nos prochaines sorties.

D’aucun diront que le titre n’est pas bien choisi. En réalité, il ne peut pas être meilleur. Sauf à penser que toutes les fêtes sont festives et qu’elles ne peuvent être un endroit supplémentaire de solitude.

A découvrir du jusqu’au 11 juin à la Villette (Grand halle de la Villette)

A propos de Xavier Prieur

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